L'abbé Petitot sous le cercle polaire
NTRE 6 10 et ôS*^ de latitude nord et 1 12° à I T90 ou 1200 de longitude ouest gît le lac des Esclaves, qui est grand cinquante fois comme le lac de Genève dont la surface est de 5/8 kilomètres carrés.
M. Emile Petitot, missionnaire, Ta parcouru douze fois, non en amateur, mais en géographe.
Les Indiens montagnais le nomment Lac des Seins
' I Emile Petitot, Quin:^e ans sous le cercle polaire : Mackem^ie, Andersen, Youkon; Paris, Dentu, 1889, in-i8 de xiii et 322 p. avec I carte et 18 gravures.
ou Tthu T^ué, à cause de la forme de ses deux baies jumelles, de TEst.
Il se forme de quatre grandes baies : le lac proprement dit, à l'ouest; les baies Christie et Mac-Leod, aussi nommées baies du Fond-du-Lac, à Test; semblables à deux feuilles de laurier gigantesques, elles sont séparées par une étroite presqu'île, la Flèche, haute, étroite, formée de serpentine et autres roches cristallines.
La quatrième baie est celle du nord ou Raë. Elle est étroite et longue d'environ i8o kilomètres. Trois chapelets de lacs lui apportent leur tribut. L'un se perd dans le nord-est; les autres, comme deux immenses bras, paraissent se réunir aux extrémités est et ouest du Grand lac des Ours. M. Petitot a tracé dans cette contrée désolée, silencieuse, de nombreux itinéraires, rectifié, complété sur bien des points les cartes de ses devanciers, notamment celle de John Franklin. Beaucoup de lieux visités par lui étaient encore vierges de toute trace européenne.
Il a passé quatre hivers et un été sur le Grand lac des Ours, et, naturellement, il en a fait l'exploration scientifique.
Les eaux du Grand lac des Esclaves sont limpides, profondes de 200 mètres et très poissonneuses. Les vents du nord, fréquents et d'une extrême violence, accumulent des dépôts sur la bande méridionale et en diminuent peu à peu la profondeur. Ce lac est alimenté par quantité de puissants cours d'eau.
Une vaste brèche, ouverte à l'ouest, livre passage à
son trop plein et donne naissance au Mackenzie, beau fleuve, large, émaillé d'îles et six fois long comme la Seine.
La caractéristique de la région polaire, parcourue dans tous les sens par Tabbé Petitot, est la neige, la glace, la nuit, le silence, le rachitisme de la végétation. Lacs et fleuves ne sont navigables qu'une centaine de jours, des environs du i^r juin aux environs du i5 octobre. Pendant deux cent soixante jours ils gardent, comme toilette d'hiver, une épaisse carapace de glace et un manteau de neige.
Parmi les îles méridionales du Grand lac des Esclaves se trouve celle de TOrignal, située par environ 61° 18^ de latitude nord. La population de cette île et de la terreferme voisine se composait de deux ou trois Anglais qui n'avaient probablement pas Tesprit et la douce gaîté du bon Sterne, et de six cents sauvages dont la conversation aurait manqué de charme pour tout autre que M. Petitot.
Dans ce milieu, d'une si navrante tristesse, le missionnaire nous assure qu'il fut heureux pendant seize mois.
Sans doute Tétude des langues et de la géographie lui procurait des distractions; il était ravi de recueillir des légendes et de faire des prosélytes; mais trouver le bonheur dans une vie de misère et de privations de toutes sortes, sous un climat impitoyable, cela nous paraît dépasser de beaucoup la commune mesure; nous attribuons donc à M. Petitot un esprit d'une sérénité parfaite, une foi ardente et l'amour de la science.
Le i6 août 1864, il lui fallut quitter son étrange Eden de Tile de TOrignal : ses supérieurs renvoyaient à la mission de Good-Hope ou de Bonne-Espérance, sur le Bas-Mackenzie, à cinq milles géographiques du cercle polaire et 196 de la mer Glaciale.
Il partit, croyons-nous, sans plaisir ni déplaisir, son humeur aventureuse s'accommodant bien de ce long voyage. Il s'embarque donc avec quelques Indiens, et tranquillement, le carnet à la main, descend le Mackenzie dont il fait une description très détaillée.
Toujours facile à contenter, il reste à Good-Hope pendant quinze ans et trouve moyen d'y passer d'heureux jours, bien que ces jours « dussent beaucoup plus leur lumière à la clarté blafarde et rougeâtre d'une lampe fumeuse qu'aux splendeurs du soleil ou de la lumière électrique w.
Sa nouvelle paroisse a 72 000 lieues carrées, plus du dixième de la superficie de l'Europe. Le nombre des habitants, fidèles et infidèles, est d'environ 2 5oo, à peu près un pour vingt lieues carrées.
A la fin de septembre, la neige commence à tomber. Son blanc manteau, épais de trois à quatre pieds, selon les localités, reste jusqu'à la fin de mai, c'est-àdire pendant une moyenne de deux cent quarante jours. Une nuit, M. Petitot a campé, sans qu'il s'en doutât, juste au-dessus d'un jeune bois. Un dégel subit et le pauvre abbé se trouvait perché comme l'un de ces bonshommes de paille que Ton met dans les cerisiers pour faire peur aux petits oiseaux.
Le Mackenzie revêt, pendant neuf mois, une cuirasse de glace épaisse de neuf à dix pieds.
A partir du i^"" novembre, on ne voit plus le soleil. A midi on le devine à une lueur sanguinolente qui anime un instant le sommet des montagnes. Le 3o, il disparaît pour quarante-quatre jours.
Les Peaux-de-Lièvre disent alors qu'il a passé sous terre pour entrer dans le royaume de la nuit. Son nom n'est plus prononcé, car il est mort, et gît avec les cadavres, les vers, les taupes, les serpents, les souris et les rais. Il reviendra en perçant les couches terrestres et retrouvera son éternelle jeunesse.
En attendant ce jour heureux, on jouit pendant quatre heures, de dix heures du matin à deux heures du soir, d'une lumière que M. Petitot compare à notre crépuscule d^hiver.
a Donc, dit le vaillant abbé, la véritable physionomie des contrées placées sous le cercle polaire semble être Tobscurité des temps chaotiques... les jours sont des nuits pendant la plus grande période du froid.
