‹ L'abbe Louis-Honoré PâquetChapitre 30 sur 49 · DONNÉES A L'UNIVERSITÉ LAVAL PENDANT L'HIVER DE · texte numérisé non relu

DONNÉES A L'UNIVERSITÉ LAVAL PENDANT L'HIVER DE

Nous ne pouvons songer à publier un texte complet de ces conférences dont Fauteur ne coucha sur le papier que les idées principales. Le lecteur voudra bien se contenter de l'analyse que nous lui offrons, et dans laquelle certains passages plus caractéristiques seront textuellement insérés.

L'abbé Paquet semble avoir pris pour base de son travail, au moins dans les premières leçons, le classique traité de Taparelli. Cet ouvrage de forte substance, mais touffu et peu accessible au commun des esprits, ne pouvait trouver un interprète plus clair et plus fidèle. Suivons le conférencier dans le développement des thèses et des doctrines qui font l'objet de son enseignement.

La première leçon s'ouvre par quelques considérations préalables sur l'importance de ce nouveau cours et sur les maîtres qui en fourniront la pensée directrice.

L'importance du Droit naturel est d'autant plus grande qu'il renferme les premiers principes de la conduite de l'homme tant dans ses rapports avec lui-même que dans ses rapports avec son Créateur et avec ses semblables ; les principes et les règles souveraines qui doivent présider à la constitution de la société, et qui forment par conséquent la base et la norme des relations sociales. C'est au droit naturel à fournir aux autres sciences, notamment à la science légale, les lois morales sur lesquelles elles reposent et qu'elles doivent toujours respecter. Sans cela, nous séparons la légalité de la moralité.

Le conférencier ajoute cette déclaration où se traduisent et sa modestie et sa prudence :

Par nos seules forces, dans une matière si vaste et si ardue, nous ne pourrions que bégayer, et nous risquerions beaucoup de nous égarer. Aussi aurons-nous grand soin de prendre pour seuls guides les maîtres dont la science et l'orthodoxie sont à l'abri du plus léger doute. En ceci, comme en tout le reste, notre route est tracée, et rien ne nous en fera dévier. Rome, la doctrine romaine, voilà l'étoile polaire, le phare lumineux qui nous dirigera dans toutes nos recherches.

Ces recherches du conférencier s'appliquent d'abord à déterminer l'objet de l'activité humaine. L'homme est fait pour le bonheur. " En nous étudiant nous-mêmes, en nous repliant but nous-mêmes, nous constatons qu'il y a en nous un principe d'activité qui nous porte sans cesse à chercher hors de nous un objet propre à satisfaire nos tendances et les facultés dont nous sommes doués, ('et objet.

terme de nos inclinations, renferme pour nous le bien, le bonheur. ' Mais il y a les vrais et les faux biens. Le vrai bien de l'homme, être intelligent et libre, ne consiste pas dans l'objet vers lequel se porte l'une ou l'autre de ses facultés prise isolément, mais dans l'objet qui répond à sa nature propre, à sa tendance primordiale, à sa constitution d'être raisonnable créé à l'image de Dieu lui-même.

Voilà pourquoi, des trois espèces de biens appelés par les moralistes, le bien honnête ou final, le bien utile et le bien agréable, c'est le premier qui constitue pour l'homme le bien véritable et avant tout désirable. Sans doute, l'homme veut aussi l'utile et l'agréable. Mais il les doit vouloir dans l'ordre, comme subordonnés à l'honnête, lequel seul peut faire que l'utile et l'agréable soient eux aussi des biens, dignes de notre nature.

Au début de sa deuxième leçon, l'abbé Paquet exprime la crainte qu'il avait d'abord conçue qu'un cours de Droit naturel, philosophique et didactique, ne réussît pas à grouper et surtout à retenir autour de sa chaire un auditoire bien nombreux.

Je suis maintenant rassuré, ajoute-t-il, et je vous deman-

•de pardon. Messieurs, d'avoir un instant douté de votre empressement à fortifier vos esprits d'études sérieut quoique sèches et arides. Une fois de plus je comprends, et je suis heureux de le dire, que le public de Québec n pas un public frivole, qu'il se distingue par le goût choses de la pensée, par l'encouragement qu'il sait donner aux institutions qui l'invitent à s'asseoir au frugal mais salutaire banquet de la science.

Puis le conférencier entreprend d'établir sur quel objet il faut placer le bien final de l'homme, c'est-à-dire le bonheur. Voici son raisonnement : l'homme, par la nature môme de son intelligence qui le distingue de la brute, perçoit non pas un bien seulement, mais le bien, le bien illimité, indéfini, abstraction faite des bornes de la matière, de l'espace et du temps. Or, la volonté suit la perception de l'esprit ou la connaissance intellectuelle. La volonté donc se porte vers le bien, le bien universel, le bien sans limites, le bien infini.

Arrêtons-nous un instant, dit L'abbé Paquet, et tarions -de nous bien pénétrer de l'importance du principe que nous venons de poser. Ce principe est gros de conséquent Il décide la question de l'immortalité" de l'Ame, il résout le problème d'une vie future ; il trace la Ligne de démarcation ou plutôt il creuse l'abîme qui nous sépare des pseudo-philosophes pour qui la destinée humaine gft

tout entière dans 1rs biens et les jouissances «le la vie

présente. Etrange abus de L'intelligence et de la raison dont ces hommes ne comprennent ni la grandeur ni la

portée ni les hautes et sublimes aspirations et qu'ils ravalent au niveau de l'instinct borné de la brute.

Le drame de la vie humaine, s'il a son prologue sur le théâtre de ce monde, ne peut donc y avoir son épilogue.

Les biens terrestres même légitimes ne peuvent faire le bonheur de l'homme : ils sont limités, mélangés de mal, instables, périssables ; jamais ils ne pourront satisfaire un être dont l'opération propre est la pensée, et qui, par la pensée, s'élance plus prompt que l'éclair au delà des frontières les plus éloignées de ce monde visible. La science, les plaisirs honnêtes, les richesses, la gloire, les honneurs, sont des biens intermédiaires que l'homme peut goûter en passant, mais dans lesquels il ne trouve pas le repos complet après lequel il aspire. Ecartons donc tout bien fini, puisqu'aucun d'eux n'épuise les forces et les aspirations de notre nature. Que reste-t-il comme l'objet propre et définitif de notre volonté ? le Bien infini, l'Etre illimité, Dieu lui-même.

C'est dire " que le bonheur complet n'est pas de ce monde ; que la perfection de la vie présente consiste à tendre sans cesse vers ce Bien éloigné qui s'offre à nos regards entouré de voiles et de mystères, et dont la beauté rayonne dans les œuvres de la création. ' La joie que nous goûtons dans ce bonheur imparfait ne nécessite pas notre volonté. De là les combats que nous soutenons, et à travers lesquels nos facultés se frayent un chemin vers le bonheur final.

Ces facultés, ajoute réminent professeur, le philosophe les étudie dans l'état purement naturel où le Créateur aurait pu nous laisser, et dans lequel elles eussent réclamé une fin digne de leur noblesse. Le théologien, lui, les étudie dans l'état surnaturel, c'est-à-dire élevées et ennoblies par les dons mystérieux de la grâce et de la gloire.

