‹ L'abîme (poésie)Chapitre 45 sur 70 · LE SCEPTIQUE · texte numérisé non relu

LE SCEPTIQUE

Sincère? à peine avec l'enfant ;

Avec l'homme un peu moins souvent.

Modeste? dame! il est certain Que j'ai l'orgueil fort clandestin.

Juste? en cherchant, il se pourrait Que j'eusse un faux poids, l'Intérêt.

Mystique? Allons donc! c'est ma chair Qui me coûte encor le plus cher.

Doux? entre nous, est-ce le nom?

Doucereux, je ne dis pas non.

Sage? très ou pas, ça dépend, Car je suis linotte ou serpent.

Voilà! ne croyez pas surtout Qu'au fond je me prenne en dégoût!

Le Pervers tranquille et moqueur.

Le Franc Sceptique, c'est mon cœur! »

188 i/abime.

— Dans ta confession où perce la jactance Tout est vrai hors le dernier point :

Indifférent? tu ne l'es point, Tu n'as que le dépit pour railler l'existence. Et tu mâches ton fiel intérieurement, Hypocrite du calme et du ricanement.

Val tes vices tirent la chaîne

De la vieille Perversité; Dans l'ornière du mal, ta misère se traîne;

Et ta moderne vanité

Ne rabâche que la rengaine De la si monotone et plate humanité.

C'est par un de ces soirs plombés de canicule Et pourris par les choléras,

Quand le trépas furtif alertement circule Et change en suaire les draps.

Au fond d'an réduit morne à hideuse lucarne, Où se mire une lune en sang,

Une femme très pâle, en qui la peur s'incarne. Ebauche un sommeil frémissant.

190 l'abîme.

Et pourtant la nocturne et bonne léthargie

Serait bien due à ce destin Dont le deuil fait son glas, la douleur son orgie

Et l'épouvante son festin.

D'oii vient donc sonsommeil qui s'obstineàreprendre

La trame qu'il ne peut ourdir, Qui gît sans s'allonger, bâille sans se détendre,

Et n'arrive qu'à s'engourdir?

Pourquoi donc sa pâleur qui s'enfièvre et qui sue?

C'est que, sur elle, par en bas Va se multipliant le cloporte-sangsue,

Le plus faux des insectes bas

Qui salit de son nom celui qui le prononce,

Le monstre vil haï partout.

Plat, ligneux et carré dont l'aspect vous enfonce

Le coup de couteau du flégoût !

LA VISION DU PÉCHÉ. lOi

Sortis à flots muets des bois du lit, des plâtres.

Les parasites sont venus ; Ils plaquent leurs mouvants et sinueux emplâtres

Sur le cuir chaud des membres nus.

Exsangue est le butin, mais dru le troupeau louche

Qui machine sa succion.

Attentif à glisser sur ses jambes de mouche

Et serrant sa précaution.

Quand il a déposé des germes et des lentes

x\u plus creux des coins incisés.

Il se remet hâtif à des attaques lentes, A des labeurs temporises.

Pieds, jambes et genoux, les cuisses et les aines

Il a bu, tari tout cela; Il attarde sa ruse aux piqûres obscènes.

Ah! si même il s'arrêtait là!

192 l'abîme.

Hélas! le torse est pris par la cohue immonde Il avance, le tas vainqueur !

11 fouille la poitrine, et l'on dirait qu'il sonde Pour trouver la place du cœur.

...La lune imite alors la gigantesque face

D'un grand Jésus décapité, Spectre compatissant qui tremble et qui s'efface

Dans le mirage ensanglanté...

Soudain sous la lucarne où le feu rouge empire

Et plus funeste se rabat, La blême nudité dans son maillot vampire

Se lève à moitié du grabat...

Obi le réveil tordu de ces deux mains jnlouses Qui se battent pour massacrer!...

Mais l'ennemi têtu reforme ses ventouses. Et recommence à dévorer.

Ettoujoursplussagace et plus fourbe estlc chancre, Et plus fourni son grouillement

Qui moutonne et bruit, qui s'active, qui s'ancre Et renaît de l'écrasement.

Et puis, dans l'air figé, de cette boucherie.

De ce carnage de venin, Sort chargé de noirceur et de cafarderie

Un relent mortel et bénin,

Une senteur compacte et cependant qui monte.

Un miasme aigu sans strideur, Causant à la martyre une ivresse de honte

Par sa capiteuse fadeur.

A présent sur ce crâne où les cheveux surgissent

Voici ramper, vague et sournois.

Le vent de la folie en souffles qui vagissent

Et qui grincent tout à la fois

194 l'abîme.

Et lentement, l'horreur achève la débâcle De cette flottante raison;

Accroupie, elle rit pendant qu'elle se racle Avec un air de pâmoison.

Et les bêtes s'en vont; chacune est bien repue, Et si rouge que, maintenant,

Elle semble un caillot qui vit, qui se remue Et qui se guide en tâtonnant.

A la fm, sur ce corps dont les insectes roides,

Désertent la vacuité, L'agonie en râlant met ses ténèbres froides,

Et la mort, son éternité.

... Cependant qu'au milieu de la vitre écarlate, La lune, fumeuse à l'instant.

Et cuivrant sa figure où tout l'enfer éclate Devient le masque de Satan...

— Le juste vétilleux qui redoute son être

Et guette sa tentation, Sera peut-être, hélas ! le seul à reconnaître

Que cette atroce vision

Symbolise vraiment le repos de notre âme Qui, jusqu'à la tombe empêché,

Souffre, lutte et languit dans la démence infâme, Sous la Vermine du Péché !

196 l'abîme.

L'ABNÉCxATION

Ma vie au plus profond de la vallée obscure S'est recroquevillée entre ses deux parois : Elle dort son horreur comme ces étangs froids Dont le croupissement a fixé l'envergure.

Elle étale à jamais son inerte figure Sous un lichen pourri de cercueils et de croix Le présent y devient l'épave d'autrefois, L'avenir inutile y moisit son augure.

l'abnégation. 197

J'ai vidé ma douleur et mon sort est rempli;

Mes jours qui sont filés au fuseau de l'oubli

Se mêlent comme une ombre au tourbillon des vôtres.

Croiras-tu maintenant, vieux Sceptique blasé,

Que mon cœur est assez dépersonnalisé,

Assez bien mort à lui pour se donner aux autres?

198 ■ l'abîme.

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