LE PRESSENTIMENT
LE PRESSENTLMExNT
Dans ses heures de rêve et de réalité, Que la douleur l'épargne ou s'acharne à sa piste, Tout homme conscient reçoit à l'improviste Un avertissement de la Fatalité.
La flèche de l'amour et le dard de la crainte Sont encore moins prompts à se planter en nous Que ce chuchotement qui perce nos dessous Et parcourt d'un seul trait tout notre labyrinthe.
72 l'abîme.
Ouvert à tous les plans que le Destin ourdit, 11 présage l'effet dont il connaît la cause, En laissant à l'esprit une attente morose Et le doute inquiet sur l'accident prédit.
Comme un tourbillon noir dans les campagnes blême
Galvanise l'eau morte et fouille la forêt,
xVinsi l'inattendu de cet avis secret
Nous ébranle et nous scrute au plus creux de nous-mêmes^
Cette voix sans parole et ce toucher sans main Qui résonne dans l'âme et cogne à la pensée; Cette annonce du sort si brusquement lancée; Ce frisson d'aujourd'hui qui signale demain,
C'est le Pressentiment ! Chez le plus insensil)le Il jette son Prends garde ou son Réjouis-toi! Écho vague et précis, reflet ardent et froid Du bonheur arrivable ou du malheur 2:)ossible.
LE piiessemtime:nt. 73
11 use quelquefois sa pénétration
X ce métal humain qu'on appelle un avare,
Et s'émousse aux cœurs plats sans boussole ni phare
Qui flottent sur l'égout de la Sensation.
3'Iais chez l'homme où l'ennui fait grouiller ses cloportes Et dont la volonté s'exerce en frissonnant, Il entre à la façon d'un mauvais revenant Qui traverse les murs, les vitres et les portes.
Le criminel pensant, l'amant pronostiqueur, Les suppôts angoisseux du mauvais et du pire^ Ceux que le soliloque astreint à son empire, Ceux ne pouvant dompter les battements du cœur.
Tous ceux-là renfermés et seuls à se connaître. Ont parfois la pâleur des morts en écoutant Le sifflet vipérin, sournois, intermittent D'un pressentiment noir qui rampe dans leur èlre.
74 l'abîme.
Tous nos maux à venir, tous nos futurs tourments. Abeilles du malheur dont nous serons la ruche, La maladie en marche, imminente, et l'embûche De l'homme, de la bête et des quatre éléments,
L'amour vil devenant la luxure collante, Espèce de remous bcrceur et scélérat, Qui nous prendra tout l'être et dont on sentiVa Le pivotement flasque et la succion lente;
Avec son rire fixe et sa plainte à ressort, Bicêtre nous donnant l'insanité tragique; Et par le simple effet d'un sommeil léthargique Notre inhumation précédant notre mort;
Le guet-apens soudain comme un coup de tonnerre. Où, dans l'affreux recul de l'épouvantement. On se verra trahi jusqu'à regorgement Par celle qu'on adore et celui qu'on vénère;