» Cela est faux physiquement, car les nuits sont illuminées par une lune qui ignore son coucher et son lever; par des myriades d'étoiles qui scintillent d^un éclat à nul autre pareil; par les corruscations de la lumière polaire qui étend ses brillantes courtines autour du pôle magnétique.
» Oui, la physionomie de ces contrées est bien la nuit, mais une nuit rutilante de mille feux, traversée par des
météores, transformée en jour par une arcade ou une colonne de feu. Cest la nuit du désert de Sin ».
Cela paraît bien enthousiaste, mais voici un réfrigérant : le thermomètre varie de — 26° à — 42° et même à — 470. En 1870, il a marqué, pendant quatre cent huit heures, de — 40° à — 50°. Sir Edouard Beelcher a constaté — 48° 88^ pendant deux cent soixante-quatre heures, — 58° à — 62° 5^ pendant quatorze heures, à plusieurs reprises — 65° 20' et — 66°. L^haleine, en s echappant des lèvres et des narines, forme une vapeur blanche qui se cristallise instantanément et produit un crépitement que le docte abbé compare au pétillement du Champagne.
Le i3 janvier, le soleil reparaît à Thorizon. 11 s'élève d'abord lentement, se contentant de dorer la cîme des montagnes, puis il s'avance à grands pas et plane, sans discontinuité, pendant cent cinquante jours. La nature secoue sonMinceul de neige. Au commencement de juin commence la débâcle du Mackenzie. Des montagnes de glace se dressent sur les deux rives. La végétation s'épanouit comme par enchantement. L'homme sort de sa torpeur, retrouve ses chants, ses danses et ses jeux. Les oiseaux arrivent en foule, babillards, querelleurs, amoureux, et derrière les derniers glaçons s'avance la barque du fort Simpson. La nature, les hommes et les bêtes se hâtent de vivre, car dans moins de trois mois la neige et la glace reprendront possession du pays.
Cet été subit, si désiré, devrait être très agréable. Il
n'en est rien. Le thermomètre marque à Tombre -f- 20° et -\- 33°; cette chaleur est d^autant plus énervante que le jour dure cinq mois et que des nuées de cousins empêchent les humains de mettre le nez à Pair. L'homme ne connaît plus le sommeil.
Au moment où M. Petitot arrive à la mission, à neuf heures du soir, les Dènè dansaient. Ils s'interrompent, courent à sa barque, s'emparent de ses bagages et les portent à la maison qui lui est destinée. Puis les bavardages commencent et vont bon train. Ils s^aperçoivent que le nouveau père les comprend et lui crient : « Tu nous comprends ?» — « Mais, oui, mes enfants, je vous comprends. » Les bons Indiens sont alors dans le ravissement, ce qui n'a pas dû beaucoup étonner M. Petitot. Le savant abbé sait en effet, mieux que personne, qu'un peuple primitif donne toujours à sa langue le qualificatif prétentieux de « langue des hommes », et que toujours, en dehors de l'aire de son langage, il ne voit que des brutes ou tout au moins des ennemis. Jadis en Europe, comme aujourd'hui encore chez les autochthones des deux Amériques, le mot ennemi signifiait : Celui qui ne parle pas notre langue.
En apprenant les langues de ses paroissiens, M. Petitot prenait le plus court chemin pour arriver à leur cœur^ pour s'initier à leurs mœurs, à leurs coutumes, à leurs croyances, à leur littérature.
Les populations du Mackenzie ont généralement une bonne et honnête figure. Les Danites des Missions sont
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astucieux, politiques, aimables et s'efforcent d^imiter les Blancs. M. Petitot dit qu^on ne saurait les considérer comme des sauvages. Non, les Peaux-de-Lièvre ne sont pas des sauvages ; ils sont même de fins diplomates. Les Loucheux ou Dindjié leur donnent le qualificatif injurieux de i/^/c/zen c'est-à-dire» ennemis ». Les Peauxde-Lièvre, qui ne se soucient pas d'une guerre à mort, persistent à eniQndrQ Intchun, Boutons-de-Rose, et grâce à cette subtile dissimulation, Loucheux et Peaux-de- Lièvre sont les meilleurs amis du monde. Il est d'ailleurs à remarquer que plus les aborigènes sont avancés dans le nord-ouest, plus ils se rapprochent de la civilisation, et que plus ils sont avancés au sud, plus ils sont sauvages et ennemis de Fhomme blanc.
Les populations nomades campent sous des huttes de branchages ou de simples appentis. Elles sont grossièrement vêtues et se nourrissent très mal. Cependant ellessont contentes, tranquilles, nonchalantes, heureuses de vivre, fières de leur liberté. On dirait des oiseaux qui voltigent et gazouillent de buisson en buisson, « secouant leurs ailes rapides, lissant au soleil leur plumage, après la pluie, et dormant tranquilles sur une patte, la tête sous Laile, n'importe où ils se trouvent ».
Mais elles perdent beaucoup de cette fierté, de cette quiétude, quand elles tombent dans la dépendance de l'honorable Compagnie de la baie d'Hudson. Elles ont alors du Blanc un respect superstitieux. La famine qui sévit vers 1844, au fort Good-Hope, et dont M. Petitot s'est fait l'historien, est une preuve frappante de cet apla-
tissement des esprits chez les pauvres sauvages, et il produit chez eux le même effet que chez tous les peuples qui sacrifient, à une tranquillité factice, Tactive et sainte liberté.
Un Irlandais, dont le missionnaire cache le nom sous le pseudonyme de Flint, s'était fait un harem de femmes indiennes et menait joyeuse vie. Hommes et femmes enrageaient, mais comment résister ? Tidée ne leur en vint même pas.
Egoïste et imprévoyant comme tous les débauchés, Flint néglige ses devoirs pour ses plaisirs. Les vivres commençant à manquer, les Indiens lui demandent des armes et des munitions pour aller en chasse. Flint refuse obstinément. Pourquoi? parce qu'ils emmèneraient leurs femmes qui étaient nécessaires à ses plaisirs. Arrive la famine, et il résiste toujours parce qu'il lui plaît de garder les femmes et aussi parce qu'il craint pour sa précieuse existence. Les Indiens sont cinq cents contre trois ou quatre Européens. Un peu de bonne volonté suffisait, il semble, pour réduire Flint à l'impuissance et s'emparer des armes et des munitions. Ce serait une révolte. Et puis?... et puis ils tournent leur colère contre eux-mêmes. Affolés par la faim, ils se convoitent, se guettent, se tuent, se mangent les uns les autres. Quatrevingts personnes servent de pâture au reste de la tribu. Il faut lire dans M. Petitot le récit de cet épouvantable drame.
