OBSERVATION XVII
Epithéliome de l'orbite. — Incision curviligne externe. — Ablation. — Revu 2 ans après
P.. (Jean), 67 ans, chauffeur, entre dans le service pour une tuméfaction de l'œil gauche. L'affection a débuté il y a 6 mois, sous forme d’une petite tumeur du volume d’un pois, apparue au niveau de l’arcade sourcilière à l'union du tiers externe et des deux tiers internes. Cette tumeur a grossi peu à peu et en même temps l'œil devenait plus saillant. La vision était bonne. Il y a quatre jours la vision s’est perdue. A l'entrée, on constate que l’œil gauche est énorme. La paupière supérieure paralysée tombe et recouvre entièrement le globe oculaire ; elle est œdématiée et repoussée en avant. L'œil saïllant est repoussé en bas et en avant. Le globe est entouré d’un gros bourrelet de chémosis. L’œil est à peu près complètement figé. (Fig. 1.)
La palpation de la paupière supérieure fait percevoir une tumeur de consistance dure, bosselée.
La cornée est insensible.
(1) Rozer et Gener, Soc. d’opt. de Lyon, 1912.
Le fond d'œil peut être exploré. A l’ophtalmoscope on est frappé par le volume des veines qui sont énormes et de teinte noire. La papille est rouge, mais peu œdématiée. On a l'impression d’une gêne mécanique à la circulation intéressant spéciaiement les vaisseaux sanguins.
5 février 1912. — On fait une incision orbitaire externe dans la partie saillante de la tumeur. Dans cette incision on évite dans la mesure du possible d’inciser le releveur de la paupière, en faisant partir l’incision du bord externe de ce muscle ; celle-ci est prolongée sur toute la surface saillante de la tumeur, un peu au-delà de la commissure externe. L'incision finie, la glande lacrymale, dure, s'échappe pour ainsi dire d'elle-même de l'orbite ainsi que plusieurs autres petits noyaux d'aspect glandulaire.
Plus en arrière se trouve la masse néoplasique qui est molle et présente absolument l’aspect de la substance cérébrale. Cliniquement on pense à un cancer encéphaloïde d’origine lacrymale. On enlève tout ce tissu friable ; et là encore, nous nous trouvons en présence d’une poche, absolument fermée, avec une face inférieure osseuse, une face inférieure de cloisonnement. Cette face inférieure qui s’est laissée très facilement séparer de tout le tissu néoplasique est une membrane rouge sombre, molle, qui est formée par la capsule de Tenon épaissie et qui rejette du côté de l’axe de l'orbite tous les tissus entourant l'œil, les séparant ainsi complètement du néplasme. L'intervention a été précédée par la blépharorraphie médiane et terminée par suture des lèvres de la plaie avec application d’un petit drain à l’une des extrémités. Ainsi l'œil, son cône musculaire, ses artères, ses muscles, se nerfs, ses vaisseaux n'ont été en aucune façon intéressés par l'intervention qui s’est effectuée toute entière entre l'orbite et la membrane cloisonnante qui séparait la tumeur du contenu de l'orbite.
Le malade est pansé au huitième jour et va bien, l'œil est intact.
Examen microscopique (M. Aurand) — Le fragment de tumeur soumis à la coupe se présente sous l'aspect de larges lobules séparés les uns des autres par des espaces remplis de mucine. Les lobules ne sont pas enserrés dans une coque fibreuse, mais sont recouverts d’une simple petite lamelle conjonctive très ténue qui parfois manque et laisse échapper les cellules. Chaque lobule est lui-même parcouru par une
Ori
infinité de canaux plus ou moins contournés, les uns présentant une paroi conjonctive, les autres sans aucune paroi, bordés simplement par les cellules néoplasiques. Les travées conjonctives sont extrêmement tenues, mais forment une série de larges mailles occupées par des cellules néoplasiques formant des îlots qui, sur la préparation actuelle ont subi de nombreuses vibrations.
Si l’on étudie un de ces îlots, on voit qu'il est formé par des cellules larges, à protoplasma abondant, granuleux, de forme polyedrique ou en raquette avec un noyau clair laissant voir le filament chromatique. Les vaisseaux embryonnaires contiennent peu de globules rouges. On ne trouve aucune cellule orientée dans le sens glandulaire. L'examen de la coupe de la glande lacrymale montre également le même aspect sans qu'on puisse trouver de point de départ glandulaire.
Le tissu de la glande n’est pas visible. Il s’agit donc, dans ce cas, d’une tumeur épithéliale atypique dont l’origine nettement lacrymale ne peut être précisée.
Nous avons eu la bonne fortune de revoir ce malade deux ans après l'opération. Il s’est déclaré spontanément enchanté du résultat. L'œil du côté opéré a un aspect normal, sa mobilité est complète. La cicatrice cutanée n'est pas visible. (Fig. De LEE RE
L'examen ophtalmologique révèle une atrophie blanche, sans lésions de polynévrite. Elle relève de troubles mécaniques ayant porté sur le fond de l'orbite, mais non de phénomènes inflammatoires.
Revu sans récidive à la Clinique ophtalmologique (avril 1914).