Le conférencier termine par cette remarque aussi profonde que juste : la perfection de l'homme dans l'état de béatitude où nous verrons et posséderons immédiatement Dieu, est avant tout intellectuelle ; la perfection de ce monde, où l'homme tend vers le Bien infini de tous les ressorts de sa volonté et de sa liberté, est avant tout morale.

Dans sa troisième leçon, l'abbé Paquet débute par ces mots : "Il n'est pas de question que l'humanité ait agitée avec autant de passion, ei qui l'ait agitée plus profondément elle-même que la liberté " ; et c'est cette question que le conférencier aborde, se proposant tout à la fois de constater la liberté et de la bien définir.

Nulle preuve de la liberté D'est plus simple ni plus convaincante que celle du sens intime :

Le sens intime, cette voix intérieure qui nous parle Bana 9e et ne peut mentir parce qu'elle est l'écho de notre

nature. n'soiit cette question qui est le fondement même de

toute la morale. Le sens intime nous dit que nous sommes libres. Aussi toute langue qui prononce les mots de vertu et de vice, de mérite et de démérite, de louange et de blâme, de récompense et de peine, de conscience et de remords ; tout ordre qu'on donne, toute loi qu'on promulgue, tout conseil qu'on demande, tout repentir qu'on exprime, tout châtiment qu'on inflige, tout pouvoir qui se constitue, tout ce qui se fait et se dit parmi les hommes, tout parle en faveur de la liberté humaine, tout nous montre quel est là-dessus le sens intime du vulgaire et des classes sociales les plus élevées.

Xous ne suivrons pas le conférencier dans la discussion souvent subtile des systèmes à forme fataliste et nécessitante qu'il s'est appliqué à réfuter. Cette réfutation témoigne de la grande force d'intelligence de l'abbé Paquet. Contentons-nous de citer cette dernière réponse accessible à tous les esprits :

De même qu'à ceux qui nient le mouvement, il suffit d'opposer un fait, savoir de marcher, de même aussi à ceux qui nient la liberté, sous quelque spécieux argument que puisse se présenter leur négation, il suffit de répondre par un fait clair et décisif, dont le sentiment ne nous abandonne jamais, et qui est d'accord avec toutes les langues et toute la conduite humaine. Ce fait invincible est celui que m'atteste ma conscience lorsque, me trouvant placé sous l'empire du plus fort des motifs possibles, celui de ma conservation par exemple, elle me dit, elle me fait clairement sentir qu'il dépend de moi, uniquement de moi, de céder ou de résister à ce motif, de faire ou de ne pas faire ce qu'il me suggère.

Se demandant ensuite en quoi consiste la liberté, le savant professeur démontre que ce n'est pas une puissance de l'âme distincte des autres puissances, mais une qualité inhérente à la volonté dont sont doués les êtres intelligents. Et le rapport de la liberté à la volonté peut être en quelque sorte assimilé à celui qui règne entre la raison et l'intelligence. L'intelligence perçoit nécessairement les vérités évidentes ; mais, là où l'évidence manque, la raison ne procède que par des opinions et des probabilités. De même la volonté cherche partout et nécessairement le bonheur ; mais, " parce que ce bonheur se présente à elle, incarné, pour ainsi dire, et limité en des objets finis qui ne peuvent ni la fixer ni la contraindre ni épuiser ses désirs, elle s'y attache librement. '

La quatrième leçon pousse encore plus loin l'analyse du concept de la liberté. Elle établit que l'acte de choisir, fonction propre de la liberté, ne saurait être séparé sans danger ni de la volonté qui en est le principe, ni de l'intelligence qui en est la règle.

Faites de la liberté ce qu'elle <i>t réellement, une propriété de la volonté éclairée el gouvernée par la raison : alors vous donnez une règle et un frein à cette force puis-

santé du libre arbitre ; vous resserrez le champ de soit action dans les limites mêmes où, d'après les desseins du Créateur manifestés dans notre nature, l'intelligence et la volonté doivent s'exercer légitimement, et la perfection de la liberté consistera dans la perfection même de ces deux puissances. Séparez la liberté de l'intelligence et de la volonté : qu'avez-vous ? une force brutale, un cheval fougueux et indompté qui court au hasard sans frein si guide, une bête féroce qui jette partout l'épouvante, ces monstres à figure humaine qui, au nom de la liberté, organisent l'émeute et la révolution.

De là plusieurs conséquences importantes. 1° La liberté ne consiste pas dans l'absence de toute entrave, soit pour l'esprit, soit pour le cœur.

Quel est l'élément de la pensée humaine ? la vérité- C'est là le champ où les esprits se meuvent à l'aise, de même que l'air est l'élément où vole l'oiseau, que l'onde est l'élément où nage le poisson. Au delà de certaines bornes, le vrai cesse d'être, le champ du vrai s'arrête là où commence le faux. Dirons-nous que cette limite diminue notre liberté ? Dirons-nous que c'est attenter à un droit de l'homme, à son privilège d'être libre, que d'éclairer le précipice, mettre en saillie l'écueil contre lequel la pensée pourrait aller se briser ? Autant vaudrait dire que les lumières disposées la nuit le long de nos rues, pour prévenir les accidents, nuisent à la circulation, ou bien encore que les fanaux dressés sur un récif, pour en écarter les navires, s'opposent à la liberté de leur course.

Les mêmes règles doivent s'appliquer à la volonté. La.

liberté de la volonté ne consiste pas à tout faire, ma:-

uaintenir clans les limites du bien. Autrement, il faudrait effacer dans nos sociétés la distinction du bien et du mal. et faire reculer la civilisation au delà même des frontières de la barbarie.

2° Il suit de là que la liberté de l'erreur, comme droit, n'existe pas.

Cette liberté écarterait l'intelligence de sa fin naturelle, la vérité. Dans la vérité, l'intelligence trouve sa perfection, sa félicité et sa gloire. L'erreur n'a aucun droit sur l'intelligence : elle ne peut que l'opprimer et la déshonorer. C'est ce que l'Evangile nous dit d'une façon sublime : Veritas liberabit vos: la vérité est libératrice.

3° Il suit encore de là que la liberté du mal. comme droit, ne saurait être admis

Cette liberté éloignerait la volonté de sa tin. de sa perfection et de sa félicité, qui sont le bien. Comme la vérité est la maître— - esprits, la vertu est la reine des âme-. Le mal est la tyrannie de la volonté, comme l'erreur la tyrannie de l'intelligence. La lilx^rté morale consiste à repousser ce des]x>tisme. à secouer le joug de cet esclavage que l'Evangile DOUA signale encore de la manière la plus claire en disant : Qui fa ci t jnecotum. mrvUB età ; celui qui commet le péché en est l'esclave.

Kt ici le conférencier, pénétré de l'importance d'une question si mal comprise d'un grand nomlire, cite saint Thomas et " Les bona vieux ai lastiques. cefi géants de la science qui dominent

de si haut nos progrès modernes, ' pour faire voir que la faculté de faire le mal n'est pas de l'essence de la liberté, mais qu'elle en est le défaut et l'amoindrissement. Il montre comment " d'une simple définition fautive jaillissent des idées qui peuvent affecter et bouleverser la société tout entière. n II en appelle à Dieu et aux anges bienheureux qui sont libres sans pouvoir mal faire ; et il conclut que si l'homme possède ici-bas ce pouvoir, c'est que la vie présente est un stage d'épreuve et que nous y avons été mis par Dieu pour nous parfaire nous-mêmes par l'exercice de cette liberté dont nous pouvons abuser, mais dont nous devons bien user.