Le pis est que ce drame a un épilogue navrant : celui qui a mangé une fois de la chair humaine éprouve pério-
diquement un désir effréné d'en manger encore, et presque toujours il finit par céder à sa passion.
Il y avait aussi à Bonne-Espérance quelques métis de Français. Comme il est aussi facile de descendre l'échelle de la civilisation qu'il est difficile de la remonter, tous étaient devenus de vrais sauvages. Néanmoins M. Petitot les aimait beaucoup, car ils gardaient fièrement, avec le nom paternel, quelque chose de notre langue et de nos moeurs. Ils étaient braves, aventureux, débrouillards et avaient une grande liberté de langage. Ils n'étaient pas inconvenants, mais ils disaient à tous, tranquillement, sans gêne aucune, ce qu'ils avaient envie de dire.
L'un de ces demi-sauvages, dont le missionnaire raconte la curieuse histoire, était Jérôme Saint-Georges de Laporte, s'il vous plaît, issu de sang noble, « si sang noble il y a sur terre », comme le dit M. Petitot.
Ce M. de Laporte était superbe quand il racontait ses démêlés avec le commodore PuUen.
— « r voulait à toute force, dii-il, remonter la rivière Plumée (Peel River) ^ disant que c'était la Grand' Rivière (le Mackenzie).
— » Dame, que je l'y dis, vous êtes maît', m'sieu ; mais, quanque je vous dis que c'est pas ça la Grand* Rivière, vous avez pas besoin d'ostiner. Vous pouvez ben mecrère. J'y ai passé de belles foës, allez, dans c'te rivière Plumée. Je la connais comme ma vieille pipe.
» Air va vous conduire tout dret dans les Montagnes de Roche (les Montagnes Rocheuses).
— » Hush! hold your tongue, young man! qu'i me dit. On ne parle pas au service de Sa Majesté.
— )> Ah! ben, c'est drôle tout de même, qu'on p'isse pas seulement parler à son bourgeois, quanque Ton est guide, et qu'on voit qu'i va s'écarter.
— » Be silent,y says ; not a jpord more! »
A ces mots, d'une raideur britannique, Laporte éclate de rire au nez du capitaine.
L abbé a visité la demeure du Canadien, cahute sombre et sale. Il a fait avec sa famille (une vieille sauvagesse et de nombreux petits sauvageons) un dîner dont le menu, les apprêts et le service mériteraient d'être rappelés. C'était dur pour M. Petitot, mais le brave abbé voulait des renseignements certains sur un TPindikouk blanc ou mangeur d'hommes, et cela méritait bien un sacrifice.
Il a en effet obtenu de Laporte les détails les plus complets sur ce Bois-Brûlé qui vécut longtemps de la chair de ses compagnons. Ce drame, qui eut pour théâtre un poste de traite des Montagnes Rocheuses, en dit long sur l'état économique et moral de ces régions inhospitalières.
M. Petitot avait autour de lui 5oo paroissiens. Sa chambre ne les pouvant contenir, il résolut de bâtir une église, et il la bâtit avec Taide de quelques paires de bras de bonne volonté et de l'officier du fort. Lui-même fut architecte, peintre et manœuvre.
Tout en travaillant ferme il étudie une famille de Danites qui se distingue de ses congénères par le nom patronymique de Cochons. Elle-même s'est donné ce
nom glorieux, parce que le cochon fournit le lard et le jambon, et que le lard et le jambon sont les meilleures choses du monde.
Le Petit-Cochon, l'un de leurs chefs, était un grand sorcier. Malheureusement le pauvre homme croyait avoir avalé une baleine et, naturellement, il en souffrait mort et passion. Il expliqua son mal à l'abbé Petitot, qui le guérit, mais seulement pour un temps. La baleine ne put être expulsée, reprit son empire, et, en deux ans, tua le malheureux Petit-Cochon.
Ils ont aussi des prophètes, hommes et femmes, qui disent avoir des visions et rapportent, comme Moïse et Mahomet, ce que leur conte la divinité. Ils sont tenus en grande vénération et vivent bien de leur petite industrie.
L'un d'eux voulait créer, en faveur de son fils, un pontificat héréditaire, ce qui n'était pas déjà si bête, comme le remarque l'abbé Petitot.
Un autre ne visait à rien moins qu'au rôle de Jésus- Christ. Il prétendait avoir assisté à la création et avoir vu face à face Dieu le père. On le croyait et l'on était en admiration devant lui comme les Israélites devant Moïse.
Beaucoup d'histoires du même genre ornent les récits de M. Petitot.
Les Cochons n'étaient d'ailleurs pas sans mérite. Ils recommandaient aux enfants l'abstention du vice et la haine du mal. Les mères corrigeaient très bien les filles qui n'étaient pas sages.
Cette tribu, comme plusieurs autres tribus danites,
croit fermement qu'un mort peut revenir à la vie et se riincarner. L'abbé cite plusieurs cas de réincarnation, notamment celui d'un garçonnet de douze ans qui réclamait énergiquement, comme sa fille, une petite bonne de seize ans.
Ces sottises ont hanté des cerveaux bien autrement solides que celui d'un sauvage de douze ans. Pythagore n'affirmait-il pas avoir été Etholide au temps des Argonautes, Euphorbe au siège de Troie, Hermotime de Milet, Pyrrhus, simple pécheur à Délos, et enfin Pythagore ?
Plusieurs autres peuplades danites suivaient avec zèle les instructions de M. Petitot et fréquentaient les sacrements. Cependant la confession se pratiquait parfois d'une façon assez originale. Selon Tantique usage, le prêtre était assis dans un fauteuil et le pénitent s'accroupissait près de lui.
Un jour, un pénitent jeta sur les genoux de M. Petitot une ficelle chargée de nœuds, en disant : « Voilà mes péchés ».
— ce Comment, voilà tes péchés? Penses-tu que cela parle, une ficelle ?
