US CONCORDAT ENTRE LE SAINT-SIEGE ET 1 A REPUBLIQUE D HAÏTI
Il cil des terres, admirables par le climat, le sol et la situation, dont l'histoire ne parle qu'une fois par siècle et pour on dire peu de chose et surtout peu de bien. Li grande île d'Haïti, Tune des plus vastes et des plus fertiles du globe, est du nombre de ces terres. Que fùt-elle depuis la création jusqu a la fin du quinzième siècle de uolic ère? Nous l'ignorons. Fuis l'histoire nous apprend que l'immortel Colomb la découvre en 1492 et la nomme Hispaniola, que les Espagnols, par d'horribles massacres, exterminent les indigènes, que deux cents ans après (4697), la France s'y établit; qu'à l'ombre de notre drapeau, une poignée de Français s'y enrichit par le travail de misérables esclaves; que cent ans plus lard (1791), un nouveau massacre, comme s'il venait venger le premier, chasse les Français, qui s'obstinent à reprendre sans succès cette terre où la fièvre s'unit à la haine pour leur résister ; qu'un gouvernement grossier, mais libre, s'installe enfin , que, d'un homme remarquable, Toussaint Louverlurc, il tombe de généraux en présidents, de présidents en empereur, d'empereur en président, en sorte que l'île d'Haïti compte ses années par ses révolutions, et toujours indépendante, jamais paisible, elle est récemment passée entre les mains plus intelligentes d'un président nouveau.
Eu France, où l'indemnité payée aux anciens colons n'est pas encore entièrement soldée, où les petits-fils des possesseurs massacrés vivent encore, où les compagnons d'armes du général Leclerc ont leurs héritiers, le nom de Saint-Domingue ne rappelle que les plus tristes souvenirs. On a longtemps exploité ces souvenirs contre l'abolition de l'esclavage, quoique ce lieu commun soit une double erreur.
Les troubles de Saint-Domingue eurent pour cause le refus des blancs libres de reconnaître des droits aux mulâtres libres; ces troubles ». 53
éclatèrent en 1791, 1792, 1793; or ce n'est qu'en 1794 que l'esclavage fut aboli par la Convention. Ce préjugé des blancs contre les gens de couleur, qu'était-il donc sinon un résultat de l'esclavage? A quelle flamme aussi s'alluma la baine des noirs, quand elle fit explosion? Aux souvenirs de l'esclavage, à la frayeur d'y retomber. Est-ce que les blancs avaient répandu autour d'eux le bonheur, l'amour, les lumières? Après un siècle, beaucoup de sucre ou de café s'était vendu, de grosses fortunes, obérées de plus grosses dettes, s'étaient acquises; de très-belles cultures avaient été exploitées; mais quels progrès avaient fails, sauf dans quelques habitations exceptionnelles, l'instruction, la religion, la moralité? Les noirs ont rendu en coups de couteau ce que leurs pères avaient reçu en coups de fouet, la force s'est vengée de la force, et tant d'horreurs ont accusé l'esclavage, en souillant la liberté.
On dit : «Voyez ce que les noirs ont fait de la terre. » Je réponds : t Dites-moi ce que les blancs avaient fait de la race. » Je conviens que, sans les blancs, les noirs n'ont guère profité des dons du Créateur. Qu'en auraient fait les blancs, si on leur avait rendu leurs propriétés sans les noirs ?
On exagère d'ailleurs la situation. Haïti porte une société paresseuse, grossière, inférieure, mais cependant c'est une société, aveede* lois, des impôts, une armée, un gouvernement. Auparavant, c'était un atelier de discipline, recruté par la traite, exploité par la cupidilér gardé par la peur. Lorsque l'indépendance de l'île fut reconnue par la France, en 1826, M. Humann prononça ces belles paroles :
« Un jour1, les descendants et les héritiers des conquérants de Saint- Domingue, voyant s'étendre et disparaître la population conquise, s'avisèrent d'aller chercher, à prix d'argent, sur une terre étrangère une race sauvage, mais robuste, capable de supporter, sous le soleil des tropiques, les fatigues de la culture et de servir utilement l'avarice de ses maîtres. La destinée de ces esclaves était de travailler sans relâche et de mourir. Le préjugé proscrivait leur couleur, la science-
1 10 mars 18k20, (Moniteur, p. 297, ) sur l'ordonnance du 17 avril 1825, qui reconnaît l'indépendance de Saint-Domingue.
leur disputait la raison commune ; on affectait de les croire nu-dessous de l'humanité pour excuser les fatigues excessives et les traitements impitoyables qu'on leur prodiguait. Qui ne croirait qu'un Ici état de choses ne dût fonder une domination sans bornes et sans fin? Hé bien ! messieurs, le contraire est arrivé, et, ici, il faut reconnaître, la main de cette puissance supérieure, qui ne laisse jamais outrager impunément la nature humaine, et qui, du mal même, sait tirer sa réparation.
