‹ L'abbé DanielChapitre 24 sur 51 · Être tout occupé à · texte numérisé non relu

Être tout occupé à

On emporta l'abbé au presbytère. Une traînée de sang marquait son passage. Un closier monta à cheval et courut à la ville chercher le médecin, tandis que la sage-femme faisait le premier pansement. L'abbé, après un long évanouissement, revint peu à peu à lui. Il aperçut d'abord 5 la figure bouleversée de Daniel et essaya de lui sourire; mais, affaibli par l'hémorragie, il referma les yeux et s'évanouit de nouveau. Le docteur arriva enfin et déclara nécessaire l'amputation immédiate du bras mutilé. Quand l'opération fut terminée, le cousin s'informa de l'heure.1 10 Il était deux heures. Daniel lui tendit une lettre de Beauvais. Le pauvre abbé l'eut bientôt lue; elle ne contenait que cette ligne: ((Denise est morte.)) Le cousin dit qu'il voulait dormir, fit éloigner tout le monde et resta seul sur son lit, encore ensanglanté. 15

Le soir venu, Daniel rentra, alluma une veilleuse2 et s'assit au chevet du malade. L'abbé sommeillait. Le jeune homme lui humectait3 de temps en temps le front avec une compresse d'eau fraîche. Vers onze heures, le cousin eut comme le délire,4 et se mit à parler tout haut. 20 Les noms de Denise et de Daniel s'échappaient souvent de ses lèvres pâles. Il s'éveilla en sursaut et vit son pupille qui pleurait. ((Pourquoi pleures- tu, toi? — Mon cousin, voulez-vous prendre cette potion? — Merci, je suis calme, très calme. . . .)) Il rêva quelque temps, puis, 25

1 demanda quelle heure il était. 2 petite lampe de nuit.

3 mouillait. 4 sembla avoir le délire.

comme un homme qui vient de prendre une énergique résolution: ((Va chercher du papier et écris,)) dit-il à Daniel. Il lui dicta une lettre par laquelle il apprenait à Beauvais son accident. Il ajoutait que, désormais impropre à dire 5 la messe, il comptait,1 aussitôt après sa guérison, se rendre2 aux Templiers, et si Beauvais le permettait, se dévouer à l'éducation de la chère orpheline.

Quand l'adresse fut mise3 et la lettre cachetée: «Tu la porteras toi-même demain matin à la ville, dit l'abbé. . . .

io Et maintenant, Daniel, que penses-tu de cela? — Je pense, mon cousin, qu'il aurait mieux valu que mon bras fût resté dans la batteuse au lieu de votre main. — Ne parlons pas de l'accident. Que penses- tu de cette lettre ?)) Daniel baissa la tête, puis répondit d'une voix un peu étranglée:

15 «Je crois que vous allez être obligé de me laisser là. — Et que ferais- tu, si cela était possible? — Je me tuerais, mon cousin.)) L'abbé le regarda gravement et dit: ((Dans un mois je serai guéri. Nous n'avons pas de temps à perdre. Quand tu auras jeté cette lettre à la boîte demain, tu iras

20 à la gendarmerie, et tu demanderas quelles sont les formalités à remplir pour s'engager dans l'armée. Dans un mois tu t'enrôleras . . . dans la ligne,4 pas de cavalerie! . . . Maintenant va dormir, et écoute ceci encore auparavant: Nie le soleil en plein midi si tu veux, mais ne

25 doute jamais de moi. ... Va dormir !))

Et tandis que Daniel s'éloignait, le bon abbé, en retombant sur son oreiller, murmurait: «L'épaulette, l'uniforme! ce sera beau! ce sera beau! ...» Un mois après, le cousin était à peu près guéri. Le jour

1 avait l'intention de. 2 aller.

3 écrite. 4 l'infanterie.

fixé pour le départ arriva. L'abbé fit ses adieux en chaire à ses paroissiens, qui pleuraient; puis on chargea les bagages sur une charrette, on prit congé de l'impassible Marie-Lène, et la charrette, traînée par un mulet poitevin,1 prit la route de Tours.2 Le trajet fut silencieux. 5 Daniel regardait d'un œil morne disparaître les derniers bouquets d'arbres de son village; l'abbé ruminait de sages avis destinés à son pupille: que le courage n'est rien sans la réflexion, que la discipline soutient au lieu d'humilier, que les meilleurs dons de l'esprit restent inefficaces, s'ils 10 ne sont fécondés par une volonté forte, enfin des conseils appropriés au caractère de Daniel.

Le lendemain, à Tours, le jeune homme fut engagé dans le 49e de ligne, en garnison à Bordeaux. Le capitaine de recrutement ayant demandé si l'engagement était pour 15 deux ans: «Pour sept ans,)) répondit brusquement le cousin.

Vers le soir, ils montèrent en chemin de fer ensemble, car le train de Bordeaux3 allait dans la direction des Templiers. Le cousin devait descendre à la quatrième station; ils étaient assis l'un en face de l'autre, ne se disant rien et 20 évitant même de se regarder. A la troisième station, le cousin voulut parler; mais il sentit que les larmes étoufferaient sa voix, et il garda le silence. «Port-de-Piles !)) cria le conducteur, et le train s'arrêta. L'abbé et Daniel s'embrassèrent à plusieurs reprises, puis le cousin descendit 25 seul. Daniel lui tendit sa valise, leurs mains se joignirent une dernière fois, et le train repartit.

C'était au crépuscule. Le curé suivit des yeux, aussi

1 du Poitou.

2 chef-lieu du département d'Indre-et-Loire, ancienne capitale de la Touraine.

3 grande ville sur la Garonne, ancienne capitale de la Guyenne.

loin qu'il le put, le convoi1 fuyant sous son long panache2 de vapeur. Il crut distinguer un mouchoir blanc qui flottait à l'une des portières, et il agita son bras gauche. . . . Puis le train s'évanouit à l'horizon brunissant, et 5 l'abbé, quittant la station, s'engagea3 rapidement dans un chemin creux qui s'enfonçait entre deux haies touffues.

QUESTIONNAIRE

i. Où emporta- t-on l'abbé ?

Page 1