— » Attends un peu, tu comprendras. Ces gros nœudsl'i sont des manquements au précepte dominical. Compteles. Il est bien difficile, sais-tu, de laisser passer un gros volier d'oies grasses sur sa tête sans lui envoyer un petit coup de fusil, même le dimanche, surtout lorsqu'on n'a rien à manger. Ah ! c'est bien difficile cela !
— » Ensuite, ensuite.
— » Ensuite, ces petits nœuds-là, ce sont des actes dMmpatience envers ma vieille, tu sais la mère une telle, qui gronde toujours. Je te prie de croire qu'elle me rend la vie bien dure. Voilà tout. Je n'ai pas autre chose.
— » Comment, pas autre chose?
— « Non. Ne suis-je pas baptisé? N'ai-je pas promis à Dieu de me garder pour lui corps et âme? »
Il y a un mais, sans cela, Tâge d^or, qui nous cause une si douce gaîté, existerait réellement et serait sous le cercle polaire. Mais ces braves Danites, qui tiennent pour péchés de tirer des oies sauvages le dimanche et de battre leurs femmes n'importe quel jour de la semaine, regardaient comme licites les jongleries, le divorce, la polygamie, Tinfanticide, Tenlèvement d'une femme, à condition d'être plus fort que le mari. Vous voyez que le tout est de s'entendre.
Revenons à la corde à nœuds du pénitent de M . Petitot.
Cet aide-mémoire se trouve ailleurs que chez les Dènè Peaux-de-Lièvre.
Garcilasso de la Vega, Joseph Acosta et Charles Wiener l'ont trouvé au Pérou et en Bolivie, où il servait, sous le nom de quipos, pour les confessions, pour les comptes du fisc, pour les recensements et même pour l'histoire.
Une Péruvienne lut au jésuite Acosta, sur les fils et les nœuds d'un quipos, comme elle aurait lu dans un livre, une confession générale avec les circonstances particulières qui fixaient la gravité de chaque péché.
M. Petitot a vu des quipos chez les Hillinés ou Algonquins ; on en a trouvé en Chine, en Afrique et même chez l'Homme préhistorique de l'Europe occidentale. John Lubbock pense que de là vient peut-être Tusage de faire un nœud à son mouchoir pour se souvenir de quelque chose.
Tout en laissant à ses Esquimaux l'usage des quipos, Tabbé Petitot poursuivait un but qui n'était pas tout à fait celui que visent les Anglais.
Pour les Anglais, un homme est civilisé quand il porte des culottes fabriquées dans le Royaume-Uni, qu'il mange des viandes saignantes et peut donner à sa demeure le nom de maison.
Le Français n'a pas le shoking hypocrite et niais des Anglais; cependant, ce qui le préoccupe tout d'abord, c'est l'épuration des mœurs. Nos missionnaires, sauf les Jésuites, sont des prédicateurs, et non des marchands comme les missionnaires anglais. Ils ne négligent pas pour cela le confortable, car le confortable donne à la vie une dignité que n'a pas la misère; mais ils Tamènent progressivement comme la conséquence naturelle de l'élévation des idées.
M. Petitot s'efforce d'élever le moral des Peaux-de- Lièvre, les amène à répudier le mensonge, le vol et le libertinage. Il n'en pense pas moins au côté matériel et, en 1878, quand il les quitte, ils ont des maisonnettes en bois bien construites et très propres; le dimanche, les hommes portent des complets de drap noir, les femmes de bonnes robes de laine et des châles, peut-être des
tournures. Il obtenait donc un double résultat et travaillait vraiment pour la civilisation.
Il n'en pensait pas moins à de nouvelles excursions. La mission de Good-Hope lui paraît étroite, étouffante ; il a besoin de respirer Tair des grandes plaines, de voir des montagnes, des steppes^ des lacs et des rivières inconnus, d'affronter des dangers, de faire des conversions et des découvertes géographiques. Aussi, dès que Tétat des glaces et des neiges le permet, il chausse ses raquettes et part pour le fort Anderson.
Ce n'était pas du tout un voyage agréable. La glace pouvait s'enir'ouvrir sous ses pieds et le faire disparaître subitement et à tout jamais comme le lieutenant Bellot; il pouvait être assassiné et mangé par un sauvage; il pouvait être attaqué par des loups terriblement faméliques et grands amateurs de chair humaine.
Il a beaucoup souffert du froid et de la faim ; il a vu la glace s'ouvrir sous ses pieds, et si les loups ne l'ont pas mis en pièces, c'est qu'il s'y est opposé à grands coups de hache. En somme, plus heureux que bien d'autres, il a échappé à tous les périls, et il a eu l'honneur de dresser la carte de l' Anderson, de fouler un pays rarement vu par les Européens et jamais par les Français. Et quel pays î Un immense horizon, des steppes arides couverts de neige, des broussailles, des sapins nains tordus par la tempête, « nul être vivant, aucun bruit, rien qui ne soit glacé, rigide, désolé ».
S'il va au fort Anderson, ce n'est pas pour passer sa vie dans un doux « ne rien faire ». Il est comme à la piste
d'une occasion d'aller plus loin à la conquête de nouvelles connaissances géographiques et de nouvelles recrues à sa foi religieuse.
Cette occasion ne se fait pas attendre.
Des Dindjié viennent le prier de visiter leur tribu, qui est campée sur le littoral de la mer Glaciale.
11 part avec enthousiasme. Son voyage est pénible, semé d'incidents; mais il note de curieuses observations sur les mœurs et Thabitatde ses nouveaux hôtes. Comme il Ta déjà remarqué, ces gens du « Bout-du-Monde w, qui ne connaissent que de nom la religion chrétienne, sont plus civilisés que les voisins des établissements commerciaux qui voient périodiquement des missionnaires. Ils sont plus humains, plus doux, plus chastes, plus honnêtes que les Peaux-Rouges qui sont envahis depuis trois siècles parla civilisation. C^est étrange. « Eh bien ! dit M. Petitot, c'est le fait ».
Ces Dindjié sont bien extraordinaires. Ne se reconnaissent-ils pas dans les Hébreux dont leur parlait M. Petitot? (( C'est bien notre histoire que tu nous racontes, lui disaient-ils ; ce sont bien nos prescriptions, nos pratiques que tu donnes pour juives : la circoncision, la pâque, cet agneau dont il ne faut pas rompre les os, ce Moïse qui opère des merveilles à Taide de sa baguette, cette mer que Ton traverse à pied sec, ce Samson, ce David, vainqueur des géants, mais tout cela est à nous. Pourquoi nous mettre en scène dans tes instructions?»
