LES PROJETS
Qu'on soit instable ou sédentaire On tisse des projets beaucoup; On les déchire, on les recoud, C'est la manie héréditaire.
Mais la Dame au rire dentaire, La Mort, arrive tout à coup.
Nous met un hoquet dans le cou Et nous emporte dans la terre.
Quelques tic tac dans une artère, Un peu d'os et de caoutchouc.
Un souffle bref qu'un rien dissout
144 l'abîme.
Et que l'âge rend délétère.
Hélas f voilà l'homme, et c'est tout Pauvre machine qui s'altère Et s'en va du Je ne sais où Au je ne sais quand du mystère.
L'avenir dépend d'en dessous :
Le trépas a pour tributaire Ce vague et vétilleux notaire Qui rédige nos songes fous Sans garantir son ministère.
C'est pourquoi comme des hiboux Muets et figés dans leurs trous Au creux d'un humble monastère^ Tous nos projets devraient se taire Et s'immobiliser en nous, Au fond de l'âme solitaire.
« Dans la nuit où ton cœur s'attarde Tu m'écoutes comme le vent.
N'importe! mon Cri poursuivant Je te l'inflige et te le darde.
Vers ta famille dont tu navres Les fantômes et les cadavres, Vers ton jeune âge et ton vieux toit.
Retourne-toi, retourne-toi I
146 l'abîme.
Pourtant, l'avis que je hasarde Veut ton bien en désapprouvant Ta conscience qui se vend El ton honneur qui se lézarde.
Suit ! reste endurci. Mais prends garde Et songe que dorénavant Surgira partout, t'observant.
Ma sollicitude hagarde.
Pour gêner ton remords savant Et ta pénitence cafarde.
Je me sais fait spectre mouvaat Et ma poussière te moucharde.
Toi, tu me fuis ! Moi, je te garde Encore mieux qu'auparavant :
Plus ta chute va s'aggravant Et plus ton salut me regarde;
Dans tes vices que je défarde, J'entends le mal récidivant Toujours davantage élevant Sa voix déjà moins papelarde.
Embusqué derrière ton àme.
J'y lis qu'elle se sent infâme, Et la preuve : c'est ton effroi Quand je te dis : Retourne-toi ! »
— Voilà ce qu'à l'heure lîlafarde Murmure bas, bref et souvent.
Le Bon mort au Mauvais vivant Que ce chuchotement poignarde.
148 l'abîme.
Tel trappiste de l'Incroyance Dépose ainsi devant son cœur Ce formidable épilogueur Si pointu dans sa clairvoyance
« Comme tous mes frères mauvais.
Je tourbillonne vers la tombe 3Iais mieux qu'eux je sens que j'y tombe En song'cant toujours que j'y vais.
Je suis cette ébauche terreuse, Son graduel façonnement, Et je vois dans chaque moment La goutte du temps qui la creuse.
Ma vision d'inanité Ne perçoit plus même l'atome, Puisque pour moi tout est fantôme En face de l'éternité.
Je sais que ma pensée avide, Au bout de son effort géant, N'a violé que du néant Et n'a pénétré que du vide.
C'est pourquoi rejetant l'orgueil
Gomme un bouclier qui nous leurre,
Je m'avance à ma dernière heure
llevetu de mon propre deuil.
150 i/arime.
Mon esprit, ma bête et mon âme Végètent sur leurs appétits. Tous les trois désempuantis Du sortilège de la femme.
Inutile corrosion Du positif et du peut-être, Ma raison, inapte à connaître, Conclut à sa dérision;
Gomme une taupe dans la terre Que l'âge empêche de ronger, Elle n'a plus qu'à se figer, Deux fois aveugle en son mystère.
Ma volonté se sent moisir Dans l'indifférence intentable.
Et j'ai tari le convoitable En stérilisant mon désir.
Jusqu'au fossé du cimetière, Le seul vrai but de mon destin, Je ne m'accorde que l'instinct Et les besoins de la matière.
Cet ici-bas ne m'étant rien.
Hors des conventions humaines, J'use mes jours et mes semaines Ne produisant ni mal ni bien;
Je chauffe ma philosophie A la cendre de mon dégoût, Si cloisonné d'oubli de tout, Que je vis derrière ma vie.
Donc, s'en remettant à son sort Mon individu ne consiste Qu'à faire ce par quoi j'existe, C'est-à-dire à n'être pas mort.
152 l'abîme.
Plus d'affection qui m'enchaîne!
Insoucieux de mon lambeau, Dans l'égoïsme du tombeau, Je marche, comme un ver se traîne.
Il semblerait qu'en ce chemin De nihilisme sans mirage, Je ne sentisse pas l'outrage Qui m'arrive de Tctre humain.
Et pourtant, sachant sa piqûre Aussi vaine que ma raison, J'en souffre une démangeaison D'ennui sourd et de rage obscure.
Dès l'attaque, j'ai pardonné, Mais j'en garde un oubli complexe.
Moitié certain, moitié perplexe Et moins tranquille qu'étonné.
i)'oLi vient que la mansuétude ^fet une sueur à mon front, Et qu'ayant supporté l'affront Il me reste une inquiétude?
Vieil arbitre, rassure-moi !
Pourquoi ce vague et lent supplice?
Réponds, vieux chicanier complice, Étant si mort à tout... Pourquoi? »
— Eh bien ! dit le Cœur, fais relâche
A ta pompeuse humilité :
C'est encor de la vanité
Que d'avoir souci d'être lâche !
154 l'abîme.
L'ORCtUETL
Soumise on ce monde incertain A ne figurer que du songe, L'humanité plonge et replonge Dans le vide de son destin;
L'orgueil est un piteux mensonge Que la raison fait A l'instinct :
Hélas! plus l'atome est mutin, Plus son impuissance le ronge.
l'orgueil. 155
Sur l'effort amer et hautain L'inanité passe l'éponge, Et tandis que l'orgueil s'éteint On voit à l'horizon distinct :
Le cercueil béant qui s'allonge.
156 l'abîme.