4° Enfin, il suit de ces principes qu'une société qui donne à ses membres, dans la sphère qui lui est propre, la liberté du mal est moins parfaite que celle qui la leur refuse. Vérité fondamentale et qui est le contre-pied de l'erreur libérale.

De la cinquième leçon nous ne dirons que quelques mots. Le conférencier, rencontrant sur son chemin la grande objection tirée de la prescience de Dieu contre la liberté, ne pouvait se dispenser d'y répondre. Sa réponse, éloignée

de toute présomption, ne tend qu'" à soulever un petit coin du voile qui recouvre un grand mystère. "

La prescience de Dieu est une vérité incontestable. L'abbé Paquet le démontre avec toute la clarté d'un esprit vigoureux, habitué au jeu des spéculations dogmatiques. La liberté de l'homme est une autre vérité dont le conférencier a donné antérieurement des preuves solides. Ce sont les deux bouts de la chaîne, qu'il tient fermement en ses mains. Pour les réunir, l'éminent disciple de l'illustre Franzelin rejette certains systèmes et s'attache à celui qui lui semble le plus plausible. Toutefois, sa raison si droite ne peut se défendre d'un doute sérieux ; et il termine par ce mot du comte de Maistre, sensé dans sa paradoxale hardiesse, " qu'il n'y a point de philosophie sans l'art de mépriser les objections. "

La sixième leçon descend sur un terrain plus pratique. Il s'agit de la liberté de conscience et de la liberté des cultes. Ces deux sortes de liberté ne doivent pas être confondues ; l'une est individuelle, l'autre est sociale.

On peut définir la liberté de conscience : la faculté d'adhérer librement par l'intelligence et

la volonté à ce que Ton sait être la vérité et le bien. Ainsi entendue, cette liberté n'est pas une conquête de la Révolution, laquelle a tout fait pour l'opprimer, mais un droit naturel hautement protégé et proclamé par l'Eglise. L'exemple des martyrs est là pour le prouver. Et " l'Eglise qui développe chez ses enfants des sentiments d'une aussi admirable générosité pour maintenir l'inviolabilité des droits de la conscience, cette même Eglise use des égards les plus délicats, d'un respect sans bornes à l'égard de la conscience de ceux qui ne lui appartiennent pas. ' " Les lois canoniques interdisent avec une sévérité implacable tout moyen de prosélytisme qui aurait un caractère quelconque de violence, et elles édictent des peines sévères contre quiconque commettrait l'attentat de conférer le baptême aux enfants juifs ou infidèles sans le consentement exprès des parents. ' Saint Thomas démontre que la pratique contraire répugne au droit naturel.

Impossible assurément, remarque ici le conférencier, de trouver une doctrine, à la fois plus modérée et plus juste. Et cette modération contraste singulièrement avec l'acharnement que mettent les soi-disant modérés de nos jours à s'emparer de l'enseignement public en violant les lois de la famille et celles de l'Eglise.

Quant à ceux que l'Eglise a reçus dans son

sein et qui renient la foi de leur baptême, cet acte d'indocilité, et cette violation des promesses les plus solennelles, n'est pas sans mériter les plus sévères rigueurs.

Et si l'apostasie ou même la simple hérésie devient scandaleuse et dogmatisante, en d'autres termes, si elle s'emploie à faire des prosélytes, dans ce cas, l'Eglise, comme société parfaite, soucieuse de sa propre conservation, a le droit et le devoir de réprimer un attentat qui peut entraîner sa ruine. Et si ce crime antireligieux se commet dans une société façonnée tout entière et animée par le catholicisme et où la profession d'une même croyance fait partie, à titre d'élément principal, de l'ordre public établi par la loi, c'est la vie même de la société chrétienne qui se trouve menacée. Pourquoi alors l'Eglise et le pouvoir civil unis ensemble ne pourraient-ils pas empêcher la manifestation d'opinions qui bouleversent radicalement l'ordre établi par la loi ? En ce cas, l'autorité politique est tenue de prêter son appui à l'Eglise, et, au besoin, de recourir à la force physique, pour garantir aux membres de la société un bien qu'ils considèrent comme le bien suprême, le bien de la foi véritable nécessaire au salut éternel.

C'est l'histoire de l'Inquisition, et la raison qui lui a donné naissance.

Quant à la liberté des cultes, le conférencier résume toute la doctrine relative à cette grave question en deux propositions établissant ce qu'on est convenu d'appeler la thèse et l'hypothèse.

[ 245 ] Première proposition :

La liberté des cultes considérée en elle-même, abstraction faite des conditions particulières de temps et de pays déterminés, est absurde à raison du faux principe de l'indifférentisme sur lequel elle repose ; elle est en outre antisociale, à raison des divisions et des autres effets malheureux qu'elle produit. Par conséquent, elle ne peut jamais être considérée comme un bien absolu ; beaucoup moins encore peut-elle être convoitée et introduite comme telle.

Deuxième proposition :

La liberté des cultes envisagée, non pas d'une manière absolue, mais au point de vue des conditions spéciales où un peuple donné est susceptible de se trouver, peut être considérée comme un moindre mal. Et dans ce cas il ne répugne pas qu'elle soit tolérée et garantie même par des gouvernements catholiques.

Dans l'exposé de cette doctrine, relevons l'observation judicieuse suivante de l'abbé Paquet :

Nous ne voulons pas omettre de faire remarquer que la disposition, nous allions dire l'obstination de certains orateurs ou publicistes à s'en tenir strictement au côté pratique de la question, sans vouloir s'élever plus haut ou pénétrer plus avant, pourrait devenir la source d'une confusion sérieuse, propre à jeter des ombres sur la vérité et à la transformer en erreur. Il est bon en effet de tenir constamment le regard de l'esprit fixé sur l'idéal, sur le but à atteindre : autrement on risque de considérer comme

excellent en soi ce qui ne peut se justifier que par les circonstances.

La septième leçon roule sur la liberté de la presse ; et voici les conclusions auxquelles arrive le conférencier :

1° La liberté de la presse, loin d'être un droit naturel, n'a aucun fondement dans la nature des choses ; — 2° Quoique, dans certaines circonstances données, elle puisse être considérée tout comme la liberté des cultes, comme un moindre mal, cependant prise en elle-même elle est une source de dissensions religieuses, de discordes politiques, et de désagrégation sociale. — 3° Les mesures préventives en matière de presse valent infiniment mieux que les mesures répressive^.

A l'appui de la seconde conclusion, citons ce tableau tracé de main de maître et qui n'a pas vieilli :

Il est vrai que, spéculât ivement, des gouvernements bien intentionnés peuvent emprunter à la discussion publique de nombreuses et utiles lumières. Mais il faudrait pour œla que la discussion fût conduite loyalement et franchement . par une presse indépendante et soucieuse avant tout des intérêts communs. Or, je le demande. où se trouve, même dans les pays constitutionnels, la presse véritablement libre, planant au-dessus des intérêts de parti et ne visant qu'au bien commun de la société ?

