‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 261 sur 287 · IX. MÉMOIRE SUR LE PÉDIPOSTE · texte numérisé non relu

IX. MÉMOIRE SUR LE PÉDIPOSTE

J'appelle ainsi la poste à pied que je propose d'établir à Paris, telle qu'est la Penny poste ou la poste d'im sou établie à Londres dès 1680.

M. Miège dans son état d'Angleterre, imprimé à Amsterdam en 1708, fait mention de cet établissement page 205. Il dit que moyennant un sou pour chaque lettre ou pour chaque paquet, dont le poids ne dépasse point une livre, cette lettre, ce paquet se trouvaient portés sûrement d'un bout de Londres à l'autre presque à toutes les heures du jour dans toutes les rues de la ville ; et à l'égard des bourgs et lieux voisins de Londres qu'on les y portait le matin et le soir. Ce sou vaut un sou et demi de notre monnaie. Il y a environ cent personnes occupées à cette fonction.

M. Miège ajoute que l'on s'aperçut que par l'établissement de la Pennyposte, le revenu de la grande poste était augmenté de plus de quatre mille livres sterling par an, c'est-à-dire de plus de soixante mille livres de notre monnaie. C'est que l'augmentation du commerce dans un lieu augmente le nombre d'un cinquième de plus d'habitants à Londres qu'à Paris ; mais je crois qu'il se trompe et que le nombre est à peu près égal.

Utilité de cet établissement.

Il est certain en général que tout ce qui sert à faciliter et à augmenter le commerce entre les sujets apporte une grande utilité au royaume. On voit par exemple que l'établissement de la grande poste a augmenté considérablement le commerce et qu'il est devenu par conséquent d'une très grande utilité à l'Etat. Tout le monde convient que la dépense que fait tous les ans en ports de lettres chaque particulier n'est pas la dixième partie de l'utilité qu'il en retire.

Or qui peut douter que l'établissement de la pédiposte ne soit à proportion aussi utile aux habitants de Paris et des environs de Paris que l'état blissement de la grande poste a été utile aux autres habitants du royaume. Car enfin ne seront-ce pas les mêmes motifs qui feront écrire les lettres que l'on mettra à la pédiposte, que ceux qui font écrire les lettres que l'on met à la grande poste.

Pour juger de l'utilité de la grande poste par rapport au commerce, on

1. Ms. de la bibliothèque rie l'Arsenal 4258 (437 HF, fol. 58).

PIÈCES JUSTIFICATIVES

peut compter que la dépense des hommes et des chevaux, qui y sont employés, monte à plus de trois millions, qu'outre cela il en revient au roi plus de trois raillions et, comme l'utilité qu'en retirent les sujets est dix fois plus grande que ce qu'il leur en coûte, on peut assurer que cette utilité pour tout le royaume monte à plus de soixante millions par an.

On peut estimer sur le menu pied l'utilité qui revient aux habitants de Londres de la pennyposte, car pour nourrir et entretenir cent personnes, le fort portant le faible, avec les loyers des bureaux et autres frais de régie, il faut plus de quarante mille francs. Outre cela la compagnie qui tient la pennyposte à ferme, en rend plus de vingt-cinq mille francs de fermage et y gagne au moins quinze mille livres. Ces trois articles font quatre-vingt mille livres. Or comme l'utilité qu'en retire chaque habitant de Londres et des environs monte à dix fois plus qu'il ne lui en coûte, il est évident que le profit total, que leur procure à tous cet établissement, monte à plus de huit cent mille livres par an et c'est un pareil profit que l'établissement de la pédiposte procurerait aux habitants de Paris et des environs et c'est ce que je m'étais proposé de démontrer.

Objection I.

Je conviens, m'a-t-on dit, que les habitants de Paris et des environs retireraient de cet établissement des commodités et des utilités proportionnées à celles que le reste des habitants du royaume retirera de la grande poste. Je conviens même que le revenu de la grande poste en serait encore augmenté par l'augmentation du commerce comme il est arrivé à Londres. Mais il y a à craindre que ceux qui font imprimer des libelles séditieux et injurieux au gouvernement ne se servent de la commodité de la pédiposte pour les répandre encore plus qu'ils ne font.

Réponse.

1° Ces libelles se répandent présentement sans le secours de la pédiposte et cependant nous ne voyons pas qu'ils fassent ni grande impression sur le public ni grand préjudice à l'Etat ; et quand on supposerait que par la pédiposte ils se répandraient dix fois davantage, cela ne produirait pas plus de mal contre la tranquillité publique. Jamais les chansons satiriques et les libelles n'ont fait de peine au cardinal Mazarin. Il disait qu'il n'y avait à craindre que les assemblées ; aussi, quand quelqu'im lui aimonçait quelque nouvelle contre lui, il avait coutume de répondre ce bon mot : « Laissons-les dire, pourvu qu'ils nous laissent faire. »

2° Tout le monde sait que la grande poste sert à faire entrer ces libelles non seulement dans Paris, mais encore dans toutes les villes du royaume. Cependant, qui doute que nonobstant cet inconvénient, elle ne soit incomparablement plus utile que nuisible au public. Or la considération d'un pareil inconvénient ne portera jamais le ministère à détruire im pareil établissement et n'a jamais pu fonder une objection capable de l'empêcher de se former, donc, etc.. (sic).

3° Il y a une réponse sans réplique, c'est que ces faisem-s de libelles n'oseront jamais se servir de la pédiposte pour les répandre, comme ils se servent de la grande poste pour cet usage. Et cette différence vient de la différente manière de domier les lettres à porter à ces deux différentes

postes. Dans la grande poste il suffit de mettre ou de faire mettre sans témoins dans une boîte des lettres, des paquets pour qu'ils soient rendus à leur adresse par les Commis de la grande poste. Mais c'est tout le contraire à la petite poste, car pour faire porter une lettre, un paquet par le commis de la pédiposte, il en faut payer le port au commis et même les paquets sont enregistrés.

