GRENIER A LOUER
Mon papillon, c'était un écriteau.
Grenier à louer, répétai-je, grenier à louer ! quelle chance. Il n'en restait plus, 11 s'en trouve un et ce sera pour moi.
Mon imagination se monta; mais, hélas! l'imagination, dès qu'on n'est plus tout jeune, se confond avexj le souvenir. — Je rêvai... non, je me rappelai ma dernière histoire :
Nous étions étudiants, Jean Raymond et moi, et nous habitions sous les toits. Un jour, Raymond accourut, défonça plutôt qu'il n'ouvrit notre pauvre porte, et se blottit dans la soupente qui servait de grenier à notre grenier.
— C'est elle, me dit-il, j'ai reconnu ses pas dans l'escalier; dis-lui que je rentrerai ce soir, mais que je la payerai bien sûr, la première fois.
Il n'avait pas fini que Jeannette apparaissait sur le seuil 'de mon réduit, portant au bras son panier de linge fin, car Jeannette était blanchisseuse de son état.
jolie fille de naissance, et créature pleine de grâce et de naturel. Elle venait tous les samedis chez ses pratiques... La brebis allait chez les loups les plus dévorants et les loups la rt^spectaient. L'honneur de Jeannette était devenu en quelque sorte l'honneur de sa jeune et nombreuse clientèle.
— Bonjour, lui dis-je, bonjour, La Neige...
Je ne me rappelle plus si ce surnom dérivait de son état ou de sa blancheur.
— Bonjour Pébé; mais je n'ai rien à vous rapporter à vous, je croyais voir M. Raymond, et il est déjà sorti?
— Oui, déjà, mais il vous payera la première fois, sans faute, le pauvre garçon.
— Le pauvre garçon, parce qu'il me doit cinq francs à peine; et encore, je lui ai perdu bien des choses! Tenez c'est par fierté qu'il vous a fait cette confidence et qu'il vous a donné cette commission. Oh ! je m'en étais bien doutée qu'il était fier.
El elle me sembla si triste, si malheureuse à cette idée, que je n'y tins pas,
— Jeannette, repris je, rassurez-vous, mon ami Raymond n'est pas ce que vous craignez.
— Comment, il n'est pas sorti ?...
— Si ; puisqu'il m'a dit lui-même, je suis sorti, je rentrerai ce soir.
— Pebé, soyeE aitnaëte, ne me trompée pas.
le compris, ma foi, qu'il n'y aTBil pas deux façons d'être aimable, rouvris la porte de la soupenle tfuî voulut résister un moment. Jean Raymond, agenouillé dans sa niche, parut aut yeux tout grands étonnés de Jeannette.
— Traître! murmura mon ami.
— Menteur I s'écria Jeannette en s'adressant à Raymond.
—Oui, menteur, repris-je aussitôt, et vous le voyez pour cela en pénitence. Faut-il qu'il y reste?
— Oh 1 non.
Heureux Jean ! pensai*je, it n'y a que ta Jeannette qui puisse donner à deux mots si simples : oh ! non I une harmonie claire et pénétrante. Je pris alors les deux mains de la jeune fille, et lui parlant en face :
— Et vous aussi. Jeannette, vous avez des secrets pour moi. Décidément, vous n'êtes gentils ni Tun ni l'autre. (Je refermai la soupente et poussai le Verrou). A présent, mademoiselle, Jean Raymond est sorti ,• il reviendra ce soir et vous payera la première fois sans faute... ou plutôt réglons l'arriéré et visitons le présent. J'avais, — ô prodige de la chimie! — cinq francs dans la poche de mon gilet; je les remis à Jeannette d'une main, et de l'autre je découvris le grand pa-
nier. Il renfermait un faux^cd, un foulard^^* ci un bouquet de violettes.
La pauvre fille rougit et baissa les yeux. Oh î c'était bien de i'amour^ et du naïf*
— Faut pas m'en vouloir, me dit-elle tout bas*
— De quoi) Jeannette?
— Dame I je n'en sais rien non plus; mais vous me rendriez folle à vous deux. Il reconnaît mon pas danis l'escalier et il se sauve, il se cache, sous un prétexte^., fi ! — Vous, de votre côté, vous n'êtes pas content... je ne suis pas gentille?
— Vous, Jeannette? Et Je déposai sur son fronts «t je le jure, à l'intention de mon camarade, un vrai baiser de calibre.
Jean Raymond fit sauter le verrou d'un coup de tête ou de genou, je ne sais, et vint se dresser de toute sa taille élégante entre Jeannette et moi.
— Eh bien I fit-il.
— Mon ami, je suis en train d'acquitter toutes vos dettes.
— Vous vous conduisez comme un coquin d'oncle, vis-à-vis de son timide neveu.