Est-ce celle que soldent les gouvernements pour défendre tout ce qu'ils font ou tout ce qu'ils projettent de faire, même les actes les plus iniques, les plus excessifs, les plus arbitraires ? Est-ce celle de l'opposition systématique chargée de battre en brèche par tous les moyens, honnêtes ou déloyaux, la citadelle du pouvoir, pour qu'elle tombe aux mains du parti que cette presse représente ? Est-ce celle qui spécule sur le scandale, sur la calomnie, sur le mensonge, sur la crainte qu'a tout homme qui se respecte de se voir traîné dans la boue par des gens sans aveu, sans -conscience, sans personnalité même, et de ne pouvoir obtenir réparation qu'au prix d'une publicité qui augmente le mal au lieu de le guérir ? — L'intérêt politique prime tous les intérêts, le succès politique prime tous les succès. C'est ce qui fait., qu'après les luttes religieuses qui sont les plus fatales, les plus acharnées sont les batailles politiques. Et pour promouvoir l'intérêt politique, pour arriver au succès politique, on va jusqu'à sacrifier tous les autres intérêts, ceux de la famille, ceux de la société, ceux mêmes de la vie future. On s'arroge le droit d'endoctriner les masses par de spécieux sophismes, de les exciter par les déclamations les plus provocantes, et de poursuivre ses adversaires jusque dans le sanctuaire sacré du foyer domestique. De là un malaise quasi universel. Et lorsque, comme aujourd'hui, le mouvement vertigineux des portefeuilles, des fonctions publiques, des élections parlementaires ou municipales éveille et échauffe sans relâche à chaque coin de rue les colères et les passions, comment voulez-vous que ce malaise n'aille pas jusqu'aux haines les plus vives, jusqu'aux divisions les plus profondes, et jusqu'à la dissolution de l'unité sociale ?

Le conférencier montre ensuite combien il

est difficile de réparer le mal fait par la presse, et il signale les écarts et le manque de scrupule d'un trop grand nombre de journaux, surtout à l'endroit du prochain :

Parmi les journalistes qui se donnent la mission d'éclairer quotidiennement le public, combien y en a-t-il dont les intentions soient vraiment droites et pures, combien qui brûlent d'un zèle véritable pour la vérité et la justice, combien qui soient prêts à mettre de côté l'intérêt personnel ou l'intérêt d'un parti pour le bien général, combien qui s'inspirent de sentiments vraiment chrétiens, combien qui se rappellent chaque jour qu'il faut aimer le prochain comme soi-même, qu'il ne faut faire d'injustice à personne, qu'il ne faut pas mentir, qu'il ne faut pas calomnier, qu'il ne faut pas révéler les torts cachés de ses frères, qu'il ne faut pas faire de jugements téméraires, encore moins les écrire, que la réputation du prochain est une chose sacrée qu'il ne faut pas chercher à détruire ? Quels sont, je le demande, les journalistes d'aujourd'hui qui se mettent sous les yeux ce petit code pratique de la loi chrétienne et qui s'examinent le soir pour voir si par hasard ils n'y ont pas manqué ? Et pourtant, Messieurs, la loi de l'Evangile est faite pour les journalistes comme pour les autres ; et si c'est un péché de calomnier Bon prochain ou même de médire de lui devant quelques personnes, ce ne doit pas être assurément un moindre péché d'imprimer la médisance ou la calomnie à dv< milliers d'exemplaires et de lui faire faire en vingt-quatre heures tout le tour d'un pays.

Nous arrêtons là ces extraits et ces remarques toujours pleines d'actualité. L'auteur, en ter-

minant ses réflexions sur la liberté de la presse, déclare s'être inspiré de la célèbre revue italienne la Civiltà cattolica. Ajoutons nous-même que tout son cours de droit naturel s'est inspiré de la plus pure et de la plus solide doctrine catholique.

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Conférence sur les ©rfcrcs "Keliôieuy

FAITE A L'UNIVERSITÉ LAVAL LE 18 l^IARS 1880

Monsieur le Recteur,

Messieurs,

L'existence des ordres religieux dans le monde depuis l'origine du christianisme est un fait tellement important qu'il s'impose à l'attention de quiconque veut étudier l'histoire de l'Eglise et de la société chrétienne en général.

Les ordres religieux, que nous trouvons établis dès les premiers siècles du christianisme, ont été mêlés à la vie même de l'Eglise. Comme l'Eglise, dont ils étaient les auxiliaires zélés et efficaces, ils ont pris part aux luttes gigantesques que la civilisation a eu à soutenir dans sa marche et dans son développement, et, par les services inappréciables qu'ils ont rendus à l'humanité tout entière, ils ont droit à la reconnaissance des siècles.

Combien pourtant la fécondité de leur action n'a-t-elle pas été méconnue ? A quelles persécutions n'ont-ils pas été soumis ? Quels mensonges n'a-t-on pas inventés contre eux ? Est-il une institution au monde contre laquelle on se serve tous les jours d'armes plus déloyales, d'un genre de guerre plus injuste, pour ne pas dire plus barbare ? Dans la sphère religieuse, les hérésies, le philosophisme et l'impiété se sont ligués et acharnés contre eux ; dans la sphère politique, le despotisme et la révo-

lution ont été et sont encore tour à tour leurs implacables adversaires. On les représente faussement comme les apôtres de l'oisiveté, comme les ennemis des lumières, comme les partisans de l'étranger, comme des conspirateurs secrets et dangereux, comme les disciples de Machiavel, que saisje encore ? Les romanciers, sous une forme attrayante et populaire, les accusent de tous les crimes, en font l'élément obligé de toutes les intrigues ; les sociétés secrètes les signalent comme une lèpre qui gangrène le monde civilisé ; les auteurs dramatiques se plaisent à les livrer aux sarcasmes d'un public ignorant et licencieux.

Et cependant, Messieurs, ces fainéants, ces représentants d'un autre âge, ces ennemis du progrès ont vaincu le temps. Supprimés par la révolution, ils n'ont pas tardé à renaître de leurs cendres. Le secret de leur force, c'est que, pionniers de la civilisation chrétienne, intrépides apôtres de la vérité évangélique, ils participent à la jeunesse éternelle de l'Eglise, de sorte qu'à eux encore peut s'appliquer la promesse divine qui protège contre les efforts de l'enfer l'institution du Christ.

Mon but, Messieurs, en vous rencontrant ce soir, est de signaler à votre bienveillante attention quelques-uns des services que les ordres religieux ont rendus et rendent encore à la société. Le cadre de cette conférence me forcera de traiter le sujet d'une manière assez sommaire. Je tâcherai toutefois de réunir les principaux arguments qui s'y rapportent, et de répondre en même temps à la plupart det accusations que l'irréflexion, l'ignorance, la malice et l'impiété se plaisent à lancer contre les moine* et les religieux en général.

Nous l'avons insinué tout à l'heure, Messieurs, les ordres religieux font comme partie intégrante de l'institution catholique. Cette assertion, inattaquable au point de vue de la vérité historique, ressort facilement de l'étude

approfondie de la loi de l'Evangile que Jésus-Christ a apportée au monde et confiée à son Eglise.

