‹ L'abbé DanielChapitre 32 sur 51 · Venir à bout de · texte numérisé non relu

Venir à bout de

Dès les premiers jours de son arrivée aux Templiers, il avait voulu y régulariser sa position. Il avait pour tout revenu six cents francs, le loyer de ses Bruasseries. En dépit des protestations de Beauvais, il avait stipulé qu'il

5 lui payerait une pension de trois cents francs. Avec le surplus, il trouva moyen d'envoyer chaque mois dix francs à Daniel, de se vêtir et de faire des cadeaux à Denise, à la Bruère et même à Petit-Pinson. Une fois débarrassé de ces détails matériels, il avait arrangé ses journées: la se-

io maine entière était consacrée à Denise, à l'exception du dimanche.

Pendant la semaine, l'abbé était vêtu comme un bourgeois campagnard; mais le dimanche c'était tout autre chose. Ce jour-là, un vrai curé descendait de la tourelle : tricorne,

15 rabat, bas noirs, souliers à boucles d'argent, soutane de drap fin, rien n'y manquait. A neuf heures, il s'acheminait vers l'église de Pressigny en compagnie de la Bruère, de Petit-Pinson et de Denise. Durant la messe, il se tenait au chœur en surplis, et de sa stalle, à travers la

20 fumée de l'encens, il contemplait parfois Denise qui, la tête penchée sur son petit livre, priait à l'ombre d'un pilier. Denise! . . . C'était là sa joie et sa bénédiction; c'était son œuvre aussi. Il surveillait l'épanouissement de son intelligence avec cette respectueuse sollicitude de l'horti-

25 culteur pour une rose préférée, qui vient de sortir du bouton. Denise entrait dans l'adolescence; déjà la pétulance de l'enfant s'était à demi effacée pour faire place à une

gaucherie farouche et à une nerveuse surexcîtation. Encore un peu de temps, et la jeunesse allait apparaître, et toute cette fine et énergique nature féminine allait prendre son plein développement. «Hâtons-nous, se disait l'abbé, hâtons-nous de semer, afin que le bon grain germe dans 5 la saison.)) Et il épanchait sur elle tous ses trésors de science, de sagesse et d'observation. Il voulait lui inspirer surtout, non pas le goût des livres, mais l'attrait des occupations sérieuses, et cultiver cet amour de la nature agreste qu'elle avait déjà. Le temps était-il beau,1 ou 10 même passable, ils faisaient ensemble une longue promenade. Tantôt ils allaient au-devant de2 Beau vais, qui les ramenait alors en voiture, tantôt ils erraient à travers champs ou suivaient le cours de l'Égronne. Ils rapportaient toujours des moissons de fleurs, et quand les paysans 15 voyaient passer ce prêtre manchot,3 aux cheveux grisonnants,4 et cette enfant coiffée d'une capeline rose, tous deux portant des gerbes de fleurs, ils leur donnaient toujours un bon salut, une bonne parole et un bon sourire.

Ainsi Denise grandissait au sein de cette nature rus- 20 tique et féconde, entre son père et l'abbé, dans une atmosphère imprégnée de tendresse.

Un soir de juin, il y eut fête splendide dans la grande salle des Templiers. Beauvais ne devait rentrer que fort tard. Le cousin et Denise étaient seuls, ou à peu près, la 25 Bruère coulant la lessive et Petit-Pinson s'étant endormi sur sa chaise. Un bouquet cueilli du matin était sur la table, et la lampe, couverte d'un abat-jour, Péclairait doucement. Quand la lecture du soir fut terminée, le

1 si le temps était beau. 2 à la rencontre de.

3 privé d'un bras. 4 qui commençaient à grisonner.

cousin, approchant le vase tout près de Denise et de la lampe, le tourna lentement, afin de faire admirer à son élève le bouquet sous toutes ses faces. Il y avait au centre un splendide nénufar blanc, à demi fermé et plein de

5 mystère; autour tremblotaient de légères graminées, mobile dentelle où se mêlaient capricieusement toutes sortes I de plantes des champs, des eaux et des bois, qui s'épanouissaient aux feux de la lampe. Il y avait des clochettes et des coupes, des thyrses et des panaches,1 des places pleines

io de clarté et de sombres profondeurs. Une mignonne araignée vert pâle était suspendue à une blanche aspérule, et, à demi emprisonnée dans les réseaux formés par Fentrecroisement des graminées, une éphémère aux yeux d'or, vêtue de gaze blonde, frissonnait; à mesure que2 le cousin

15 tournait le vase, une fine poussière argentée s'envolait de toutes les étamines, et planait comme une fumée au-dessus du bouquet, d'où s'exhalait un parfum exquis, pénétrant. Denise poussa tout à coup un cri d'admiration et couvrit sa figure de ses mains. Quand elle releva la tête, des pleurs

20 roulaient dans ses yeux, mais des pleurs de joie; ses regards avaient un éclat qui frappa l'abbé; ses traits animés, ses joues colorées, donnaient à sa physionomie une expression nouvelle et la transfiguraient. Le cousin, ébloui de cette beauté qui se révélait soudain, tressaillit en la

25 contemplant. L'enfant d'hier était devenue une jeune fille.

1 des touffes de feuillage ou de fleurs.

2 en même temps que.

QUESTIONNAIRE

i. Quel était le revenu de l'abbé?

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