« Par un reste de pudeur, à ces êtres dépravés on enseigna le christianisme. La nécessité les avait formés au travail, et voilà qu'au bout de quelques siècles le travail et le christianisme les ont relevés et régénérés; le travail et le christianisme ont l'ait des hommes là où l'opinion n'en voyait pas, et quand le temps marqué Ait venu, de la traite des noirs est sortie la république de Haïti.
« Ce que la Providence avait fait, le roi de France l'a reconnu. Frauçais et chrétien, j'en remercie le roi et j'en félicite la France. »
Qu'est devenu le travail, qu'est devenu le christianisme? Un rapprochement curieux montre que le travail n'est pas, comme on le prétend, anéanti. C'est à peu près à la même époque, sous la Restauration, que la France consentit à l'indépendance d'Haïti et contribua à l'indépendance de la Grèce. Qu'on ouvre le Tableau général du commerce de la France en 1858, et l'on verra que le chiffre des importations en France est pour la Grèce (p. 58). 1,525,009 fr. pour Haïti (p. 62) 12,605,150 fr.
Ces chiffres sont assurément bien au-dessous de ceux qui représentaient avant 1790 les produits de lile. Il faut donc travailler à un progrès dans l'avenir, mais sans retour vers le passé. Nous avons sous les yeux les vices des noirs; autrefois nons avions également les vices des noirs et de plus les vices des blancs.
Le christianisme était-il fort répandu avant 1791 ? Assurément non; dans tous les pays à enclaves, mal enseigné par un clergé inévitablement corrompu, il ne pénètre pas profondément les âmes, il fait quelques saints, beaucoup d'hypocrites, une masse de superstitieux ou d'indifférents. La religion veut des âmes libres. Comment celte religion sans racines aurait-elle pu se maintenir pendant les massacres,
au milieu des ruines, dans une véritable, décomposition tociale, sous des chefs comme Dessalines, Pétion ou Christophe?
Cependant les noirs, qu'elle avait consolés, et qui aiment le culte catholique, ne s'en détachèrent jamais tout à fait. En même temps, le saint-siége n'abandonna pas un seul jour celle terre infortunée. Le pape Léon XII, par une bulle de juillet 1826, lâche d'y réorganiser le culte religieux. En 1854, Mgr England, évêque de Charleston, y est envoyé comme légat apostolique. En 1845, le souverain ponlife
fait partir Mgr Bosati, qui pose les bases d'un concordat négocié avec le président Boyer. Mgr Rosati obtient le concours de la congrégation du Saint-Cœur de Marie, et le vénérable supérieur, M. Libermann, envoie M. Tisserant, dont une bienveillante communication m'a fait connaître la touchante correspondance.
Pendant vingt ans, tous les efforts avaient échoué contre deux obstacles insurmontables, la mauvaise foi du gouvernement, la corruption du clergé. Il reslait en elTet à Saint-Domingue des prêtres scandaleux au sein d'une population ignorante, mais trés-disposée à la religion, si la religion eût été autrement représentée. Corruptio oplimi pessima. Que faire avec des prêtres dont l'un finissait un sermon par ces mots : Vive la souveraineté nationale, vive le beau sexe ! Pour oser concevoir la pensée de convertir à la foi de tels pastcr.rs et de tels fidèles, il fallait un saint. Tel fut M. Tisserant, dont l'histoire touchante semble faite pour présenter, en regard des horreurs auxquelles la nature humaine s'ubai*se, le spectacle de la sublimité qu'elle atteint
Il y avait au séminaire de Saint-Sulpicc, peu après 1830, trois jeunes gens, un créole de Bourbon, uu créole de Maurice, un créole de Saint-Domingue. IL- se confièrent la résolution de se vouer à levangélisalion des noirs de leur pays natal. Dieu envoya la même vocation à un savant et pieux juif converti; il se nommait Libermann; il fut le premier supérieur et ils furent les premiers membres de la communauté du Saint-Cœur de Marie (aujourd'hui réunie à celle du Saint- Esprit). « La fin générale de notre Société, a écrit l'un de ces fondateurs, est de s'occuper des peuples les plus pauvres et les plus délaisses duis l'Eglise de Dieu. Les noirs se trouvant en ce moment plus
qu'aucun autre peuple dans cette position, nous nous sommes offerts pour les évangéliscr. »
L'un des trois missionnaires a relevé le culte à Maurice, l'autre à Bourbon. M. Tisscrant fut envoyé à Saint-Domingue, avant que le concordat préparé par Mgr Rosati eût élé signé. Mais il ne le fut p~s, et le jeune missionnaire, repoussé de la terre à laquelle il voulait consacrer sa vie, se vit forcé de séjourner à Sainte-Lucie et à la Grenade, où il fit tant de bien qu'on voulut le retenir. Mais son cœur l'attirait vers Saint-Domingue; il y pénètre enfin. Pendant des années laborieuses, il surmonte d'incroyables obstacles, triomphe du clergé, du pouvoir, du climat, inspire enfin le respect et la confiance, touche au moment de négocier avec le général Hérard un nouveau projet de concordat. D'où vient l'obstacle ? Une lettre écrite de France par M. Isambert dénonce les missionnaires et la cour de Rome, comme des émissaires d'une politique dangereuse. On obéit aux avis d'un si grand ami des noirs, on ne doute plus que les prêtres n'aient formé le projet de rendre l'île à la France, on redoute la domination plus dangereuse encore de la cour de Rome, on demande que le concordat reconnaisse les libellés de l'Eglise gallicane.... Voyez-vous toutes nos querelles surannées rajeunies à l'usage de Saint-Domingue, et un vieux libéral de 1 831 envoyant à Port-au-Prince ses passions, comme on y importe les vieilles modes et les vieux habits ! Pauvre peuple ! la foi y est éteinte, la corruption déborde, l'ignorance déploie ses ombres épaisses, et on lui persuade qu'un missionnaire de trente ans porte sous sa soutane l'épéc du général Leclerc ou les torches de l'inquisition . On craint l'influence française, et on emprunte à la France les libertés gallicanes. On écarte un François -Xavier pour écouler un descendant diminué de Pilhou ! Rien de plus aifreux que de voir no> querelles d'école, nos thèses de Sorbonne ou nos discussions parlementaires, traduites en langue vulgaire, et singées grossièrement à l'autre bout du monde.
M. Tisserant, qui avait déjà reçu le concours de plusieurs prêtres français, dût encore, après plusieurs années de prières, d'efforts, de peines infinies, renoncer à ce troisième ou quatrième projet de concordat; il revint en France espérant de meilleurs jours, et, dans l'ardeur
de son zèle, il accepta, comme en attendant, la préfecture apostolique de la Guinée. Le Papin, qui le conduisait à la côte d'Afrique, fut assailli p.ir une furieuse tempête. M. Tisserant exhorta ses compagnons, et ne pouvant sauver leur vie, il s'eff0rça de sauver leur âme. L'un d'eux, jeune Israélite, touché de sa vertu, se jeta à ses genoux pour lui demander le baptême. Quelques heures après, le prêtre et le néophyte mouraient engloutis dans les flots, le 7 décembre 4846. M. Tisserant avait trente et un ans.
Avec lui eût été engloutie l'espérance de la mission d'Haïti, si son exemple et ses mérites n'eussent suscité d'autres dévouements. Une nouvelle tentative fut faite par Mgr Spaccapietra pour obtenir, au nom du sainl-siége , un concordat du ridicule empereur Soulouque.
Enfin l'avènement, le 22 décembre 4858, d'un président énergique, intelligent et loyal, le général GeflVartl , a été l'occasion de négociations nouvelles, et Mgr Monetti, prélat d'un grand mérite, envoyé en 1860 par le souverain pontife, vient de revenir en Europe, rapportant un concordat ratifié et signé.
L'honneur de l'initiative appartient au général Geflrard, lui-même, qui, dès 1859, envoya à Rome un négociateur heureusement choisi, M. Faubert. Connaissant mieux que personne son pays, le président savait bien que toute la population demeurait attaché au culte catholique, avec une remarquable persévérance, malgré les efforts des missions protestantes, facilités parle mauvais exemple du clrgé catholique, réduit à trente-trois prêtres, français, corses, italiens ou espagnols. Il avait compris que la réforme du clergé dépendait des relations hiérarchiques avec Rome et de l'établissement d'un séminaire. Le s;ùnt-siége, aussi persévérant à porter la foi à celte population qu'elle l'était à la souhaiter, correspondit à ces vues.
Le 5 décembre 1860, Mgr Monetti débarquait à Jacmel, avec plusieurs missionnaires, au milieu d'une ovation joyeuse des habitants, déjà prévenus de la signature du traité avec Rome par le discours du président à l'ouverture de la session (29 août 1860). Tous les gardes nationaux étaient sous les armes, une bougie allumée dans la main droite, et le fusil sur le bras gauche! De Jacmel à Port-au-Prince, il y a vingt-deux lieues par des chemins difficiles. Le prélat fut reçu, le
1 1 décembre, par le général, les ministres, les magistrats, le peuple, avec un extrême enthousiasme. ( La République, journal d'Haïti, 1 3 décembre 4 860.)
L'enthousiasme égalait l'ignorance et la corruption. Pas de sacrement sans un salaire. Les églises pleines, mais, dans une paroisse de 50,000 âmes, occupant plus de dix lieues, un seul prêtre, et, sur cent •vingt-quatre enfants baptisés, quatre enfants légitimes seulement! Du 5 décembre 1860 au 6 avril 1861, Mgr Monetti a visité les paroisses, ranimé le zèle des prêtres, distribué les sacrements, pendant qu'un missionnaire français prêchait le carême à Port-au-Prince, et que d'autres instruisaient les enfants et donnaient au peuple le spectacle inouï de l'assistance gratuite des mourants.
Le Sénat, la Chambre des représentants, ont félicité le président d'avoir signé le concordat, qu'ils saluent comme la première pierre de 3a civilisation de la république.
Ce concordat (Moniteur haïtien du 8 décembre 1860) se compose de 18 articles. Il déclare (art. 1er) la religion catholique celle de la majorité, et reconnaît ses droits. Un archevêché sera érigé à Port-au- Prince, et plusieurs diocèses établis dans l'île (art. 2). Le traitement du clergé, la nomination des chanoines, curés, vicaires, l'établissement d'ordres religieux, la libre correspondance avec le saint-siége, le respect des lois canoniques, l'administration des grands et petits séminaires, la participation à celle des fonds paroissiaux avec un conseil de notables, sont assurés aux évêquespar lésait. 6, 7, 8, 9, 10, H, 12, 15, 14, 17. Les evéques sont nommés par le président, institués par le saint-siége, et si le saint-siége croit devoir ajourner ou ne pas conférer cette institution , il en informe le président d'Haïti, qui, dans ce dernier cas, nomme un autre ecclésiastique (art A). Les évêques et les membres du clergé prêtent serment (art. 5). Plus d'un pays civilisé pourrait prendre pour modèle ce concordat, si prévoyant et si loyal.
Apres l'échange des ratifications, Mgr Monetti a fait à Port-au- Prince un assez long séjour pour pouvoir féliciter le président Geffrard â l'anniversaire du 22 décembre et le 1er janvier, pour s'occuper avec succès de la réforme du clergé, adresser aux fidèles, à l'occasion
du carême, un maudemeul touchant et utile, suivi d'une exhortation aux prêtres eux-mêmes. Enfin, il a signé, le 6 février 18G1, un règlement en exécution du cjncordtt qui fixe à cinq le nombre des diocèses, égale le nombre des paroisse» à celui des communes et arrête le traitement du clergé. (Moniteur haïtien, 30 mars 1 861 .)
A peu près à la même époque, au commencement de celle année, le retour de la nation bulgare à l'unité catholique consolait le saint-père. La fondation de cinq diocèses, la signature d'un concordat, après quarante années de tentatives infructueuses, sur une grande île de la mer des Antilles, où sont déposées les cendres de Christophe Colomb, ne sont pas un événement aussi considérable; il est cependant la preuve de la fécondité renaissante de la foi, et l'espoir d'un meilleur avenir promis à une terre cpii mérite, malgré ses misères, notre intérêt particulier à bien des points de vue, puisqu'elle lut française, qu'elle est libre, et qu'elle redevient catholique.
(l.iv. IX, p. 231.)
TRAITÉ DE PAIX ENTRE LE ROI ET LES PUISSANCES ALLIÉES CONCLU A PARIS, LE 30 MAI 1814, ET QUI PRÉCÉDA LE CONGRÈS DE VIENNE.
Article premier. — Sa Majesté très-chrétienne, partageant san* réierve tous les sentiments de Sa Majesté britannique, relativement à un genre de commerce que repous e:it et les principes de la justice naturelle, et les lumières du temps où nous vivons, s'engage à unir, au futur Congrès, tous ses elfoits à ceux du Sa Majesté britannique pour faire prononcer par toutes les puissances de la chrétienté l'abolition de la traite des noirs, de telle sorte que ladite traite c sse universellement, comme elle cessera définitivement et dans tous les cas, de la part do la France, dans un délai de cinq année*, et qu'en
outre, pétulant la durée de ce délai, aucun trafiquant d'esclaves n'eu puisse importer ni vendre ailleurs que dans les colonies de l'État dont il est sujet.
(I.k. IX, m, p. 32'i.J