CHAPITRE XXXVr. /1O
clavage l'héritière de nos rois ; moi , qui n'épargnai pas le dernier espoir d'une noble maison dans cette grande tentative; moi , enfin, je savais et je conseillais. Or, quelque mérite que puisse être le mien, souffrez, noble reine, que la récompense en soit donnée à ce jeune homme. Ici mon ministère est fini : vous êtes libre , princesse souveraine, à la tête d'une brave armée, entourée de vaillants barons ; mes services ne peuvent s'étendi-e plus loin. A'otre fortune maintenant repose sur le courage et l'épée des hommes. Puissent-ils prouver qu'ils sont aussi fidèles que des femmes I
— Vous ne me quitterez pas, ma mère I vous dont les démarches en notre faveur ont été si puissantes ; vous qui avez affronté pour nous tant de dangers; qui vous êtes revêtue de tant de déguisements pour tromper nos ennemis et raffermir le courage de nos amis ; vous ne nous quitterez pas à l'aurore de notre fortune naissante , avant que nous ayons le temps de vous connaître et de vous remercier.
— Tous ne pouvez connaître celle qui ne se connaît pas ellemême, répondit Madeleine Grœme. Il y a des temps où, dans ce corps de femme, se trouve la force du vainqueur de Gaza ; dans cet esprit fatigué , la sagesse du plus prudent conseiller. Et ensuite un brouillard m'environne : ma force devient faiblesse et ma sagesse folie. J'ai parlé devant des princes et des cardinaux ; oui , noble princesse I même devant des princes de ta propre maison de Lorraine ; et je ne sais d'où me vinrent les paroles persuasives qui sortirent de ma bouche et furent goûtées par leurs oreilles. Et maintenant que j'ai encore plus besoin de semblables paroles , il y a quelque chose qui arrête ma voix et m'empêche de parler.
— Si j'ai le pouvoir de faire quelque chose qui puisse vous plaire , dit la reine , il suffit de le dire simplement : vous n'avez pas besoin d'éloquence.
— Souveraine dame I répliqua l'enthousiaste, j'ai honte que dans ce moment quelque chose de l'humaine fragilité puisse s'attacher à une personne dont les saints ont exaucé les vœux, et ont le ciel a fait prospérer les efforts en faveur de la cause légitime. IMais il en sera toujours ainsi tant que l'esprit immortel sera entouré de cette fonge terrestre. Je céderai à cette folie, » ajouta-t-elle en versant des larmes, « et ce sera la dernière. » Alors saisissant la main de Roland , elle le conduisit aux pieds de la reine, et, mettant elle-même un genou en terre, força Roland
de plier les deux genoux : « Puissante princesse , dit-elle , regardez cette fleur ; elle a été trouvée par un bienfaisant étranger sur un champ de l^ataille sanglant, et bien des jours se passèrent avant que mes yeux inquiets eussent revu , que mes bras eussent pressé ce qui restait de ma fille unique. Pour vous et pour la foi sainte que nous professons tous deux, j'abandonnai cette plante , bien tendre encore , à la culture de mains étrangères , et môme d'ennemis, par qui , peut-être, son sang aurait été versé comme du vin, si l'hérétique Glendinning avait su qu'il tenait dans sa maison l'héritier de Julien d'Avenel. Dès lors je ne l'ai plus revu, si ce n'est dans de rapides moments d'incertitude et de crainte ; et maintenant je me sépare de l'enfant de mon affection, je m'en sépare pour toujours !... oui... pour toujours !... Oh! au nom de toutes les démarches que j'ai faites pour votre juste cause dans cette terre et sur les rives étrangères, accordez votre protection à l'enfant que je ne dois plus appeler le mien !
— Je vous jure , ma mère , » dit la reine, profondément affectée, « que pour vous et pour lui je me charge de sa fortune I
— Je vous remercie, fille des rois, « dit Madeleine; et elle pressa de ses lèvres la main de la reine, et ensuite le front de son petit-fils: «Et maintenant, » dit-elle essuyant ses larmes et se relevant avec dignité , » maintenant que la terre a eu ce qui lui appartenait, le ciel réclame le reste. Lionne d'Ecosse, marche et sois victorieuse I et si les prières d'une femme qui t'est dévouée peuvent t'ètre utiles , elles s'élèveront dans beaucoup d'endroits lointains, consacrés par les reliques des bienheureux. J'irai , tel qu'un spectre , de terre en terre , de temple en temple ; et là où te nom de mon pays est inconnu, les prêtres demanderont qui est la reine de cette lointaine contrée du Nord , pour qui la vieille pèlerine prie avec tant de ferveur. Adieu! Que l'honneur et la
prospérité soient ton partage sur la terre, si telle est la volonté de Dieu ! sinon , puisse ta pénitence ici-bas assurer ton bonheur futur ! Que personne ne me parle , que personne ne me suive ; ma résolution est prise , mes vœux ne peuvent être violés. »
En parlant ainsi elle disparut , et son dernier regard se dirigea sur son petit-fils bien-aimé. Il se serait levé pour la suivre, mais la reine et lord Seyton l'en empêchèrent.
« Ne la tourmentez pas maintenant , dit lord Seyton , si vous ne voulez pas la perdre pour toujours. Nous avons revu bien des fois la sainte mère, et souvent dans les moments les plus diûici-