— Jeannette, vous l'avez entendu, il esl lîmide.
— Il me semble que ce n'est pas une raison...
— Non, Jeannette, c*est lin symptôme dé maladie sérieuse... d'amour.
— On se soigne, alors.
C'était tout de même un drôle de gars que Jean Raymond. Il abusait étrangement de cette supériorité fainéante que donne la situation d'objet aimé. Il ne proférait pas un mot., je lui rends justice : Jean aurait pu faire de l'esprit, du sentiment tout comme un autre, mais il ne voulait pas faire une mauvaise action... De son côté aussi, c'était bien de Famour dans un cœur honnête.
En ce temps-là, ces choses-là se voyaient encore et n'étaient pas trop ridicules.
Mon rôle devenait assez délicat.
— Mes enfants, dis-j^* voilà bien des émotions pour un seul jour; je suis nerveux, méuagez-moi. — Et puis. Jeannette, nous avons beaucoup à travailler aujourd'hui, Jean et moi...
— Son premier examen ?
— Oui, mon second examen.
— Eh bien, mon bouquet de violettes n'avait pas d'autre but que de lui porter bonheur dans son premier examen.
— J'espère, en effet, passer mon second examen avec succès.
— Bonne chance, monsieur Jean.
— Merci, répondis-je, à Jeannette.
Et la pauvre ôiie s'en alla reconnaissante et heureuse.
J'étais magnifiquement sacrifié.
— Es-tu bête ?
Telles furent les paroles exactes et textuelles que j'adressai à Jean Raymond^ dès que Jeannette fut partie.
—Je le suis. J'aurais voulu ne pas la voir; je m'étais accroché à cette petite dette et à la honte de ne point la payer pour me donner le courage de me cacher... et tu m'as trahi. C'est mal, c'est bien, c'est fait... allons nous distraire. Seulement je n'ai pas un sou.
— Moi, j'avais cinq francs et quelque chose dans ma poche. Vois donc ce qu'il nous reste.
Et je montrai le fond de ma bourse à Jean.
— Quelques sous... Et bien, c'est assez,
— Pourquoi faire ?
— Tu verras bien.
— Où allons-nous ?
— Oh vont trop de choses et trop d'individus : au hasard; mais Dieu est souvent au bout.
Je me laissai conduire. En remontant la rue Saint- Jacques, nous ne tardâmes pas à rencontrer un pauvre.
Gooçle
— ftô —
— Donne, me dit Jean, et je donnai.
A quelques centaines de pas plus loin , nouveau pauvre.
— Donne, me dit Jean , et je donnai.
Je donùai cinq fois. Bnfin une malbeureuse, accablée et escortée do quatre enfants en bas âge, sollicita notre cbarité d'une voix' étranglée, fiévreuse.
^ Donne le reste, me dit Jean, et je donnai le reste,
— Et puis, lui demandai-je?
. ~ Et puis, mon généreux et sincère ami, j'avais pris ce matin, en voyant Jeannette si confiante et si facile à perdre, la résolution de ne jamais pennettre que mon souvenir se confondît chez elle avec le souvenir de cette première chute qui entraîne les filles pauvres à toutes les autres. Entré dans cette bonne résolution, sans laquelle il y a beaucoup de moralistes et fort peu d'hommes véritablement honnêtes, j'ai juré de n'en plus sortir, et comme gage, mon ami, nous venons de donner le denier à Dieu.
Cette historiette ayant traversé ma mémoire, je contemplai de nouveau cette inscription : Grenier à louer; et je me montai la tête en feveur du propriétaire.
— Béni soit, m'écriai-je, béni soit le mortel généreux qui nous a conservé le vestige 4'upe grande et
généreuse civilisation éteinte ! Béni soit l'homme désintéressé, courageux qui appelle un grenier un grenier, tout simplement! Je voudrais te voir, lui serrer la main.
Je le vis, et je lui demandai à louer son grenier.
— Pour vous? me répondit-il.
— Sans doute.
— Monsieur, je ne loue pas à des gens qui ont besoin de mon grenier pour eux-mêmes.
— Mais pour qui donc alors ?
•— PoUr dé vieux meubles d*acajou, pat exerriple, où des porltails de famille.
Et je m*éloignâ^ eh méditant sût lé passé ^t sUt l*àVëhir, Sut le grenier èl le sôtis-sôl ) — et je conclus en faveur du troisième étage.
Mais jem*étotitieque Ton fasse encore un troisième étage; pourquoi ne pas dire en effet i pi*emiër audessus de l'entresol, deuxième au-dessus de l'eritresol; puis, premier au-dessus du séCondélàgeî
Progrès, tu t'oublies!
-ftS-
XHI