‹ L'abîme (poésie)Chapitre 9 sur 70 · LA MÉDISANCE · texte numérisé non relu

LA MÉDISANCE

La Médisance est un moustique Aux ailes de loquacité, Décochant l'aigre et le caustique A travers la fugacité De sa fantasque gymnastique.

Mais a-t-elle instinct ou tactique, Inconscience ou volonté?

Serait-elle problématique La Médisance?

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— Allons ! vieux cœur jésuitique, Ne le sonde pas à côté!

Tu sais bien que la vanité Croit nous hausser par la critique Voilà pourquoi chacun pratique La Médisance.

Nous disons pleins d'une impudence Qui singe la simplicité Que l'amour de la vérité Est la loi de notre prudence;

Qu'il faut se précautionner Chez les serpents à forme humaine, Et que la vertu qui nous mène Nous oblige à tout soupçonner.

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Alors, c'est elle qui nous crie Comment se trame une embûche, hein?

Tant de flair contre le prochain Dénonce notre fourberie :

On lui prête à bon escient Des complots qui furent les nôtres.

Et l'on ne devient méfiant Qu'après avoir trompé les autres.

L'homme en qui la suspicion Installe son avis funeste Est inquiet d'un pas, d'un geste Et d'une respiration.

Partout craindre un piège invisible.

C'est le hideux état normal

De cet égoïste du Mal

Qui voudrait seul être nuisible.

Il se gare clc qui le suit Comme d'une mauvaise atteinte, Pèse une odeur, creuse une teinte, Sonde un aspect, ausculte un bruit.

Il renverse en sa sourde rage Le sens de tout ce qu'on lui fait; Il est alarmé d'un bienfait Et rassuré par un outrage.

Greffier souple et méticuleux, Sa mémoire est là pour inscrire L'ambiguïté d'un sourire Ou d'un silence cauteleux;

Pour lui, rien n'est incontrôlable Il voit le mal au fond du bien, Car toujours il mesure au sien Le mensonge de son semblable.

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Dans l'éloge ou dans le pardon Il entend sourdre une menace; Servi par un ami tenace Il songe : « Que me veut-il donc? »

Gomme un château plein de mitrailles Ayant ses ponts-levis baissés Et couvant entre ses fossés Le Qui vive de ses entrailles,

Tel il dérobe ses frissons D'avarice ou de jalousie, En faisant de l'hypocrisie La sentinelle du soupçon.

Il braque sur ceux qu'il redoute Ses longs espionnages pervers Par des judas toujours ouverts A la muraille de son doute.

Lui qui, peut-être, accomplirait Les scélératesses qu'il mâche, S'il avait l'astuce moins lâche Et qu'il fût certain du secret.

Il fournit à ses méfiances De perpétuels aliments, Et filoute les sentiments Pour pénétrer les consciences.

C'est le retors en trahison, Le cachotier des armes louches, Traînant ses angoisses farouches Sur sa route et dans sa maison.

L'innocence et la gentillesse, Double engin dont il se défend!

Puisqu'il attribue à l'enfant L'affreux savoir de la vieillesse

Enfin, le monstre se résout A toiser le cœur de sa mère, Et policier de sa chimère Il inquisitionne tout.

Il surveille ses portes closes; Il scrute ses rideaux fermés :

Sa peur des êtres animés Le conduit à la peur des choses.

Il regarde la nuit qui vient Comme un guet-apens qui s'approche, Et le moindre objet qui l'accroche Lui semble un bras qui le retient.

Quand l'appréhension l'arrête.

Oh! s'il avait pour épier Une oreille sous chaque pied Et deux yeux derrière la tête!

Pas un oubli, pas un repos!

Dans ses abominables fièvres Il tressaille comme les lièvres; Il tremble comme les crapauds!

Maintenant, il sent la poursuite De l'agonie et de la mort; Le danger part comme un ressort Devant ses pas toujours en fuite.

Il longera l'humanité Comme on côtoie un précipice, Sans fin, jusqu'à ce qu'il croupisse Dans le trou de l'éternité.

Tous les fantômes qu'il invente Vivent au gré de son effroi, Et les cadavres ont moins froid Que ce glacé de l'épouvante.

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Jamais de halte à son tourment!

Qu'il agisse ou qu'il se recueille, Il est voué comme la feuille, Nuit et jour, au frémissement.

Ainsi, dans une horreur suprême Se termine le Soupçonneux :

Ci-gît un cœur si vénéneux Qu'il s'est empoisonné lui-même.

Tous, les naissants et les adultes, Les mûrissants et les vieillards, Sont obscurcis par ses brouillards Et sillonnés par ses tumultes.

Comme l'ouragan tient les mers, La colère tient nos pensées Toujours sitôt bouleversées Dans leurs calmes toujours amers.

Elle est la passion tempête Qui bat l'esprit, fouille les os :

Triple torrent, triple chaos Du corps, de l'âme et de la tête.

Car tous trois subissent en bloc L'instantané de son prestige Qui les confond dans le vertige Pour les ruer au même choc.

Voix, cheveux, mâchoires, vertèbres, Elle prend tout l'individu Et communique à l'œil perdu La nuit rouge de ses ténèbres.

Et puis, toujours précipité.

Renaît, finit et recommence Ce tourbillon de la démence Dans la mort de la volonté.

Chez l'envieux qui se harcelle, Et qui se ronge au fond de lui.

Sorte de pantin de l'ennui Dont l'orgueil tire la ficelle;

Chez le libertin frémissant, Trop lâche pour qu'il se guérisse Des agissements du caprice Et des maléfices du sang;

Bref, chez tout vibrant qui s'aiguise Alors qu'il devrait s'émousser, Qui ressent au lieu de penser Et que l'instinct mène à sa guise,

La colère éclate à foison, Tirant de son âme brutale La bête humaine qu'elle étale.

Sans souci de sa trahison.

GO l'abîme.

Dès l'instant qu'elle s'y décrète, Sa soudaineté de ressort Exécute au hasard du sort Le mouvement qu'elle sécrète.

Volcans humains, fatals et francs.

Tous ces cœurs vomissant des laves Ne sont que d'aveugles esclaves Du plus aveugle des tyrans.

De là, pas d'après-coup perfide, Nul ressentiment vénéneux :

Un feu subit s'embrase en eux Dont chaque explosion les vide.

C'est pourquoi l'animalité Qui les voue à son sortilège Leur donne aussi le privilège De l'irresponsabilité.

Mais chez celui qui se regarde; A travers sa suspicion, Devançant toute impression Contre laquelle il est en gardCj

Chez ceux dont la combinaison Fait la navette dans la vie.

Sans que jamais elle dévie Des rainures de la raison,

La Colère se paralyse, Ou, mimant pour un résultat, Elle talonne son état De sa graduelle analyse.

Non pas qu'en son surgissement Elle soit toujours hypocrite, Mais elle n'enfle et ne s'irrite Que délibérativement.

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Elle courbe sa résistance Et s'oblige à dresser le plan De l'inertie ou de l'élan Qui convient à la circonstance.

A la longue elle se soumet.

Si consciente, si voulue, Que d'un seul coup elle reflue Et redevient l'eau qui dormait.

Cette colère à double face

N'est plus qu'un sentiment profond

Devant accumuler au fond

Ce qu'il dérobe à la surface.

Avec ce manège bénin Qui la glace ou qui la tempère. Son fiel refoulé s'exaspère Et se convertit en venin.

C'est pourquoi ce monstre à la chaîne Alimente pour son tourment L'inasservissable ferment De la Rancune et de la Haine.

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