‹ L'abime drame en cinq actes, en onze tableauxChapitre 80 sur 106 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GEORGES, RISCHENBACH.

Georges assis à la table, écrit dans un livre-journal placé sur son pupitre

de voyage. Rischenbach fume et se promène lentement dans la chambre en

jetant de temps h autre un regard oblique à Georges,

GEORGES, refermant son livre-journal.

Quelle effrayante tranquillité ! quel silence imposant ! Cola fait froid.

RISCHENBACH.

Oui, n’est-ce pas? on se sent peu de chose et l’on se demande pourquoi se donner tant de peine dans la vie pour arriver infailliblement à la' mort.

GEORGES, riant.

Joli speech pour égayer la situation 1 J’entends une sorte de bruissement égal et continu à distance. Est-ce un torrent ?

RISCHENBACH.

Une chute d’eau seulement qui tombe de la montagne, là, devant nous.

GEORGES

La montagne qu’il nous faudra traverser demain?

RISCHENBACH.

Oui... cela me rappelle le temps où, tout enfant, j’y conduisais les voyageurs; où selon la somme que j’en rapportais, je recevais au retour un morceau de pain ou des coups do la main de celle qui se disait ma mère!

GEORGES

Qui so disait votro mère ! Avez-vous donc des doutes à ce sujet ?

RISCHENBACH.

Est-ce que je sais, moi? Quelle preuve ai-je jamais eue qu elle disait vrai ? (Allumant uno pipo h la chandollo devant Goorgi‘9.) Bah ! je suis sur terre, n’est-ce pas? Le malheur en est bien assez grand sans me creuser la tète à savoir qui m’y a jeté !

L’ABIME

En tout cas, vous ôtes Suisse ?

RISCHENBACH.

Qu’en sais-je encore ? Je vous demande : Êtes-vous Anglais ? qu’en savez-vous? qui vous l’assure?

, GEORGES

Mes jeux d’enfant, mes souvenirs.

RISCHENBACH.

Ah ! vous croyez aux souvenirs I Jeux d’enfant, en effet.

GEORGES

Vous avez sûrement gardé au cœur ou dans l’esprit la mémoire de vos premiers pas, de vos jeunes années?

RISCHENBACH.

J’ai gardé dans l’esprit, la mémoire de la faim, de la douleur et du froid; j’ai gardé au cœur le souvenir des coups de bâton.

GEORGES

Je vous plains.

RISCHENBACH.

Bah ! vous feriez mieux d’en rire... Il y a quelque vmgt ans, nous rencontrant sur cette même- route du grand Saint-Bernard, je vous eusse demandé un petit sou en faisant la roue à la portière de votre voiture. Aujourd’hui, je ne vous demande qu’une chose, c’est de ne plus me parler du passé.

Il va la fenêtre qu'il ouvre.

GEORGES, le tegardant tristement.

Pauvre garçon i il a le cœur aigri ! il souffre au fond. Il a quelque idée sur sa naissance qu’il ne veut pas confier... serait-ce la clef de l’intérêt que lui portait Richard? Pourquoi cela me vient-il à l’esprit? Singulier pressentiment ! (Une rafale de vent fait entrer la neige qni tombe à gros flocons par la fenêtre ouverte.)

Oh! quel vent! quel froid!

RISCHENBACH.

Vous avez froid, vous, moi, la fièvre me brûle, {n referme la fenêtre.) Ranimons votre feu qui s’est éteint, (u va à la porte et appello.) Garçon ! Eh! là bas, voyons, du bois ici! (il referme la porte. Georges range son nécessaire qu’il refetme ensuite à clef. A part.) Où a-t-il mis le reçu ? où le mettra-t-il cette nuit ?

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