Voilà une singulière coïncidence. L^abbé Brasseur de Bourbourg a déjà remarqué, dans les populations
indiennes de PAmérique Centrale, des types juifs et égyptiens parfaitement caractérisés ; le costume arabe des hommes et le costume juif des femmes de Palin et des bords du lac d'Amatitlan sont, « aussi parfaits et aussi beaux que dans les tableaux d^Horace Vernet ». Ordoficz y Aguiar, dans sa Historia del cielo y de la tierra (manuscrit du musée de Mexico), et Juarros, dans son Compendio de la Historia de Guatemala^ publié à Guatemala en 1810, donnent pour ancêtres aux Toltèques les Phéniciens et les Egyptiens. Ce système ne repose pas sur une base scientifique indiscutable; ce qui paraît certain c'estque, bien avant Christophe Colomb, les peuples de l'ancien monde, sans compter les Scandinaves, ont souvent visité les côtes de l'Amérique. On n'en peut pas conclure que les tribus d'Israël emmenées captives par Salmanazar ont constitué des peuplades américaines; on ne peut non plus regarder comme impossible qu'elles y aient envoyé quelques familles. Aussi, sans admettre la dispersion d'Israélites sous le cercle polaire, sans admettre non plus que l'humanité tout entière a vu le jour dans une région quelconque de l'Asie, nous pensons que la question posée par M. Petitot n'est peut-être pas indigne de l'attention des savants.
Après ces découvertes, qui étaient une répétition de celle faite à Bonne-Espérance, notre brave missionnaire revient au fort Anderson. Son absence avait duré huit jours. Sa soif des voyages n'étant pas calmée, il pense aussitôt à se remettre en route.
La jeune Aoularéna, malade au moment du départ de
sa tribu, avait été laissée au fort. Revenue à la santé, elle supplia Tabbé de la reconduire dans son pays, sur les bords de la mer Glaciale. C'était tous les jours qu'elle renouvelait ses prières, ses promesses et ses cajoleries. Le commandant du fort fit comprendre à Tabbé qu'en allant chez les gens de la jeune fille il risquait un martyre épouvantable, parce que sûrement on le rendrait responsable de répidémie de variole qui sévissait alors. N'importe, dit Tabbé, si j'avais eu à moi un traîneau et des chiens, j'aurais tenté l'aventure, même seul avec Aoularéna. « Honni soit qui mal en pense ».
Très bien, cher abbé, nous admirons votre courage et votre confiance. Mais vous aviez alors près de trente ans, Aoularéna n'était pas mal et bien plus disposée à vous séduire qu'à vous résister : nous pensons donc que le sort vous a favorisé en ne vous permettant pas ce scabreux voyage.
Ne pouvant aller à la mer Glaciale avec Aoularéna, il part, avec le captain Bail, pour le lac Simpson, au sud et à quatre jours de marche d'Anderson.
Quel voyage ! Une nuit sa hutte prend feu. Comme elle était en branches de sapin, elle flambait admirablement et projetait des nuages d'étincelles et de flammèches. L'abbé n'a que le temps de se sauver.
Le lendemain, le captain Bail, qui était un niais, l'égaré dans un pays désert, funèbre, sans ressources. Par hasard, à la nuit, au moment où il se voyait dans l'obligation de camper sur la glace, sans vivres pour lui, pour son guide et pour ses chiens, il arrive à un campement. 11 est reçu
avec une joie délirante, esquimaude. L'abondance règne dans les huttes, les marmites, remplies de viande^ font entendre la musique la plus agréable à des hommes affamés qui n'espéraient pas dîner. Mis en belle humeur par la vue d'un bon feu, la perspective d'un repas substantiel et l'espoir d'une bonne nuit, il fait un beau sermon en peau-de-lièvre, confesse les soixante-huit habitants du campement et administre une douzaine de baptêmes.
Il apprend alors que sur le (jrand-Lac ou lac Colville, à trois ou quatre jours de marche, campe une autre tribu. Le Loup-Céleste, garçon de seize ans, qui prétend connaître parfaitement la route, s'offre pour guide. Comment résister? Comment laisser passer Foccasion de voir un pays qu'aucun Français n'a vu, qu'aucun peut-être ne verra ? Il accepte et ses hôtes applaudissent.
Mais quand il faut lui fournir des vivres pour le voyage, le zèle de ces braves gens s'évanouit comme par enchant.ment. Les Français, disent-ils, n'ont pas l'esprit de prévoyance des Anglais. Ils voyagent toujours les mains vides. Si le Priant avait des marchandises de troc, nous lui fournirions volontiers de la viande. Ces zélés chrétiens ajouteraient sûrement « pas d'argent, pas de Suisses )>, s'ils savaient qu'il y a de l'argent et des Suisses.
La scène qui suit montre que, chez les sauvages, la conscience n'est pas moins bourbeuse que chez les civilisés.
Ils lui donneront, gratuitement, de la viande pour ses chiens, parce que ses chiens appartiennent à un
homme dont ils ont besoin et qui leur saurait mauvais gré de les laisser mourir de faim. Comme ils n'attendent rien du Priant, ils le laisseront se tirer d'affaires comme il pourra. D'ailleurs, lui disent-ils, tu as beaucoup voyagé, tu es un vrai sauvage, cela se voit ; tu sais donc chercher ta vie et jeûner au besoin.
L'abbé Petitot ne s'attendait pas à cela. S'indigner, faire un sermon sur la charité chrétienne n'auraient pas donné de résultat : il promit simplement et formellement de payer à Anderson les vivres qu'on lui donnerait.
Ce marché terminé, les sauvages lui donnent de bonnes indications sur sa route, lui dessinent, sur une grande feuille de papier, la carte de son itinéraire, la position, la forme et Torientation des lacs et des montagnes qu'il devra traverser. « Tous ces gens-là, dit-il, sont géographes, même les femmes ».
En route, il trouve un sorcier de grand renom. Le brave homme n'a pas avalé une baleine, mais il a plein le ventre d'esprits malfaisants, et toutes les nuits il est tourmenté par un diable. Ces hallucinations, résultat d'odieuses duperies, donnent là-bas, une grande considération ; dans notre moyen âge, que d'aucuns voudraient ressusciter, elles conduisaient au bûcher. Le brave sorcier croit que la religion du Priant vaut mieux que la sienne ; ne pouvant la prendre, parce que ses diables ne le permettraient pas, il fait baptiser ses deux filles, qui sont jeunes et très jolies.
