Dam Josiah Lockart
« Mon maître disait qu'il me fouetterait jusqu'à ce que je lusse rayé comme un zèbre l. »
Nous pourrions ajouter d'autres récits, mais c'est toujours le même tableau : le fouet, la séparation, l'ignorance, le mépris, les menaces, voilà ce qu'on ose appeler le bonheur des esclaves.
Tous ces traits sont-ils des exagérations ou des exceptions? Admettons, si l'on veut, que ce sont les esclaves les plus maltraités qui s'enfuient; mais, ne l'oublions
1 Cette atroce plaisanterie des anciens se retrouve, après dix-neuf siècles de christianisme, comme un ignoble écho du monde païen.
Caprigenum hominem non placet mihi neque pantherinum. (Wallon, II, 240, Epid. I,
Le poêle latin comparait les esclaves à la race des chèvres ou des panthères, à cause des traces de coups de fouet dont leur peau était bigarrée.
HG L'ESCLAVAGE.
pas, ces mauvais traitements auxquels plusieurs milliers d'esclaves ont été réellement soumis, plusieurs millions y sont exposés tous les jours.
« Damoclès 1 est assis à la table d'un roi, couverte de vaisselle d'or et d'argent, chargée de plats exquis. « Quel heureux gaillard est ce « Damoclès, s'écrie M. du Sud, il est à une belle noce ! »
— a Oui, répond M. du Nord, mais dites-moi, ne voyez-vous pas celte épi'e qui reluit au-dessus de sa tète, et n'est suspendue que par un cheveu? »
— « Peu importe lepéc? vous mêlez ensemble le triste elle gai. C est un tort, laissez-nous à no'.re aise considérer présentement le dîner. Quelle fèle! A en juger par la vaisselle d'or et d'argent, par les bouquets de roses, par le fumet mêlé du bouilli et du rôti, et par l'appétit vigoureux de Damoclès lui-même, chacun doit saluer en lui un homme bien lient eux! >>
— « S'il est heureux, c'est qu'il ignore sa condition, ou que, sachant que le jour de l'épi cuve est proche, il a adopté la maxime philosophique citée par le prophète : « Buvons et mangeons, car demain nous « mourrons. »
— - Si heureux que soit Damoclès, il a ce glaive au-dessus de la lêlc. . . . . . Qui accepterait un bon dîner avec cet accompagnement?
— « Vous avez tort, le dîner est bon, laissez-nous en jouir. Damoclès se porte bien : c'est une pitié que le Celte alîmié, sale, fripon, querelleur, ne puisse pas avoir chaque jour un aussi bon dîner à la table du roi Denys; un peu plus tard, nous examinerons un peu la question du glaive, n ais pour le moment, convenez-en, ce Damoclès est i n heureux gaillard ! »
Terminons par celle allusion plaisante, amère et trop exacte, hélas! celte longue discussion sur le prétendu bonheur de l'esclave, le plus heureux des hommes chez le meilleur des maîtres. Qui donc consentirait un seul
1 The refuge, Introduction, p. 5G.
jour à êlre 1* esclave même de son plus tendre ami?
« 11 est absurde, dit Benlham, de raisonner sur le bonheur des hommes autrement que par leurs propres sensations, et de déclarer heureux un homme qui se trouve malheureux
« Que l'esclavage soit agréable aux maîtres, c'est un fait qui n'est pas douteux, puisqu'il suffirait de leur volonté pour le faire cesser à l'instant. Qu'il soit désagréable aux esclaves, c'est un fait qui n'est pas moins certain, puisqu'on ne les retient partout dans cet état que par la contrainte. Personne qui se trouvant libre voulût devenir esclave; personne qui se trouvant esclave ne voulût devenir libre1. »
Cela décide la question.
* Tome ï, Xlï, 5" pari., chap. i