L'HYPOCRISIE
Elle est dans l'homme et dans la béte, Elle est dans tout ce qu'a fait Dieu, Dans l'air, dans l'onde et dans le feu, Dans le vent et dans la tempête.
Mais c'est surtout dans l'àme humaine Où l'intérêt en a besoin, Qu'elle se déguise avec soin, Agit, manœuvre et se promène.
L'iIYroCRISIE. 15
Le chemin de notre mystère Est sillonné par ses trajets; Tous nos actes, tous nos projets, Recourent à son ministère.
C'est par ses ruses sans pareilles, Par ses complots prestigieux Que les serrures sont des yeux Et que les murs ont des oreilles.
S'ils pouvaient pénétrer ses charmes, Plus d'un mort et plus d'un vivant Verraient la gueuse bien souvent Ricaner derrière ses larmes.
Elle est tout miel, velours et soie, Quand elle se penche vers nous :
Comme un serpent qui serait doux Avant d'envelopper sa proie.
16 l'abîme.
Le mensonge expert lui procure L'air tranquille, amer ou joyeux, Toutes les lueurs pour ses yeux, Tous les masques pour sa figure.
Et ses paroles toujours feintes Ont l'odeur de la vérité :
Tant d'amour et de charité Eclate sur ses lèvres peintes !
Est-il sûr qu'avec sa science Elle n'excuse pas nos torts, Et ne fasse pas du remords Le pantin de la conscience?
Quand elle joue à la tendresse Elle ouate ses rampements Et met de l'huile à tous moments Sur les ressorts de son adresse.
l'hypocrisie. 17
Elle se juge, se critique Et s'exerce à la fausseté Pour avoir l'œil plus aimanté Et le geste plus magnétique.
Si, par hasard, son imposture A des maintiens rudes et froids, Elle rattrape avec sa voix Ce qu'elle perd dans sa posture.
Elle façonne la souffrance, Et maintes fois elle assouplit La fatuité de Toubli Et l'orgueil de l'indifférence.
C'est la sournoise conseillère De toutes les religions :
Elle étend ses contagions Aux deux genoux de la prière.
Il n'est pas jusqu'à la tristesse Qu'elle ne fréquente en secret, Car tout l'homme est le cabaret De cette astucieuse hôtesse.
Multipliant sa flatterie, Diversifiant sa douceur, Elle en épaissit la noirceur, Elle en creuse la fourberie,
Etj tôt ou tard, sa patience, D'un coup de clef sûr et vainqueur Peut ouvrir la porte d'un cœur Cadenassé de méfiance.
« Je sais que depuis des années Vous habitez un vieux manoir Qui se dresse lugubre et noir Sur des landes abandonnées;
Vous y vivez sans chat ni chien, N'ayant pour toute galerie Que votre conscience aigrie Qui suppute et qui se souvient.
Mais dans l'étrange solitude Où le dégoût vous a conduit, L'appréhension vous enduit, Et vous mâchez l'inquiétude.
Vous portez un poids journalier Sur vos veilles et sur vos sommes, Et vous n'aviez pas chez les hommes Ce malaise particulier.
Par ces grands espaces moroses Oh vous confrontez en rêvant Votre figure de vivant Avec la figure des choses,
Il vous vient une impression
Très vague, et qui pourtant vous gêne
A mesure qu'elle s'enchaîne
A votre méditation.
Il VOUS faut la lumière énorme.
Le plein midi vivace et dru Embrasant avec son jour cru Le bruit, la couleur et la forme;
Sinon plus de sécurité, Le fantastique vous harponne :
La Nature ne vous est bonne Qu'à travers sa diurnité.
Quant à la Nuit, elle vous poisse De son trouble toujours nouveau; Et, dès le soir, votre cerveau Est opprimé par une angoisse.
Votre cœur ne peut pas dompter Son battement qui s'accélère Quand le soleil caniculaire Se dispose à s'ensanglanter.
Pendant qu'il drape les montagnes Dans la pourpre de son trépas, Vous surveillez devant vos pas L'assombrissement des campagnes.
Alors, au creux de tel vallon, En côtoyant telle ravine, Vous avez l'oreille plus fine, Votre regard devient plus long ;
Au froidissement des haleines,
A la décadence des sons,
Au je ne sais quoi des frissons
Sur les hauteurs et dans les plaines,
Vous mesurez par le chemin
L'invasion du crépuscule,
Et dès que le hibou circule
Le cauchemar vous prend la main
LES DEUX SOLÎTAIllES. 23
La rentrée augmente vos craintes
Qui métamorphosent d'un coup Votre escalier en casse-cou, Vos corridors en labyrinthes;
Et puis dans votre appartement.
Dont le calme fait les magies, Vous allumez plusieurs bougies Pour rassurer votre tourment;
Or, cette précaution même Ajoute encore à votre effroi.
Car vous songez trop au pourquoi De l'illumination blême.
Maintenant sous le plafond brun, Tous ces flambeaux de cire vierge Ont la solennité du cierge Qui brûle au chevet du défunt; ,
Ld raison froide qui dissèque Vous quitte pour le ténébreux, Et vous trouvez louche et scabreux L'abord de la bibliothèque.
A cette funèbre clarté
Maint livre derrière sa vitre,
Vous déconcerte par son titre Évocateur d'étrangeté;
Un saisissement plein d'épingles Vous prend les tempes et le dos ; Vous épiez si vos rideaux Ne s'écartent pas sur leurs tringles.
Attendez donc ! Ce n'est pas tout...
Et cette vermineuse horloge Dont le tac tac tac tac se loge Dans tel vieux meuble on ne sait où.
LES DEUX SOLITAIRES. 2d
Vous ne pouvez tenir en place, Et vous vous possédez si peu Que vous jouez ce mauvais jeu De vous regarder dans la glace.
Un bruit monte et descend; cela Est sournois, confus, marche, cause...
Vous pourriez en savoir la cause :
Mais jamais en ce moment-là,
Ni des caveaux pleins de cloportes, Ni des greniers pleins de souris, N'est-ce pas que pour aucun prix Vous n'entre-bâilleriez les portes?
Vous perdez ces troubles obscurs, Votre faiblesse les retrouve, Et par degrés l'horreur qui couve Éclate entre vos quatre murs,
2G i/mîime.
Entre vos quatre murs livides, Oui pour vous contiennent alors Les ténèbres de Tau dehors Et l'inconnu des chambres vides!,
Hein? Suis-je diagnostiqueur De votre nocturne supplice?
Je vous ai raillé sans malice, Et je vous plains de tout mon cœur
Pour moi qui ramène le songe
A sa stricte irréalité,
La nuit n'est qu'une vérité
Où l'on veut trouver du mensonge.
Donc, en mon gîte qui se ronge De silence et de vétusté, Ma veille avec tranquillité Jusqu'après minuit se prolonge. »
— « Eh bien î ne parlez pas si haut ! Qu'un seul frisson prenne en défaut Votre incrédulité savante,
Vous sentirez avec stupeur
Que vous avez peur d'avoir peurî.
D'ailleurs vous savez l'épouvante.
Votre effroi, vous l'avouerez bien, S'est dénoncé par la peinture Que vous avez faite du mien ; Oui! vous partagez ma torture.
Allons ! trêve au raisonnement Du respect humain qui vous ment, Et criez à qui vous écoute L'humilité de votre doute,
28 l'abîme.
Puisque cette peur qui vous mord Est l'hommage le plus intime Que vous puissiez rendre à l'abîme De l'Existence et de la Mort! »
l'intérêt. 29