Malgré la cane des sauvages et les indications du
sorcier, le Loup-Céleste trouve moyen de s'égarer, et la nuit surprend les voyageurs sur le lac Noir.
Les vivres sont épuisés, gens et bêtes meurent de froid et de faim et ne savent vers quel point de Thorizon diriger leurs pas.
L'abbé observe que son chien conducteur regarde toujours à droite et tend de toutes^ses forces dans cette direction. A la fin, se sentant perdu, il dit à son guide : « le chien a plus d'esprit que nous; laisse-le aller où il veut ». On le laisse aller et la brave bête les conduit à une habitation où ils trouvent une femme et cinq enfants qu'un masque de crasse, de graisse, d'huile de poisson et de fumée rendent méconnaissables. Il est d'ailleurs bien reçu.
Pour lui faire honneur, la mère de famille et les enfants prennent des morceaux de poisson entregelé et s'en débarbouillent le masque, ce qui met à découvert de « gracieuses frimousses ». « Leur type était à croquer, leurs traits réguliers, empreint de douceur et des grâces de la jeunesse ; grands yeux noirs pétillants et limpides, n'annonçant aucun vice, ne dénotant aucune connaissance. Des yeux de renne ou de gazelle. Visage un peu pointu, mais potelé, percé d'une bouche en cœur, aux lèvres sanglantes, aux dents fines et acérées. En somme, de fort jolis sauvageons, et, qui plus est, continue l'abbé, tous mes enfants; car, à l'exception de l'aînée, Ed\aré, jeune veuve encore infidèle, j'avais baptisé tous les autres le printemps d'auparavant. Je les reconnus débarbouillés. Pauvres et beaux enfants ! »
Ajoutons que cette beauté de la jeunesse dure peu. La vie nomade, toute de souffrances, de dur labeur et de privations, amène chez ces peuples une décrépitude prématurée.
M. Peti tôt saisit dans cette hutte des traits de mœurs bien étranges que nous regrettons de ne pouvoir citer.
Ses hôtes s'intéressent beaucoup à l'astronomie et donnent des noms à toutes les constellations septentrionales. Ils croient, comme Homère, Hésiode et une partie de l'antiquité, comme l'anonyme de Ravenne et tout notre moyen âge, que la terre a la forme d'un disque et repose sur les eaux; que le firmament est une cloche solide qui recouvre et emboîte ce disque ; que le pôle est un pivot central qui soutient la terre; que les étoiles sont des feux qui s'allument à la naissance de chaque mortel et s'éteignent à son trépas, à peu près ce que voulaient nos astrologues. N'est-il pas intéressant de trouver chez les sauvages du pôle les erreurs accumulées par l'antiquité, consciencieusem.ent recueillies par nos pères et dont nous subissons encore l'influence?
Dans la maison où se trouvait alors M. Petitot, les Français avaient un zélé défenseur : une jolie fille de quinze ans.
Une conversation à mi-voix entre cette jeune fille et sa sœur montre clairement que les indigènes ont des Européens une opinion peu favorable. Nous n'avons pas, disent-ils, leur peau tannée ni leur grosse voix. A la chasse et à la pêche, ils sont plus habiles que nous.
Ils savent mieux que nous voyager et se tirer d'affaire. Ils n"'ont pas besoin de nous et sans eux nous ne pourrions vivre. Nous n^avons pas subi cette opération fameuse que les Egyptiens ont enseignée aux Hébreux, la circoncision. Bref, nous ne sommes pas du tout des hommes supérieurs, comme nous en avons la prétention.
La jeune fille ne partage pas ces opinions, bien au contraire ; et quand on dit à Tabbé qu'il ne trouvera personne pour le reconduire au fort Anderson ou au fort de Bonne-Espérance, cette jeune fille demande instamment à son père la permission de lui servir de guide. L'abbé refuse, de peur de scandale; s'il avait dit un mot, c'était affaire faite. Le prêtre, on ne peut le méconnaître, exerce sur les femmes, mêmes sauvages, une attraction étrange qui rappelle Eve et la pomme défendue.
N'osant prendre la jeune fille, il part pour Good-Hope avec le Loup-Céleste. Dans ce voyage, il subit des froids d'au moins 52 degrés au-dessous de zéro. Il souffrit horriblement et eut les deux orteils gelés. Pour comble de malheur, son guide ne connaissait pas la route et « promenait sa bêtise de lac en lac, de colline en colline )n
Il arrive enfin au campement du Carcajou. Tout le monde y étant chrétien, il espérait un bon accueil. C'est tout le contraire qui arriva. Il passa dans ce campement huit mauvais jours. On lui mesurait, on lui reprochait même la nourriture. Parce qu'il n'avait rien à donner, on ne voulait rien faire pour lui. Les femmes étaient navrées de le voir rapetasser sa soutane ; aucune cependant n'eut l'iJée de l'aider un peu : il n'avait rien
à donner! Pour la même raison, il ne trouvait ni guide, ni vivres.
Résolu à partir seul, malgré les cris des femmes, il fait enfin marché avec le Tueur-de-Perdrix. Ce marché nous montre ces sauvages comme étant très avides, très subtils, et très peu honnêtes, bien que chrétiens.
La route était longue, en pays inconnu. 11 n'y avait pas de soleil, presque pas de jour. Le froid était intolérable. M. Petitot ne voyait que du blanc et du noir, de la neige et des sapins. Le voyage qui se faisait en raquettes, à marche forcée, dura sept jours.
Grâce au froid et à la fatigue, le missionnaire jouissait d'un appétit formidable, en sorte que les vivres furent épuisés bien avant le temps. Comment faire ? Il ne fallait compter ni sur la chasse, ni sur la pêche, ni sur les hasards de la route. Le Tueur-de-Perdrix montre alors fièrement à Tabbé comment les sauvages se moquent des blancs et les trompent, et pendant deux jours les deux voyageurs vivent aux frais de Tofficier du fort Good- Hope.
L'excursion de Good-Hope à Anderson, d'Anderson au lac Simpson et du lac Simpson à Good-Hope a duré deux mois. Pendant ce temps, M. Petitot a gardé les raquettes aux pieds plus de six semaines, il a traversé trois cent trente-six lacs, fait à pied trois cent quatrevingts lieues, célébré soixante-sept baptêmes et neuf mariages.