L'Evangile ne renferme pas seulement des préceptes, mais aussi des conseils. Les préceptes sont destinés à la masse des chrétiens ; c'est la loi commune, accessible au grand nombre. Mais les conseils devaient aussi, dans l'idée divine, avoir des observateurs. S'il n'en était pas ainsi, il manquerait quelque chose à la société chrétienne, elle ne répondrait pas parfaitement au dessein de son fondateur qui aurait appelé en vain à l'héroïsme de la vertu la fleur de l'humanité. Puisque la perfection morale est la raison dernière de toute civilisation, de tout progrès même dans l'ordre naturel, il est de la plus haute importance que quelques hommes au moins pratiquent ce que l'Evangile a de plus parfait et de plus difficile. Ces hommes rendent à la société tout entière des services inestimables. Ils condamnent les lâches qui s'effraient de la rigueur de la morale chrétienne et la proclament au-dessus des forces humaines. Ils soutiennent les faibles, toujours prêts à se décourager. Ils prescrivent contre la malice et la perversité du siècle. Ils font croire à la possibilité de la vertu dans des âges où la dépravation générale menace de s'ériger en loi. Ils sont l'apologie vivante de l'Evangile que leurs exemples protègent contre les sophismes de l'incrédulité.

Ce sont déjà là de véritables services. Il y a déjà là, il faut l'avouer, une noble mission, un rôle admirable, celui de représenter, de faire passer dans la réalité et la pratique l'idéal même de la vertu et de la morale évangélique. Mais voici une autre considération qui se présente, et qui est bien propre à fixer notre attention.

L'ordre religieux, comme l'ordre politique et humain, est soumis aux lois de la solidarité et de la réversibilité. Dieu a ses droits sur nous, et nous avons des devoirs envers

lui. Que d'hommes méconnaissent ces droits et négligent les devoirs qui en découlent ! Combien n'en est-il pas quir suivant l'expression de Bossuet, ne tiennent compte que des plaisirs et des affaires ! Ils oublient que le Christianisme, auquel ressemblent en cela presque toutes les autres religions, repose sur le grand dogme de l'expiation par la souffrance, la mortification, la mort. Les religieux, par leurs jeûnes, leurs travaux, leurs austérités, comblent le déficit créé par les omissions de tous ces profanes qui ne jeûnent pas, ne se mortifient jamais, ne songent qu'à la vie présente et à ses jouissances. On peut dire que les religieux contribuent pour une large part à maintenir l'équilibre dans le monde. Les désordres du monde tendent sans cesse à taire incliner le bassin de la justice divine ; les pénitences des religieux jettent un contrepoids dans le bassin de la miséricorde.

Mais ils accomplissent pas seulement la loi de l'expiation à laquelle tant d'hommes se soustraient, Lis accomplissent encore une autre grande loi qui découle également des relations essentielles entre Dieu et l'homme, la loi de la prière. La philosophie, comme la religion, enseigne que le inonde, pour BS maintenir dans l'existence, a besoin d'être soutenu par celui même qui lui a donné l'existence. N'ayant pas en sa propre nature sa raison d'être, il ne peut par lui-même persévérer dans l'être. De là la nécessité d'un Dieu créateur et conservateur. " Si Dieu, a dit Bossuet, (.--ait un moment de soutenir l'univers par la force1 de sa puissance, le soleil s'égarerait de sa route, la mer forcerait toutes 868 bornes, la terre branlerait sur BOB axe. m

un mot. tonte la nature Berail en un moment repfong

je ne dis pas dans l'ancien chaos, mais dans une perte totale Bt le non-être. " Que font les religieux dans leurs longues prières, dans la récitation du saint office au milieu

du silence de la nuit T Ils implorent l'assistance divine

dont le monde a besoin pour se maintenir. Ils contribuent par là à la conservation du monde. Ils remplissent à Tégard du monde l'office que quelques justes eussent suffi à remplir à l'égard de Sodome et des autres villes coupables. Ils empêchent la foudre et le feu du ciel d'éclater sur un monde criminel et impie. C'est à eux surtout que le monde doit de ne pas crouler sous le poids de ses iniquités et de ne pas tomber en ruines.

Après ces considérations générales, lesquelles démontrent péremptoirement la haute utilité des ordres religieux, j'arrive à l'examen des principales accusations dont ces communautés sont l'objet.

Que leur reproche-t-on d'abord ? Ces religieux et ces moines de toutes sortes et de toutes couleurs, feraient mieux, dit-on, de quitter le froc, de cesser leur vie d'oraison et de patenôtres, et de se livrer à des travaux utiles.

Une première réflexion, Messieurs. Trouvez-vous sérieusement que la société soit si pauvre de ce que vous appelez des citoyens utiles ? Quelle est, je le demande aux détracteurs des moines, quelle est la profession qui menace de s'éteindre faute de titulaires ? Quel est le métier, le service, l'industrie qui languit faute de bras ? Voit-on de nos jours Je spectacle navrant de portefeuilles de ministres attendant vainement que quelqu'un veuille bien s'en charger ? Le genre humain se meurt-il faute de médecins, ou sa maladie ne vient-elle pas plutôt de ce qu'il y en a trop pour le soigner ? La justice souffre-telle parce qu'on ne trouve plus de juges qui veuillent l'administrer, d'avocats qui défendent la veuve et l'orphelin ? Y a-t-il, dans toute l'échelle des ministères publics, quelque poste inoccupé et qu'on ne puisse remplir ? Au lieu d'accuser les religieux parce qu'ils s'enferment dans des monastères où ils se suffisent à eux-mêmes, il serait plus juste de les remercier de ce qu'ils diminuent d'autant le

nombre cent fois trop grand des prétendants à toutes les charges sociales, depuis les présidents de républiques, les gouverneurs de provinces, jusqu'aux derniers fonctionnaires de l'Etat, de ce qu'ils ne viennent pas eux aussi ( comme ils en auraient le droit ) ajouter à l'encombrement des professions libérales, des ministères publics, du commerce et de l'industrie, de ce que, contents de vivre simplement, frugalement, dans le silence et la prière, ils ne demandent aucune faveur et cèdent généreusement aux autres toutes leurs prétentions. Ce n'est pas de nos jours assurément qu'il serait reçu de dire : Moins de religieux, plus de fonctionnaires et de serviteurs publics. Plût à Dieu qu'il y eût un plus grand nombre de ces moines que l'on veut bien appeler i?iutiles ! La société s'en porterait mieux : elle n'étoufferait pas, comme aujourd'hui, suffoquée et littéralement sucée par des myriades de parasites et de sangsues dont toute l'utilité consiste à vivre aux dépens de l'Etat, c'est-à-dire aux dépens des autres.

Mais, au fait, Messieurs, est -il vrai que les religieux ne se livrent pas à des travaux utiles ? Voyons un peu. Un de leurs principaux emplois est de soigner les malades, de visiter les pauvres pour les secourir, de soulager toutes les misères, soit à domicile, soit dans les hôpitaux qu'ils fondent eux-mêmes, qu'ils soutiennent le plus souvent à leurs frais, et où la place du pauvre est toujours sacrée. Estce là une occupation sans profit pour la sociél é ? Ecoutons à ce sujet un témoignage non équivoque, celui de Voltaire : u Les instituts consacrés au soulagement des pauvres et au service des malades ont été les moins brillants, mais ne sont pas les moins respectables. Est-il rien de plus grand sur la terre <iue le sacrifice que fait un sexe délicat, de la beauté, de la jeunesse, souvent de la haute naissance, pour soulager dans les hôpitaux ce ramas de toutes les misères humaine- dont la vue esl si humiliante pour l'or-

gueil et si révoltante pour notre délicatesse ? Les peuples séparés de la communion romaine n'ont imité qu'imparfaitement une charité si généreuse. " Ailleurs, parlant des écrivains qui se sont perdus en déclamations contre les ordres religieux considérés dans leur ensemble, le même Voltaire a dit encore : "Il faut avouer que les Bénédictins ont donné beaucoup de bons ouvrages, que les Jésuites ont rendu de grands services aux belles-lettres, il faut bénir les Frères de la Charité et ceux de la Rédemption des captifs. Le premier devoir est d'être juste." Et pourtant on sait que Voltaire n'était pas scrupuleux à l'endroit de la justice.

