ACTE DEUXIÈME
d'arcy.
Votre grande intelligence, saisissant à la fois les pôles opposés des choses, a toujours séparé l'esprit de la lettre, l'institution de son but idéal, la convention de ce qui la justifie. La nature veut que nous jouissions, et elle nous commande de limiter notre jouissance. Elle veut que nous aimions, et elle nous fait trembler devant l'amour. Jamais je n'ai médit de ces règles en apparence arbitraires, qui sont la condition même de l'existence. La société rieuse où nous avons vécu ne m'a pas imposé sa frivolité. L'amour a toujours été pour moi quelque chose de sacré. Il le fut aussi pour vous. Eh bien, pourquoi ne voulezvous pas que nous goûtions les fruits de notre innocence? Un moment de bonheur, un moment d'oubli ne nous est- il pas bien dû? Est-ce trop vraiment que la vertu ait, à la dernière heure, une rapide mais souveraine récompense? Ma chère, ma chère, les heures passent; déjà l'aube de notie
dernier jour commence à poindre. Laissez-moi prendre sur vos lèvres un baiser.
JliLIE.
Ami, je fais mal peut-être; mais je vous aime de tout mon cœur.
Ellft se laisse baiser sur les lèvres.
d'arcy.
N'est-il pas vrai, très chère, que voilà bien le couronnement de notre vie? Votre pudeur est légitime ; elle est une des raisons pour lesquelles je vous aime. Mais écartez cette pensée que l'amour soit une jouissance vulgaire ; écartez la distinction superficielle de l'âme et des sens. Qu'est-ce que l'âme sans le corps; et les sens, que sont-ils si ce n'est une intime communion avec l'univers? Le bien est le but de ce monde, et l'amour est l'expression intense du bien. Tout dans la nature nous dit : « Aimez-vous. » Quileditplus éloquemment que la mort? Supposez le monde à la veille
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de finir, oui, je dis que l'amour seul devrait régner sans loi, sans limites, puisque ce qui limite et règle l'amour, le droit sacré de l'être qui en sort, n'aurait plus aucun sens. Le célibat de quelquesuns est la conséquence de la famille telle qu'elle est organisée. Votre vœu n'existe plus. Le lien que la nature avait créé entre nous deux dure seul ; il dure plus impérieux, plus absolu, plus unique que jamais.
JULIE
Oh! lutte affreuse! D'Arcy, vous me forcez à vous haïr. Pourquoi êtes-vous venu ?
Elle va vers la porte, la trouve fermée.
Laissez-moi, laissez-moi !
Elle tombe à genoux sur le bord du lit.
0 Dieu des âmes simples, pourquoi t'ai-je abandonné ? Qu'il en coûte de se faire dans Tordre moral une loi pour soi seul ! Restée fidèle à la règle commune, je participerais à ces calmants de la dernière heure qui écartent les pensées profanes, les souvenirs amers, et font qu'on arrive au moment
OÙ Tombre s'épaissit comme enivré par ce vin de myrrhe que les femmes de Jérusalem préparaient autrefois pour adoucir les derniers moments des suppliciés. Rites sacrés qui trompez les heures, onctions mystérieuses qui avez bien raison d'être inintelligibles, puisque vous parlez de l'inconnu, vous m'êtes refusées. Condamnée à voir les minutes se succéder avec une clarté inexorable, j'ai tué en moi l'inconscience. Tout h l'heure, j'allais m'endormir dans la prière. D'Arcy, pourquoi m'avez-vous réveillée ?
d'arcy.
Le temps donné au sommeil est perdu pour la vie. Yous voulez, à force de réflexion, revenir à la naïveté. Enfantillage vraiment! Si notre état intellectuel et moral était celui de tant d'âmes qui ont substitué la raillerie à la dévotion, la légèreté au sentiment profond de la vie, votre raisonnement serait juste. La mort est une heure fatalement sérieuse. A cette heure, l'homme frivole doit ou re-