Va-t-il, après tant de fatigues et d'ennuis rester tranquille à la mission de Bonne-Espérance? Vraiment non.
Dès le retour de la bonne saison, il chausse de nouveau ses raquettes, part pour le Grand lac des Ours et campe auprès du fort construit par Franklin en 182 5. Ce voyage devant faire Pobjet d^un volume spécial, nous n'en parlerons pas maintenant. Nous laissons M. Petitot revenir à Bonne-Espérance et nous le reprenons au moment de son départ pour le Youkon, dans PAlaska.
Il descend le Mackenzie jusqu'à la Rivière Rouge arctique. La végétation était alors dans sa première fraîcheur. Les jeunes pousses réjouissaient Foeil et parfumaient l'atmosphère. Cependant, la glace formait encore, de chaque côté du fleuve , des remparts grandioses et fantastiques.
Il remonte la Peel River puis s'engage dans les Montagnes-Rocheuses avec quatre Indiens, portant à dos provisions, armes et bagages. Il s'était adjugé sa chapelle, un chaudron et son journal de voyage.
Douze fois il traversera des rivières ayant jusqu'aux aisselles de l'eau glacée, après quoi il lui faudra marcher couvert de crotte et ruisselant d'eau. Impossible d'ailleurs de faire du feu et c'est dans ses vêtements mouillés qu'il dormira, s'il peut, après quinze heures de marche.
D'un premier plateau des Montagnes-Rocheuses il jouit d'un splendide panorama.
A l'extrême horizon, la mer Glaciale forme une raie lumineuse. Plus près, c'est le vaste estuaire du Mackenzie avec ses îles nombreuses, grandes et petites. Plus près encore, la Peel River se replie sur elle-même, gracieusement, comme une banderolle au vent. Le fort Mac-
Pherson, qui est à ses pieds, lui paraît grand comme une pipe. Quant à l'homme, il est perdu dans la moisissure de la terre, aussi invisible que la modeste fourmi qui se promène dans la mousse. Si nous pouvions parcourir les espaces célestes, nous verrions notre globe lui-même, puis l'immense soleil et son cortège de planètes peu à peu diminuer et se perdre dans Pinfini.
Après avoir admiré son panorama, M. Petitot se remet en route à travers des montagnes pavées de têtes de fc77ime. « Ah! ces têtes de femme, dit-il, que de mal elles m'ont donné. Mesdames. Combien de fois ne m'ont-elles pas fait chavirer, induit en embûche, enduit d'un jaune limon dans lequel elles trempent ! »
Il ne s'agit pas, bien entendu, de ces têtes brunes ou blondes, au doux regard, au divin sourire, qui exercent sur Sa Majesté l'homme une influence souveraine, souvent fortifiante, souvent aussi capricieuse et rétrograde.
Les têtes de femme de Tabbé Petitot sont des cypéracées blanches, cotonneuses, gluantes, laides, dont la seule fonction paraît être de faire damner les malheureux voyageurs qui traversent les Montagnes- Rocheuses.
Le lendemain un soleil superbe illumine la montagne ; les oiseaux donnent des concerts, les petites fleurs s'épanouissent et s'enivrent des caresses et du bruissement des insectes. Le bon abbé, si malheureux la vjille, est heureux maintenant ; toute cette vie qui jaillit sous les baisers du soleil lui calme les nerfs. Mais pourquoi diable suppose-t-il que le libre-penseur ricane au bourdonnement de l'insecte, au gazouillement
de rhirondelle, au glou-glou du ruisseau, au parfum de l'humble fleurette ? Croit-il que les chrétiens seuls peuvent être sensibles aux harmonies de la nature?
Montant toujours, en lacet, il arrive à une couche de glace d^au moins cent pieds d'épaisseur, dont la descente est très difficile.
A 4 000 pieds d'altitude, il souffre de la raréfaction de Tair. Dans les Alpes, à cette hauteur, et même beaucoup plus haut, quand le bruit, la fumée, la poussière et le spectre des villes se sont évanouis à Thorizon, le penseur se sent libre sans être isolé, la paix pénètre dans son cœur, une sève jeune coule dans ses veines. Mais Tabbé Petitot est alors par 68° de latitude nord, sous le cercle polaire, et sa hauteur d'environ i 3oo mètres correspond à une altitude de près de 6 ooo mètres dans les Alpes. En général, à cette hauteur, et même beaucoup plus bas, l'ascensionniste éprouve le « mal de montagne ».
Outre son malaise, qui s'explique très bien, il est suivi par des loups et il voit des traces d'ours gris. Un coup de fusil met en fuite les loups, mais Tours gris ne s'effraie pas pour si peu. M. Petitot n'ayant pour se défendre qu'un fusil à pierre et de la grenaille, il est facile de prévoir que si monseigneur l'Ours se présente, l'un des cinq hommes lui fournira son dîner. Cette perspective fait pâlir les pauvres Indiens, sans rassurer l'abbé Petitot.
Les ours ne se montrent pas, heureusement; mais la route est tellement difficile que la fatigue, la faim, la soif, la marche dans des eaux glacées, le port continuel de
vêtements trempés d'eau, épuisent les forces du missionnaire et l'obligent à s'arrêter. Il voudrait dormir un instant, mais il ne le peut dans ses vêtements humides et couverts de boue.
a Je n'aurais jamais imaginé, dit-il, que l'on pût autant souffrir en voyage ct^ cependant, je m'apercevais que je ne devais cette souffrance qu'à ma douilletterie de civilisé moderne, puisque mes quatre sauvages ronflaient comme des chanoines à matines, dans les mêmes conditions qui me paraissaient si misérables ».
Il arrive enfin au fort Lapierre, à 42 lieues à vol d'oiseau du fort Mac-Pherson. Il est exténué, content néanmoins, car il a fait des remarques géographiques importantes et tracé dans les montagnes un nouvel itinéraire.
A ses souffrances physiques vont se joindre des souffrances morales. Un métis Écossais le trompera indignement, l'abreuvera d'injures, s'efforcera de le faire disparaître, mettra sa patience et son courage à la plus rude épreuve.
Toutes ses tribulations ne l'empêchent pas d'avancer, d'observer minutieusement ce pays très peu connu et d'en faire une intéressante description.