Une autre occupation des moines est la prédication. C'est-à-dire que les moines travaillent à la diffusion de la vérité. A quelque point de vue que l'on se place, que l'on soit croyant ou incroyant, on doit admettre que l'Evangile est le plus beau, le plus sublime, le plus divin des livres. On est forcé par là même d'admettre que travailler à faire connaître et apprécier ce livre, c'est travailler au perfectionnement intellectuel et moral du genre humain. Est-ce là une occupation inutile ?

Que font encore les moines ? Ils étudient. Ils ont été de tous temps, ils sont encore aujourd'hui les instructeurs des peuples. Qui niera que les monastères aient été les asiles de la science, le refuge des lettres et des arts ? Sans la plume patiente, infatigable des enfants de saint Benoît et de saint Bruno, l'antiquité tout entière nous serait inconnue. Supprimez les livres transcrits et composés par les habitants du cloître : le soleil disparaît, dans le monde intellectuel ; il ne reste plus d'autre lumière que celle des astres de la nuit. Tout-à-1' heure je vous citais le témoignage de Voltaire. Ecoutez celui de Gibbon dans ses lettres d'Atticus : " Un seul couvent de Bénédictins, dit-il, a plus contribué au progrès de La litté-

rature que les deux universités d'Oxford et de Cambridge. ' Ajoutons que les religieux ne se contentent pas d'étudier pour eux-mêmes, d'amasser secrètement des trésors de science et d'érudition. Ils font mieux encore. Ils se vouent à l'éducation de la jeunesse dont ils forment le cœur en même temps que l'esprit, dont ils développent non seulement les qualités intellectuelles mais encore les qualités morales, se montrant partout les meilleurs instructeurs de la jeunesse.

Voilà donc, Messieurs, ces moines qu'on accuse d'être des citoyens inutiles, oisifs et paresseux ! " En. vérité, s'écrie Montalembert, dans sa célèbre introduction aux " Moines d'Occident ", c'est là le vice de ces hommes qui, de l'aveu unanime, ont défriché de leurs mains la moitié de l'Occident, et dont les laborieuses veilles nous ont conservé toutes les œuvres de la littérature antique et les monuments de six siècles de notre histoire !

1 La paresse des moines ! Mais qui donc, si ce n'est eux, a supporté le poids du jour et de la chaleur dans toutes les missions d'Orient et d'Amérique, dans les chrétientés persécutées de l'Europe, dans L'œuvre du rachat des captifs, dans la lutte contre les hérésies et contre les mauvaises mœurs et jusque dans l'administration spirituelle des peuples les plus catholiques ? El qu'il ferait beau voir ceux qui ont le plus Largement prodigué ce reproche aux moines, astreints, pour un seul jour, à cette vie de fatigues incessantes, de dégoûts, de privations, de veilles, de courses lointaines, qui est le partage du dernier des missionnaires ou du plus obscur des confesseurs, que les ordres monastiques fournissent à l'Eglise !

' La paresse des moines ! Veut-on parler par hasard de ces d oines, d'ailleurs peu nombreux, qui se livrent exclusivement à la vie contemplative ? de ces anachorète- i - émukfl des Pères du désert, qui, ayant appris

à se contenter d'un nécessaire au-dessous même des exigences de l'ouvrier le plus misérable, croient bien avoir le droit de donner à leur âme le temps, la force, les aliments qu'ils dérobent, par un courage surhumain, à leur corps ?

" Nous avons déjà dit que pour tout chrétien la prière est le travail le plus légitime et le plus utile ; que contester cette vérité, c'est nier non seulement les principes de l'ordre monastique, mais les bases fondamentales de la religion tout entière. Xous ajouterons que toujours et partout les cénobites qui ont été les plus fidèles à la mortification et à la vie spirituelle sont précisément ceux qui, comme les Trappistes de nos jours, ont obtenu les plus merveilleux résultats dans l'agriculture, ou, comme les Jésuites, se sont le plus dévoués à l'éducation, aux sciences et à tous les travaux de l'esprit. "

La paresse des moines ! Parmi ces critiques si sévères, tous se sont-ils bien examinés ? Tous sont-ils assurés de ne pas tomber sous l'accusation qu'ils prodiguent à autrui ? Ces politiques, ces philosophes, ces hommes de lettres qui déclament contre l'oisiveté des moines, sont-ils donc toujours des citoyens si laborieux et si productifs ? X 'ont-ils pas déjà vu s'agiter au-dessous d'eux une foule avide qui leur jette à leur tour l'épithète d'oisifs ? De quel droit le monde peut-il faire un crime aux religieux de leur fortune et de leur loisir plutôt qu'à tout autre propriétaire riche et libre de son temps ?

Du reste, Messieurs, si les ordres religieux ont acquis parfois de la fortune, s'ils sont devenus, grâce à leur vie de sacrifices et de privations, les propriétaires de grands domaines, il a été remarqué, et avec infiniment de raison, que, dépensant leurs revenus dans le lieu même d'où ils les tiraient, ils ont contribué par là à répandre l'aisance autour d'eux. Qu'est-ce que la société a gagné à les dépouil-

1er et à confisquer ces biens, fruits de tant de sueurs et de labeurs ? Les propriétaire^ laïques, qui ont remplacé les moines, dépensent leur avoir dans les villes, privant ainsi de secours précieux les populations agricoles aux dépens desquelles ils vivent. Hume fait cette remarque pour ce qui regarde les anciens monastères d'Angleterre en particulier : " Les religieux, dit-il, résidant toujours dans leurs couvents, au centre de leurs biens, dépensaient leur argent dans les provinces, parmi leurs tenanciers, et ils étaient regardés en Angleterre, ainsi qu'ils le sont encore dans tous les pays catholiques romains, comme les meilleurs et les plus indulgents des propriétaires. Quand les terres de l'Eglise furent distribuées parmi la noblt et les courtisans, on en exigea des revenus plus considérables ; et pendant que les tenanciers avaient delà peine à en vendre es fruits, ces revenue étaient dépensés dans la capitale en chiens, chevaux, maquignons, laquais, cuisinières et servantes. "

Loin donc, Messieurs, que les religieux soient un fardeau pour la patrie, ils en sont les meilleurs ouvriers. Ils donnent à la société leurs veilles, leur intelligence, leurs sueurs, tout ce qu'ils sont, tout ce qu'ils ont. et ils n'exigent rien que le droit d'exister. Détruire les couvents.

3t tarir la source de toute une multitude de bienfaits.

Pour leur rendre justice, il n'est pas nécessaire d'être

chrétien, il suffit de n'être ni trop méchant ni trop ignorant.

