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CHAPITRE IX

l'abbé de saint-pierre financier, la taille tarifée

I. Abus dans le recouvrement de la taille. Lettre du régent demandant aux « sujets zélés » des avis pour y remédier. — II. La taille tarifée de l'abbé de Saint-Pierre. — III. Mise en pratique du projet de l'abbé dg^ns quelques généralités. Ses résultats. — IV. L'abbé de Saint- Pierre et Turgot. — V. Observation pour perfectionner la capitation.

Demandez dans votre entourage ce que fit l'abbé de Saint- Pierre et ce qu'il fut. L'on vous répondra qu'il a écrit le Projet de paix perpétuelle et qu'un jour l'Académie française l'expulsa de son sein pour irrévérences à la mémoire du Grand Roi. Juste ce qu'on lit dans le manuel de l'école primaire au-dessous de l'image d'Epinal qui a la prétention de reproduire ses traits ! On oublie que son meilleur titre est celui de père de la taille tarifée.

Le régime fiscal de l'ancienne monarchie ne manquait- pas d'impôts vexatoires et onéreux : les aides, la gabelle, la dîme, ont laissé le plus fâcheux renom dans la mémoire populaire... Mais nulle taxe ne fut plus détestée que la taille. La première fois qu'elle apparaît dans les chartes, en 1060, c'est un impôt seigneurial ; on le range aussitôt parmi les coutumes injustes et les autres instruments d'oppression. Avec Charles VII, elle devient royale et perpétuelle et c'est le type de l'impôt arbitraire tyrannique et ruineux ^.

C'est que la taille, qui par elle-même n'était ni injuste ni excessive, entraînait beaucoup d'abus. Non seulement elle avait

1. On sait que le mot taille vient de ce qu'à l'origine, ceux qui étaient préposés pour la levée de cet impôt avaient des tailles de bois sur lesquelles ils marquaient ce que chaque habitant payait.

l'abbé de saint-pierre financier

le vice commun à tous les impôts d'alors : les privilèges \ mais encore elle était arbitraire. Les collecteurs, agents subalternes souvent ignorants, obligés de ménager les riches et partant d'écraser les pauvres, contraints d'avoir égard aux recommandations des seigneurs et des privilégiés, ne pouvaient imposer chaque taillable avec égalité et proportion. Ajoutons aussi que l'on se trouvait en présence d'un impôt global sur le revenu qui favorisait — et peut-être nécessitait — l'arbitraire de la taxation et les excès de pouvoir.

« Il n'est pas possible, dit l'abbé, de faire quelque séjour à la campagne sans être témoin des injustices criantes qui se font dans la répartition de la taille arbitraire, sans entendre parler du grand nom bre de frais, de contraintes, que souffrent tous les jours les pauvres taillables non protégés. Il n'est pas possible d'avoir un peu d'humanité sans être sensiblement affligé de ces fâcheuses exécutions où les collecteurs, pour des taxes excessives, ôtent durement aux pères et aux mères de quoi nourrir et habiller leurs petits enfants. » Un jour, à Saint-Pierre-Eglise, ils avaient saisi la poêle de la pauvre femme d'un maçon, mère de quatre enfants. L'abbé l'apprend et il fait venir les collecteurs pour leur reprocher leur dureté : « Mais mon affliction redoubla, ajoute-t-il ^, quand le principal d'entre eux me dit qu'ils n'étaient venus à cette extrémité que pour délivrer leurs vaches et leurs brebis que l'huissier des tailles avait emmenées le jour précédent et pour délivrer deux de leurs camarades de prison, et nous allons de ce pas, ajouta-t-il, faire malgré nous de pareilles exécutions dans dix ou douze maisons. Nous ne faisons point d'autre métier deux jours de la semaine et les collecteurs des paroisses voisines sont encore pis que nous à cause de l'excessive augmentation de la taille. Je n'en savais point tant, leur dis-je en les renvoyant et je ne vois que trop que ce n'est pas vous qui avez tort. »

Il ne faut donc pas s'étonner si au xvii^ siècle tant d'auteurs élevèrent la voix contre ces abus et s'efforcèrent d'y trouver des

1. Les nobles, les ecclésiastiques et beaucoup de roturiers pourvus d'offices royaux n'étaient pas considérés comme taillables. De même, un grand nombre de villes avaient obtenu l'exemption de cet impôt.

2. Mémoire sur V établissement de la taille proportionnelle. Ed. 1717.

remèdes. C'est Vauban dsius Isi Dîme Boyale^ qui propose de remplacer tous les impôts par une contribution unique du dixième au maximum du revenu de tous les biens : terres, maisons, rentes, gages, pensions, salaires ; et Auber, qui dans le Mémoire concernant les tailles ^ veut établir une taille, proportionnelle sur chaque taillable « au sol la livre de ses biens et facultés ». C'est l'abbé de Saint-Pierre dans le Mémoire sur rétablissement de la taille proportionnelle ^ et dans le Projet de taille tarifée ^. C'est Boisguillebert ^, c'est Le Trosne ^, c'est Boulainvilliers c'est Mirabeau^, c'est Turgot ^.

Le gouvernement lui-même s'était rendu compte depuis longtemps de la situation. Dès 1664, Colbert, dans un mémoire rédigé pour servir d'introduction aux maîtres des requêtes chargés de parcourir la France, leur avait recommandé de ne rien négliger pour empêcher l'oppression des faibles et des

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