Il rencontre notamment une inbu de Rhdne Kuttchin, composée de cent cinquante personnes. Elle est dans un état pitoyable. Pour faire ses huttes, elle se contente d'incliner vers le sol les branches d'un saule, de jeter dessus quelques peaux d'élan, et d'éparpiller dessous,
pour servir de lit, une brassée de rameaux verts. Sous cet abri d'une nuit, dit M. Petitot, « Adam et Eve trouvent plus de bonheur et d'arse que dans un palais ».
Le docte abbé nous permettra de n'être pas du tout de son avis'. A son compte, il nous faudrait donc retourner à cet âge d'or que des fantaisistes placent en arrière et qui fuit toujours à mesure que Ton s'avance dans le passé, comme une fée Morgane qui se joue de notre crédulité ; il faudrait retourner à ces temps où, dans une ignorance profonde et couvert de crasse, Thomme couchait dans les arbres ou dans les cavernes et disputait aux sangliers le fruit peu succulent du chêne.
Plutôt je dirai comme Voltaire :
Moi je rends grâce à la nature sage
Q.ui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge,
Tant décrié par nos tristes frondeurs :
Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.
M. Petitot a remarqué que si l'on gravissait, avec une peine infinie, les degrés de la civilisation, il est extrêmement facile de se laisser glisser dans la sauvagerie. Rien n'empêche donc les amateurs de la feuille de vigne, du gland et des outils en pierre taillée de se donner satisfaction.
I Je parle des Indiens et non de moi-même, nous écrit M. Petitot. Je me suis toujours senti très malheureux en semblable circonstance et suis loin de désirer un tel sort, même aux Sauvages, Mais je ne puis nier qu'ils ne s'y trouvent 1res heureux puisqu'ils ne connaissent pas mieux.
Le but de M. Petitot en explorant l'Alaska n'était pas de devenir sauvage, bien qu^il ait eu moins à se plaindre des sauvages que des civilisés, mais de reconnaîire les ressources que cette contrée peut offrir à rétablissement de missions catholiques, de sonder les dispositions des Indiens et des chefs de poste américains.
Il entreprend donc de descendre jusqu^à la mer de Behring, par le Youkon, vaste fleuve dont nous avons, depuis une vingtaine d'années, un tracé à peu près exact.
Le Youkon se forme de deux branches principales. Tune orientale, la Tsé-Ondjig, rivière du Castor j appelée par erreur, du Porc-Epic ; Tautre branche est la rivière Tahko, qui s'échappe du lac Kennicott, par 5 70 45' de latitude nord et 133° 18' de longitude ouest (méridien de Paris).
Au confluent des deux rivières se trouve le fort Youkon élevé, en 1847, à égale distance du détroit de Behring et du fort de Bonne-Espérance. A partir de ce point, le fleuve a une largeur moyenne de 4 à 8 kilomètres. Parfois il atteint 11 et même 14 kilomètres. Ses eaux troubles et jaunâtres baignent des îles grandes, nombreuses et boisées. Il se jette dans la mer par cinq bouches après un parcours que les uns évaluent à i 666 kilomètres, les autres à 2 222 kilomètres.
Cook Ta visité, en passant, en 1774, Lapeyrouse en 1776 ; vinrent ensuite les Russes, qui s'y installèrent en
Ceux-ci ont tiré de l'Alaska des bois de construction, du poisson, des pelleteries et de l'ivoire fossile du mam-
mouth primîgenius. G^est tout ce que peut produire le pays, les mines exceptées.
Le 3o mars 1867, la Russie a cédé ce territoire aux Etats-Unis, moyennant une indemnité de 43 200 000 francs.
Aussitôt en possession de leur nouveau territoire, les Américains en ont chassé les Anglais, impitoyablement.
La population indigène est danite. Autrefois, son costume était en peau avec queue par devant et queue par derrière. C'était pittoresque et décent, dit M. Petitot. Il a été remplacé d'abord par une blouse de chasse, puis par un veston. Ils portent donc aujourd'hui le costume peu pittoresque et peu gracieux des Anglais.
En t85o, ils étaient environ 6 000; ils sont maintenant 2 000 au plus.
Ils se divisent en trois castes : les gens de la Droite ou Blancs; les gens de la Gauche ou Noirs; les gens du Milieu ou Bruns.
Les Blancs ne peuvent épouser que des Noires et les Noirs que des Blanches; les Bruns ont le droit, à leur bon plaisir, d'épouser des Blanches ou des Noires; mais les enfants appartiennent de droit au camp de leur mère. G'est le « matriarcat. » Les femmes sont souvent chefs chez les Dindjié.
La géographie et l'ethnographie occupaient et intéressaient l'abbé Petitot, mais la religion était le but principal de son pénible et dangereux voyage.
Il se met donc en rapport avec les chefs des comptoirs
américains, et ces messieurs lui offrent avec empressement les moyens de remplir sa mission. Aussi, dès son retour à Bonne-Espérance, il demande à ses supérieurs de France l'autorisation de s'établir dans F Alaska.
Son supérieur du Mackenzie croit sans doute que la moisson est mûre et qu'il suffit de se présenter pour la recueillir et se couvrir de gloire. Il décide donc de faire lui-même le voyage avec un jeune prêtre bas-breton. En même temps, il invite M. Petitot à retourner en France pour se reposer et publier ses études de linguistique. « Dans cette affaire, hélas ! dit le pauvre prêtre, je renouvelai la fable de Bertrand et de Raton. Que voulez-vous? c'est toujours la vieille, vieille histoire : Sic vos non vobis, mellijicatis, apesy>.
L'abbé Petitot fut abandonné par ses chefs, après vingt ans des plus rudes travaux, et forcé, pour vivre, de travailler de ses mains.
Cet homme plein de foi, Tun des prêtres les plus instruits du clergé de France, a été heureux d'obtenir de 1 evêque de Meaux, il y a trois ans, une cure d'environ 5oo âmes.
Il prend son mal en patience et il trouve, dans le commerce des lettres, une juste compensation à l'injustice du sort. Année par année ses travaux voient le jour, son nom grandit entouré de respect, et, tout bien pesé, nous aimerions mieux être Emile Petitot, curé de la paroisse minuscule de Mareuil-lès-Meaux, que l'évêque qui l'a sacrifié.