CHAPITRE XIV
clameurs du dehors, pouvait être distinctement entendu , môme au milieu du tumulte. «Paix, dit-il, ma sœur; laissez le nouveau supérieur de Sainte-3Iarie répondre lui-môme aux acclamations de ses vassaux qui viennent célébrer son installation. Et toi, mon fils, garde-toi, je t'en supplie, de toucher à ton glaive terrestre : si tel est le plaisir de notre patrone que son autel soit aujourd'hui profané par des actes de violence, et souillé par une effusion de sang, que ce ne soit pas, je t'en supplie, par le fait d'un fils catholique de l'Eglise. »
Le tumulte et les coups qu'on frappait à la porte devenaient de plus en plus bruyants^ on entendait des voix qui demandaient avec impatience à entrer. L'abbé, avec dignité, et d'un pas que l'imminence môme du péril ne rendait ni chancelant ni précipité , traversa le portail , et demanda, d'un ton d'autorité , pourquoi l'on troublait le service divin, et ce qu'on désirait.
11 y eut en dehors un moment de silence, qui fut suivi d'un gros rire. A la fin, une voix répondit : «Nous désirons entrer dans l'église; et, quand la porte sera ouverte, vous verrez qui nous sommes.
— Et de quelle autorité demandez-vous à entrer?» repartit le révérend père,
— De l'autorité du très-vénérable seigneur abbé , » reprit la voix de dehors; et au rire qui suivit, on pouvait croire qu'il y avait sous cette réponse une excellente plaisanterie.
«Je ne sais et ne cherche pas à savoir ce que vous voulez dire , répliqua l'abbé , puisque c'est à coup sûr une grossièreté ; mais allez-vous-en au nom de Dieu , et laissez ses serviteurs en paix. Si je parle ainsi;, c'est que j'ai le droit légitime de commander en ces lieux.
— Ouvrez la porte!» s'écria une autre voix d'un ton brutal: «nous comparerons nos titres avec les vôtres, sire moine, et vous montrerons un supérieur à qui nous devons tous obéir.
— Brisons les portes, s'il tarde plus long-temps, dit une troisième voix, et à bas les coquins de moines qui veulent nous enlever notre privilège !» Ce fut alors une explosion générale : «Oui , oui, notre privilège I notre privilège ! Enfonçons les portes, et à bas ces gredins de moines s'ils cherchent à résister ! »
Dès lors, au lieu de frapper à la porte , on se mit à l'attaquer avec de grands marteaux, et quelle que fût sa solidité, elle devait céder bientôt. Mais l'abbé voy<int que la résistance était inutile,
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et désirant ne pas irriter davantage les assaillants en cherchant à se défendre, demanda en grâce un moment de silence, et obtint à grand'peine qu'on voulût bien l'écouter. « Mes enfantS;, dit-il, je vous épargnerai un grand péché. Le portier va vous ouvrir. Il est allé chercher les clefs ; en attendant, voyez , je vous en prie, si vous êtes dans une situation d'esprit à passer ce seuil sacré.
— Au diable votre papisme I répondit-on du dehors ; nous sommes comme des moines quand ils sont en gaieté, c'est-à-dire quand ils ont à souper du rostbeef au lieu de choux bouillis. Si donc votre portier n'a pas la goutte, qu'il se hâte, ou nous serons bientôt entrés. . . Est-ce bien dit, camarades ?
— Fort bien , et on agira en conséquence,» répondit la multitude. En effet, si les clefs n'étaient pas arrivées en ce moment, si le portier, dont la terreur hâtait les mouvements, ne se fût acquitté promptement de sa charge, et n'eût ouvert les deux battants de la grande porte, la populace lui en eût évité la peine. Dès qu'il eut ouvert, il s'enfuit épouvanté, comme si, ayant lâché une écluse, il eut craint d'être entraîné par la force du torrent. Les moines s'enfuirent tous ensemble : mais l'abbé resta seul à sa place , à quelques pas de l'entrée , sans donner le moindre signe de crainte ou de trouble. Alors les frères, encouragés par son dévouement, honteux de l'abandonner, et aussi animés par la conscience de leur devoir , se rangèrent derrière leur supérieur. Ce furent de bruyants rires, des acclamations quand la porte s'ouvrit ; mais les assaillants ne se précipitèrent pas en furieux dans l'égUse , comme on avait pu le prévoir. Au contraire, un cri s'élevait : "Halte I halte I en rangs, camaradesl et laissez les deux révérends pères se souhaiter le bonjour comme ils l'entendront.»
Le spectacle offert par la multitude qui recevait l'ordre de se mettre en rangs était des plus grotesques. C'étaient des hommes., des femmes, des enfants bizarrement déguisés sous différents costumes, et formant des groupes aussi variés que plaisants. Là , un gaillard avec une tète de cheval par devant et une queue par derrière , couvert de la tète aux pieds d'une longue robe qui était supposée cacher le corps de l'animal , allait l'amble , caracolait , se cabrait, galopait, enfin remplissait le rôle fameux du cheval de bois auquel on fait si souvent allusion dans nos anciennes pièces, et qui est encore en honneur sur la scène dans la bataille qui termine la tragédie de Bayes ^ Pour rivaliser avec cet acteur en
i ^ oyez the Re1iearsal{la Re'pélition) , comédie , par le duc de Buckinghain.