Mais voici bien une autre accusation. Los monastères, dit-on. pouvaient être boMB autrefois, au moyen âge par

exemple, lorsque la civilisation était encore dans L'enfance. Aujourd'hui ils sont un hors d'univre. nu véritable anachronisme, ils ne sont pas en rapport avec la société

moderne.

La société moderne ! Il faut d'abord nous incliner en prononçant ce mot. Toutefois, après avoir rendu nos humbles hommages à cette société moderne, nous sera-t-il permis de nous demander ce qu'elle est, de quels éléments elle se compose, et pourquoi les ordres religieux n'y auraient plus leur raison d'être ?

Est-ce que par hasard, dans la société moderne, il n'y a plus d'enfants à moraliser, d'orphelins à protéger, de malades à soigner, de pauvres à secourir, d'insensés à garder ? Est-ce que dans la société moderne il n'y a pas d'ignorants à instruire, d'adolescents à préserver ou à corriger, de forçats à réhabiliter, de sauvages à civiliser ? La société moderne ne renferme-t-elle pas de ces âmes désenchantées de la vie qui ne veulent plus du monde et auxquelles il faut la retraite et la solitude ?

Ce n'est pas, je le crois, manquer de respect à la société moderne que de remarquer que le siècle où elle s'épanouit est un siècle de sensualisme, d'égoïsme et de volupté, que la civilisation dont elle se targue, tout admirable et prodigieuse qu'elle soit, offre bien des points de vue, ressemble beaucoup, sous plusieurs rapports, à la civilisation du paganisme, que jamais époque ne fut plus malheureusement féconde en faiblesses, en désordres, en crimes et en scandales de toutes sortes. Ne faut-il pas une compensation à ces désordres ? Ne faut-il pas une expiation pour ces crimes ? Et qui l'accomplira, cette expiation, si la société moderne chasse de son sein les âmes justes, les consciences honnêtes, les cœurs purs, les caractères élevés, qui ne se laissent pas entraîner par le torrent bourbeux sur lequel elle vogue à pleines voiles ?

N'en déplaise aux admirateurs quand même de la société moderne, ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui la misère intellectuelle est plus profonde que jamais. La vérité est attaquée de toutes parts, et les erreurs les plus

monstrueuses cherchent à la supplanter dans les esprits. Jamais époque n'eut plus besoin du travail consciencieux de ces hommes qui n'ont aucun intérêt à mentir et à tromper, et dont la vie entière est vouée à la recherche de la vérité dans toutes les branches des connaisse : humaines.

Ce qu'il y a encore de certain, c'est que la misère morale aujourd'hui dépasse toute mesure. L'orgueil, la cupidité, la volupté forment comme trois immenses courants qui gr< asiss ut sans cesse et débordent de toutes parts. Qu 'oppose ra-t -on à leur action désastreuse, si l'on ne permet pas à l'abnégation, au désintéressement, à la mortification de compenser le mal qu'ils produisent ?

Enfin, laissez-moi ajouter que la misère physique semble de nos jours plus profonde et plus générale que jamais Le paupérisme a remplacé la pauvreté, la misère, en certains milieux, revêt les caractères d'un véritable chancre social. Où trouvera-t-on un meilleur remède à cette plaie hideuse de la société moderne que dans l'existence ordres religieux, qui se constituent les amis, les serviteurs volontaires et dévoués du pauvre ?

L'intérêt, la passion de la jouissance, l'égoïsme. voilà assurément les pires ennemis de toute société ; et qui osera affirmer que ces ennemis n'infestent pas la société contemporaine T Par son vœu de pauvreté, le religieux dit anathème à la morale de l'intérêt : par le vœu de chaste il renonce à la morale de la jouissant-*1 : par le vœu d'o\'< Banœ, il combat la morale de l'égoï-me. Il vit selon l'esprit, lorsque tant d'autre- vivent selon la chair : il étudie pour connaître la vérité et la pratiquer, lorsque tant d'autres ue cherchent dans les livres qu'une gloire vaine. 1 religieux ne sont attachés à la terre par aucun lien. Tout ce qui est en eux appartient à Dieu. S'ils acceptent de la Providence des ri pour les partager k\

les autres ; leur fortune propre, ce sont leurs hymnes, leurs prières, leurs veilles et leurs larmes. En vérité, s'écrie le protestant Leibnitz, j'avoue que j'ai toujours singulièrement admiré les ordres religieux. C'est une espèce de milice céleste sur la terre. Que peut-il y avoir de plus excellent que de porter la lumière de la vérité aux nations les plus éloignées, à travers les mers, les feux et les glaives, de n'être occupé que du salut des âmes, de s'interdire tous les plaisirs et jusqu'aux douceurs de la conversation et de la société pour vaquer à la contemplation des vérités surnaturelles, et aux méditations divines ; de se dévouer à l'éducation de la jeunesse pour lui donner le goût de la science et de la vertu, d'aller porter des secours aux malheureux, à des hommes perdus et désespérés, aux prisonniers, à ceux qui sont condamnés, aux malades, à ceux qui sont dénués de tout, ou dans les fers ou dans les régions lointaines ; et, dans ces services de la charité la plus étendue, de n'être pas même effrayé par la crainte de la peste. Quiconque ignore ou méprise ces choses n'a de la vertu qu'une idée rétrécie et vulgaire. "

Ces paroles de Leibnitz n'ont rien perdu de leur vérité ni de leur actualité. Et s'il s'il est un temps où les ordres religieux peuvent rendre à l'humanité tout entière les plus grands services, c'est bien celui où nous vivons. Considérez en effet d'un regard d'ensemble le monde actuel. Que voyez-vous ? Dans les classes inférieures, la misère et l'ignorance avec leur cortège de sombres jalousies et de colères vengeresses. Dans les classes supérieures, le matérialisme, un luxe effréné, des plaisirs insolents. une soif insatiable de l'or. Au sommet de la société, l'insouciance des devoirs envers les petits ; au bas, les haines et les méfiances contre les grands ; partout, au lieu de l'harmonie et de la paix, la lutte et la désaffection. Ajou-

tez à cela l'ébranlement des convictions, l'abaissement des caractères, le mépris de l'autorité, une tendance de plus en plus prononcée à s'affranchir de toute loi et de toute contrainte, le doute sur Dieu, l'homme et le monde. Voilà quelques-uns des maux dont nous souffrons et qu'il faut guérir. Il le faut d'autant plus que le flot de la démocratie monte constamment, et tous les jours se gonfle davantage. Or, Messieurs, l'avènement des classes inférieures à la politique, s'il n'a pour contrepoids l'amour de l'ordre et de la vraie liberté, produit nécessairement ( la société moderne en sait déjà quelque chose ) l'anarchie d'abord, le despotisme ensuite, c'est-à-dire la ruine du droit et l'abus de la force.