Or quand tout le monde saura qu'il y a récompense promise aux commis qui feront arrêter un porteur de libelles soit contre l'Etat, soit même contre des particuliers, qui est-ce qui osera leur en porter ou leur en faire porter à leurs bureaux, de peur d'être soupçonné et arrêté par les commis. Ainsi il est évident que la considération proposée dans l'objection, venant de ce que l'on ne fait pas d'attention à cette différence essentielle qui est entre la constitution de la pédiposte et la constitution de la grande poste, cette considération ne doit faire aucun obstacle à un établissement qui serait d'ailleurs d'une si grande commodité et d'une utilité si considérable.

40 On sait qu'il s'imprime dix fois plus de libelles séditieux et calomnieux à Londres qu'à Paris. Or si les magistrats eussent vu depuis trentesix ans, ou que la pennyposte servit à les répandre, ou que cet inconvénient fût plus considérable que ne peut être l'utilité qui revient au public de cet établissement, n'est-il pas évident qu'ils l'auraient supprimé, il y a longtemps ? Il faut donc bien que cet inconvénient ne soit pas réel, puisqu'ils ont laissé subsister l'établissement. On voit donc que l'expérience en cette rencontre est parfaitement d'accord avec la raison et que la pédiposte fera beaucoup de bien au public sans faire aucun mal qui soit comparable à ce bien.

Objection II.

Dans les minorités, les établissements nouveaux sont à craindre. Ils font crier.

Réponse.

Les établissements volontaires ne font point crier : la banque n'est-elle pas un établissement nouveau ? Mais, parce qu'il est volontaire, fait-il crier ? Il n'y a point de proposition si utile qui n'ait quelque léger inconvénient. Mais quand l'inconvénient n'est pas la vingtième partie de l'utilité qu'il apporte, ne fait-on pas sagement de passer par-dessus.

Objection III.

On a déjà proposé plusieurs fois cet établissement et il a toujours été refusé.

Réponse.

Il n'y a personne qui ne sache que l'établissement de la grande poste a été proposé trente fois pendant plus de trente ans à différents ministres par différentes personnes et toujours constamment refusé. Tel ministre ne croyait pas que cet établissement fut fort utile au public ; tel autre craignait la distribution des libelles ; tel autre craignait dans les minorités les nouveaux établissements. Mais enfin sa grande utilité se fit sentir il y a environ dix ans à un ministre éclairé. On vit que les inconvénients n'étaient rien en comparaison de l'utilité et nous en jouissons. La pédi-

PIÈCES JUSTIFICATIVES

poste n'est qu'une addition, qu'un perfectionnement de la grande poste. Ce projet trouvera son moment favorable et l'établissement s'en formera chez nous avec le même avantage que chez nos voisins.

Du pcnnyposle ou de la posta d'un sou '.

Il y a une poste établie qui est très commode pour tout le royaume et particulièrement pour la ville de Londres et pour les lieux aux environs. Par le moyen de cette poste on peut envoyer pour un sou une lettre ou un paquet, qui ne pèse pas plus d'une livre ou qui n'est pas au-dessus de la valeur de dix livres sterling, dans toutes les paroisses de la ville et des faubourgs de Londres et à la plupart des bourgs et villages qui sont à dix milles aux environs, où la poste générale ne peut pas aller commodément. Les profits, qui reviennent de ce penny poste aussi bien que le port légitime de toutes sortes de lettres, appartiennent au roi par un acte du parlement. Sa Majesté a nommé un contrôleur qui en ménage le revenu et qui en a le soin. Il y a dix grands bureaux fort commodément placés à une distance raisonnable l'un de l'autre, à tous lesquels il y a des officiers depuis le matin jusqu'au soir tous les jours de la semaine excepté les dimanches. Il y a un grand nombre de messagers pour prendre et délivrer les lettres, qui ont tous donné bonne caution. Il y a cinq ou six cents maisons dans Londres où l'on reçoit les lettres de la ville et des environs de la campagne. Il y a une liste de tous les bourgs et villages où cette poste va, que l'on donne gratis dans aucun de ces grands bureaux qui se tiennent dans six endroits différents de la ville.

Une autre commodité de penny poste, c'est que toutes les lettres, qui viennent de quelque pays que ce soit par la poste générale et qui sont adressées aux personnes, qui demeurent dans les bourgs ou villages aux environs de Londres où cette poste va, sont délivrées le même jour qu'elles arrivent à ces personnes et les réponses sont portées au bm'eau général. Dans Lombart street il y a un contrôleur général de la même poste.

Les avantages et commodités qui reviennent de cette poste d'im sou, les voici : Toutes les personnes de qualité, marchands et autres, qui ont des affaires à Londres, peuvent en im moment, pour ainsi dire, faire savoir à leur correspondant leur arrivée à Londres. Ceux qui gardent boutique et les gens de métier peuvent envoyer à leiu-s ouvriers tout ce dont ils ont besoin. On peut faire courir ou publier des billets pour quelque affaire de conséquence que l'on peut envoyer partout promptement. Les brasseurs peuvent envoyer les droits d'entrées au bureau de Y Exécré. Les gens d'affaires se peuvent donner u.n rendez -vous. On épargne beaucoup de temps pour solliciter son argent. Les personnes qui ont des procès peuvent avoir aisée correspondance avec leurs avocats, procureiu's, etc.. Ceux qui sont malades peuvent envoyer les médecins, apothicaires et chirurgiens pour avoir tout ce dont ils ont besoin, outre plusieurs autres avantages que ce pennyposte apporte à la nation.

Page 1