ACTE PREMIER
LE DOCTEUR
Trop poli ! Il me déplaît.
RICHARD, présentant Georges.
Monsieur Georges Leslie, mon associé.
RISCHENBACII, traversant et allant à George.
Ah! ah! mon compagnon de route, sir Georges Leslie, comment va ? charmé ! charmé !
Il prend Georges par les coudes par manière d’embrassado.
GEORGES
Vous ne vous attendiez- pas à me trouver icicommo associé dans cette maison ?
RISCHENBACII.
Pardonnez-moi, je savais en partant de Neufchâtel vous trouver ici associé dans cette maison. D’ailleurs, que vous disais-je dans les montagnes quand vous vous étonniez de leur prodigieuse hauteur ? Vous trouvez cela grand, mais le monae est si petit, ah ! si petit est ie monde que les mêmes gens se croisent et se heurtent sans cesse sans jamais pouvoir s’éviter. Non qu’il ne me soit agréable de vous rencontrer, oh! Dieu non. Et vous allez bien, vous êtes content? charmé! charmé!
Il lui serre de nouveau les coudes.
LE DOCTEUR, A part.
Il a une manière féline d’exprimer son contentement, celui-là!... .
RICHARD
Vous dites?
LE DOCTEUR
Rien! charmé! charmé des élans de M. Rischenbach.
RISCHENBACII.
Et vous avez eu la bonté d’entrer dans le commerce, vous, sir Georges Leslie, descendant d’une si haute famille! marchand d» vins! Oh! mais pardon, les vins, est-ce un commerce en Angleterre? ou une profession libérale? Pas un art, n’est-ce pas?
GEORGES
M. Rischenbach, quftnd nous nous rencontrâmes en Suisse, j’étais à peine majeur, je venais d’hériter de la fortune do ma mère, je me montrais niaisement jeune; depuis, l’expérience m’est venue, j’ai jeté la gourme de ma jeunesse et avec elle ma sotte vanité.
Vanité! mais vous prélevez là un impôt sur votre modestie, un impôt aussi lourd et aussi peu justifié que Yincome tax. Cependant, cher monsieur, j’aime votre condescendance, cela élève le commerce. Le malheur du commerce c’est d’être chose vulgaire. Lo premier venu, moi, par exemple, un pauvre
L’ABIME
mendiant, peut s’y accrocher, grimper à son aide, s’élever. Oui, monsieur Richard. (S’adressant à Payne) Oui, monsieur... monsieur...
LE DOCTE UR
Payne, docteur Payne.
RISCHENBACIl.
Oui, docteur Payne, je possède votre vertu anglaise, la franchise; je m’avoue homme de basse origine, et pour le peu que j’en sais, un homme sans origine aucune.
RICHARD, h Payne.
L’entendez-vous?
L E DOCTEUR
Comme médecin, je n’écoute jamais les charlatans.
GEORGES
Puis-je vous demander des nouvelles de votre pupille? Mademoiselle Marguerite est en bonne santé?
RISCHENBACIl, deveDU sérieux.
Mademoiselle Marguerite est, je suis heureux de vous le dire, monsieur, en parfaite santé.
Il boit le rin qu'on lai a servi sur le baril.
LE DOCTEUR, à Rischonbach.
Vous paraissez bien jeune, monsieur... monsieur?...
RISCHENBACIl.
Rischenbach. *
LE DOCTEUR
Vous paraissez bien jeune, pour étreje tuteur d’une demoiselle.
RISCHENBACH.
Jeune d’années, docteur, vieux en expérience et en circonspection. Le père de cette jeune fille que j’ai l’honneur et la joie d’avoir élevée, était comme moi d’origine obscure, un paysan. 11 me connaissait depuis l’enfance, il m’avait vu faire mon chemin honnêtement, avançant pied-à-pied.et ne demandant de secours à personne dans la route que lui-même avait suivie. Il reconnaissait en moi un frère en énergie. Dernier survivant de sa nombreuse famille, il mourut dans l’isolement, ayant péniblement amassé une petite fortune pour sa fille unique; il mourut, sachant qu’il pouvait se reposer en moi; il mourut en me confiant son enfant. J’acceptai cette mission sacrée. Ah ! messieurs, je ne suis pas sûr de mon origine, je ne sais même point si ceux qui se disaient mes parents étaient en effet mes parents; mais ce dont je suis certain, c’est de mon dévouement, pour Marguerite, ce dont je réponds, c’est de bien veiller sur elle; ce dont je suis sûr, c est que je lui appartiens corps et Ame.