Dans ces conditions, et en face de ces nécessités sociales, demander si les ordres religieux sont utiles, c'est demander si les malades ont besoin de médecins et de remèdes. Quels sont en effet, aujourd'hui, les ordres qui se multiplient le plus ? Ce sont les ordres enseignants et les ordres hospitaliers. A côté d'eux, il y a, dans une mesure beaucoup plus restreinte, les instituts fondés pour le ministère évangélique. et puis quelques ordres contemplatifs. Ces milices ont inscrit sur leur bannière ces mots: Charité, instruction littéraire, morale et religieuse, éducation, prières et pénitences, apostolat chrétien :

La charité, qui conduit vers le pauvre, des frères et des sœurs dévoués, le soulage dans toutes les manifestations de sa misère, le console dans toute- SBfl afflictions, fait briller l'espérance1 à ses yeux, expirer le murmure sur lèvres, et prive ainsi la redoutable armée des mécontents

de ses soldats les plus dangereux;

L'instruction et surtout l'éducation, qui relèvent le niveau des intelligences, développent toutes les facultés de l'homme, lui donnent pour règle de conduite des principes et des convictions au lieu de passions et d'intérêts, et forment

des citoyens probes, moraux et éclairés, soucieux de tous les droits et ennemis de l'injustice ;

La prière et la pénitence pour ceux qui ne prient pas et ne se repentent pas, afin que la miséricorde de Dieu descende sur ces enfants ingrats dont les fautes et les crimes méritent toute la sévérité des arrêts divins ;

L'apostolat chrétien enfin, c'est-à-dire la prédication, les missions, l'administration des sacrements, le gouvernement spirituel, en un mot tout ce qui redresse les âmes, les fortifie et les purifie, tout ce qui leur rappelle leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes et tout ce qui les aide à accomplir ces devoirs.

Voilà le programme des ordres religieux de notre époque. Voilà les moines du dix-neuvième siècle. Voilà les services qu'ils rendent à cette société moderne dont ils sont les membres les plus zélés, les plus désintéressés, les plusprécieux, à cette société dont ils seront avec l'Eglise les véritables sauveurs, s'il y a encore pour elle une chance de salut. Ils n'en sont pas les adversaires, mais les meilleurs amis. Ils ne condamnent pas les institutions légitimes de notre époque, ils les acceptent. Loin d'être les ennemis de la vraie liberté, ils la respectent chez les autres et la réclament pour eux-mêmes.

Et cependant on les poursuit sans cesse, on veut à tout prix les trouver en fautes, et, pour atteindre ce but, on n'hésite pas à se jeter dans les contradictions les plus bizarres. Si, à force de sueurs et d'épargnes, ils améliorent ou étendent tant soit peu leur propriété, on les accuse de s'enrichir, leur richesse est un danger pour l'Etat, il faut les spolier. Si leurs terres ne produisent pas une récolte abondante, on les accuse d'être paresseux, on dit que leurs abbayes sont des ruches de frelons ; et puisqu'ils ne savent pas tirer parti de leurs biens, il faut les spolier encore. S'ils partagent avec les pauvres les fruits de leurs t nivaux,.

ils entretiennent la fainéantise, ils encouragent la mendicité. S'ils paraissent ne pas les partager assez largement, ce sont des hommes avares et qui ne voient que leurs intérêts. Quand ils mènent une vie austère, retirée et contemplative, ce sont des excentriques qui se séquestrent, qui annulent leur influence, et dont la société n'a que faire. Quand ils franchissent Le ^euil de leur couvent et se prêtent aux œuvres du dehors, ce sont des ambitieux, des chevaliers d'industrie, qui se jettent dans le siècle après avoir renoncé au siècle. S'ils se bornent au travail mains, ce sont des ignorants et des hommes groi se livrent-ils à l'étude, ils sortent de leur vocation, qui la mortification et la prière. S'ils appuient sur les principes, ce sont do esprits intolérants qui veulent ramener l'inquisition et les bûchers : s'ils tiennent compte des faiblesses du siècle, s'ils n'éteignent pas la mèche qui fume encore, ils corrompent la morale, ils altèrent L'Evangile* S'ils sont nombreux, on leur défend de recevoir des novices : et quand cette défense les a réduits à n'être plus que quelques vieillards, qui demain vont descendre dans la tombe, on déclare que, n'ayant pas île successeurs, leur patrimoine appartient tout naturellement à l'Etat. Voilà les reproches contradictoires dont on les tble. Kt. comme dernier trait de ct^s procédés et de

iniquités, quels sont ceux qui les accusent d'être trop riches î des hommes cupides ; quels sont ceux qui les accusent d'être inutiles ? des hommes nuisibles : quels sont «•eux qui les accusent d'être corrompus î des hommes débauchés ; quels sont ceux qui les accusent d'être hypocri-

? des hommes jouant tout personnaf

\)\u les accuse d'être ennemis de la société T des révolutionnaires ne rêvant eux-mêmes que l'aSBassinat des princ le renversement des trônes et la destruction des lois. Qui

les de former des conventicules secrets, et de COUS-

pirer contre l'Etat ? des membres, pour la plupart, de ces ligues et de ces sociétés ténébreuses, d'où sortent toutes les conspirations.

Quel est donc, Messieurs, nous demanderons-nous en terminant, quel peut donc être le secret de l'inimitié vouée aux religieux ? Quel est le secret de cette haine sourde, active, implacable, farouche, amoncelée contre eux, et qui, dans un siècle où l'on proclame si haut les droits de l'homme et la liberté pour tous, éclate dans des lois dictées par un véritable esprit d'ostracisme ?

Ah ! sachons le reconnaître, c'est qu'ils sont l'une des plus grandes forces catholiques. On en veut au catholicisme, on a juré sa ruine, et on l'attaque dans les ordres religieux, qui sont sa gloire, et sa meilleure défense. Les hommes qui ont dit : " Le cléricalisme, voilà l'ennemi, ' ces hommes-là voulaient dire surtout : " Les ordres religieux, voilà l'ennemi. "

A leurs yeux, les ordres religieux sont coupables, parce qu'ils enseignent et pratiquent des vertus qui sont la condamnation de l'orgueil, de la cupidité et dû sensualimse de notre époque. On les hait, non pas parce qu'ils seraient hostiles aux véritables libertés modernes, mais parce qu'ils en usent trop bien. Il faut le dire, à la honte des détracteurs et des persécuteurs des ordres religieux, on les hait, parce qu'on est fatigué de leur dévouement, de leur abnégation, de leur amour de la vérité, de leur héroïsme au chevet des malades, sur les champs de bataille, partout où les attirent une douleur à soulager, des blessures à panser, quelque misère à secourir.

Nous lisons dans l'histoire de la Grèce, qu'un paysan, qui ne savait pas écrire, demanda à Aristide qu'il ne connaissait pas, de tracer le nom même d'Aristide sur la coquille destinée à voter l'ostracisme du grand citoyen. " Est-ce qu'Aristide vous aurait fait tort en quelque chose.

dit au paysan le fils de Lysimaque ? — Je ne sache pas, répondit le paysan, car je ne le connais même pas. — Pourquoi donc voulez-vous le condamner au bannissement et à l'exil ? — Parce que je souffre do l'entendre appeler le juste. "

Voilà précisément, Messieurs, le crime des ordres religieux. La société moderne souffre de les voir s'obstiner à enseigner et à pratiquer la vertu, la justice et la vérité.

Notre pays, Dieu merci, n'est pas descendu à ce degré de perversité. Il accueille volontiers, il respecte et il honore ceux que d'autres contrées persécutent. Il s'épargnera toujours, nous aimons à le croire, l'odieux et la honte d'un tel aveuglement et d'une pareille injustice.

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