LIVRE VII
Au nombre des colonies du Portugal, on aurait, au commencement de ce siècle, cité d'abord la plus belle, la plus vaste, la plus riche, le Brésil. Indépendant depuis 1822, cet immense empire est l'un des principaux foyers de l'esclavage à notre époque.
L'Amérique du Nord possède la plus puissante république du monde, les États-Unis. L'Amérique du Sud appartient en grande partie au Brésil, l'une des plus florissantes monarchies de l'univers, seul Etat monarchique, seul État florissant, au milieu de dix États républicains1. L'Union est une branche vigoureuse de la race saxonne,
1 Le Brésil, par M. Charles Rcybaud, 185G. — Le Portugal et ses colonies, par M. Vogel, 1860. — Le Budget du Brésil, par le comte de Stralten Ponlhos. — Le Brésil, par 1M. Pcreirada Silva, Revue des deux Mondes àu 15 avril 1858. — A travers V Amérique du Sud par F. Dabadie. Sartorius, 1859. — Histoire du Brésil, par M. Ferdinand Denis.
* Il serait injuste de ne pas signaler le Chili comme un État florissant. V. 17f«toire du Chili, par M. l'abbé Eyzaguire.
250 L'ESCLAVAGE, le Brésil est un rameau plein de séve de la race latine; la première est une nation prolestante, le second une nation catholique. Toutes deux, au nom de la liberté commerciale, ont rompu le lien qui les attachait à une métropole européenne, et la première, depuis 1787, la seconde, depuis 1822, n'ont pas cesse de grandir. Si l'on s'arrête surpris devant les gigantesques destinées des États-Unis, comment ne pas assigner aussi un incalculable avenir au Brésil, grand comme l'Europe1, déjà composé de vingt provinces, dont seize ont des ports sur l'Atlantique, provinces où la végétation de? tropiques et les cultures de l'Europe se partagent la surface d'un sol, riche en métaux, en or, en diamants, et arrosé pai d'immenses fleuves, affluents ou rivaux de cette Amazone qui, après un parcours de treize cents lieues, arrive à la mer, large de soixante-douze lieues. Huit millions d'habitants, sur cette terre comblée des dons de Dieu et qui pourrait en porter 150 millions, vivent à l'abri d'une constitution libre sous un gouvernement populaire. Depuis la déclaration d'indépendance en 1822, ce peuple a traversé la guerre avec la métropole, la guerre avec les pays voisins, la guerre intérieure des partis, et cependant les recettes sont en progrès, les importations ont triplé, les exportations croissent chaque année*, quatre lignes
« Près de 8 millions de kilom. carrés, du 4* au 33* degré de latitude du Nord au Sud, du 57' au 73* degré de longitude de l'Est à l'Ouest.
* Citons un seul fait. Le café fut introduit au Brésil en 1774; en quatre ans, 1834-1838, ce pays n'avait exporté que 657,575 sacs; en cinq mois, janvier-mai 1859, il a exporté 087,704 sacs. Il produit 178 millions kilog.,. plus de moitié de la production totale du café (538 millions kilog.) sur le globe. (Ilunl's merchunCs magazine.)
de bateaux à vapeur montent et descendent l'Amazone, d'autres" desservent les côtes, d'autres relient le Brésil à l'Europe, on construit des chemins de fer, on améliore les rivières et les routes, et dans la ville de Rio-Janeiro, dont les enfants étaient forcés, il y a quarante ans, d'aller prendre leurs degrés à Coïmbre, aujourd'hui 500 mille habitants ont des collèges, un institut, des églises, des hôpitaux, des sœurs de la charité, des journaux, des écrivains, des poètes. Ce siècle aura vu naître et grandir sur un même continent, au nord et au sud, deux États plus vastes et bientôt aussi puissants que les plus anciens États de la vieille Europe.
Par malheur, tous les deux, encore trop semblables en ce point, conservent des esclaves, près de 4,000,000 aux États-Unis, plus de 2,000,000 au Brésil. Rio-Janeiro seule avait, en 1850, 110,599 esclaves sur 266,466 habitants, et, en tenant compte du nombre des noirs libres et des mulâtres, la race africaine l'emporte en nombre sur les races blanche et brésilienne.
Depuis leur apparition sur la terre brésilienne, les Européens ont asservi les Indiens, et, longtemps après les mesures d'affranchissement décrétées par le gouvernement, en 1570, 1647, 1684, ces malheureux demeurèrent esclaves, jusqu'en 1755; les Africains le furent après eux, le sont encore, le seront peut-être longtemps.
Les 2,000,000 Africains, esclaves au Brésil, y ont été apportés par la traite ; nul pays ne s'est livré à ce commerce odieux plus activement, plus obstinément.
Le Portugal s'était engagé envers l'Angleterre, par
un traité du 22 janvier 1815 à l'abolition de la traite; le Brésil, par un autre traité du 25 novembre 1826, avait renouvelé les mêmes engagements. Or, en 1850, M. Buxton1, s'appuyant sur des documents officiels, évaluait à 80.000 environ le nombre des esclaves importés à Rio, Bahia, Pernainbouc, Para, chaque .innée. Eu 1844, les consuls anglais constataient que la traite n'avait pas diminué2. C'est à cette époque que l'Angleterre par un bill de 1845, violant le droit des nations au profit du droit des hommes, déclara les négriers brésiliens justiciables des autorités anglaises, et un long conflit diplomatique, appuyé par des démonstrations énergiques, menaça le repos du Brésil. Une loi du 17 juillet 1850, qui assimile la traita à la piraterie, est enfin le signe d'intentions meilleures5. L'Empereur, dans un discours du 4 septembre 1852, déclare que la traite peut èlre regardée comme éteinte. Une Société contre la traite et pour là colonisation libre se forme sous son patronage (1855)4, et la môme année, le 14 mai, le ministre des affaires étrangères, M. de Souza, peut annoncer que 700 noirs seulement ont été importés en 1852, mais* il avance en même temps que l'importation avait atteint: