‹ L'abolition de l'esclavage (volume 3)Chapitre 13 sur 78 · OBJECTIONS ET RÉPONSES · texte numérisé non relu

OBJECTIONS ET RÉPONSES

On hésite à croire à une pareille déroute de la justice, de la religion et de Thonneur. On se demande s'il n'y a pas quelc[ues raisons puissantes, quelques intérêts sacrés à l'appui de l'esclayage ; on aime à entendre dire que tous les récits sont exagérés et que, si le nom d'esdavage subsisté , la chose est métamorphosée ; on cherche aussi quelques indices d'une solution pacifique.

J'éprouve ces hésitations et ces désirs.

Ah! ce n'est point pour accuser l'Amérique, ce n'est point pour le plaisir si bas de calonïnier une grande nation que j'interroge ses plaies , c'est dans le désir passionné de Toir cette jeune et puissante société se guérir du mal qui la déVore; Entrons donc dans ce nouvel examen ; après l'histoire de l'esclavage, faisons son portrait, écoutons sa défense et jugeons sa cause.

L'esclavage se défend d'ordinaire par quelques arguments généraux, par quelques raisons spéciales et par quelques difiicultés pratiques.

g 1. — L'origine, TUstoire et la théorie de FEsclaYa^.

Ouvrez rhisloire, dit-on. L'esclavage a partout existé; c'est l'enfance des races ; faut-il se plaindre de ce que tous les hommes ne naissent pas ayant vingt ans? L'esclavage est un fait universel et naturel, c'estl'éducation de là barbarie par la civilisation, c'est le noviciat de la liberté.

£n effet, l'esclavage apparaît dans l'histoire à l'état défait universel comme l'idolâtrie, comme la polygamie, en un mot comme le mal. Mais l'histoire nous apprend que les esclaves, dans, l'antiquité, étaient des races vaincues, asservies par les armes; les esclaves américains sont des races achetées ou élevées par leurs mai- Ires; les esclaves anciens viennent de la guerre, les esclaves modernes sortent du comptoir ou du haras.

L'histoire enseigne encore que ce ne sont pas les races barbares qui ont été asservies par les peuples civilisés, mais au contraire les peuples plus policés qui ont été envahis et réduits en esclavage par les barbares \ Les Assyriens sont tombés sous le joug des Mèdes ; les Mèdes, les Bactriens, les Lydiens, T Asie-Mineure entière, l'Égyple, sous le joug des Perses; les Arabes dominent où Alexandre a régné, les hordes turques ne font que des progrès dans l'esclavage, les Mongols promènent la mort et la servitude depuis la Méditerranée jusqu'aux limites

* Histoire de V esclavage dans Vantûjtiitéy par M. Wallon. Inlroduclio!i,

p. XIX.

i]e l'Inde. En Europe, les Pélasges sont chassés par les Hellènes, les Âcliéens deviennent esclaves. Rome barbare asservit l'Élrurie, la Sicile, Garthage, puis la Grèce. Presque partout la race soumise est la plus avancée, et elle civilise la race conquérante; quand le vaincu est barbare, il corrompt le vainqueur. Voilà la leçon de l'histoire, . qui ne nous présente jamais la servitude comme le premier pas vers la civilisation, mais uniquement comme la victoire de la force.

La leçon qui ressort de l'histoire moderne est plus éclatante encore, elle nous présente toutes les grandes nations de l'Europe chrétienne pratiquant à la fois l'esclavage pendant trois siècles, siècles de civilisation et de progrès, sans que la servitude ait élevé d'un seul degré, ait avancé d'un seul pas, l'éducation de la race asservie, tandis que, là où elle fut établie, et surtout aux États- Unis, la servitude a corrompu, abaissé, rapproché de la barbarie la race maîtresse.

On ne saurait trop insister sur cette leçon frappante. On espérait que la race noire peuplerait l'Amérique et que la race blanche civiliserait la noire; ouvrons les yeux, et regardons les faits :

11 n'y a pas encore quatre siècles que l'Amérique a été révélée au monde. Toutes les races, toutes les langues, tous les cultes de l'Europe déjà parvenue alors à un haut degré de civilisation, se sont partagé cet admirable présent du Gréaleur. Quand on parcourt les grandes statistiques dressées par M. de Humboldt, quand on suit, groupés par chiffres inégaux, les blancs, les noirs, les Indiens, les sang-mélés, les catholiques, les protes-

tants, les idolâtres, dans les vastes et magnifiques régions des trois Amériques, septentrionale, insulaire, méridionale, où se parlent les langues ai^laise, espagnole, française, portugaise, hollandaise, danoise, suédoise, toutes les langues d'origine latine et toutes celles du rameau germanique, sans compter les dialectes indiens, ons'écrie, avec rillustre auteur de ces recherches : « Il y a quelque chose de grave et de prophétique dans ces inventaires du genre humain : tout Tavenir du nouveau mo-ndey semble inscrit ^ » Ouit tout Tavenir, mais aussi le passé. Car, à l'époque ou M. deHumboldt écrivait, la race blanche était à la race noire, dans l'Amérique continentale et insulaire, comme 38 est à 19. Qu'était donc devenue la race noire? car c'est elle, c est la race africaine qui a réellement colonisé l'Amérique. Pendant trois siècles, l'Amérique a reçu dix Africains contre un Européen. Au moment de la découverte,, l'Europe n'avait pas une population assez nombreuse; les moyens et les hiabitudes de longs voyages manquaient également; les missionnaires, les fonctionnaires; les marchands, les criminels, furent longtemps les seuls voyageurs. En Afrique, on avait trouvé une race abondante, malheureuse et docile, prête ou facilement contrainte à changer de ciel et de maître ; on s'était persuadé que la soumettre aux chrétiens, c'était la soumettre au christianisme. Les auteurs les plus sérieux sont d'accord pour évaluer a environ 40 millions le nombre d'Africains transportés en Amérique en trois siècles, et à plus de 20 pour 100 le nombre des morts

« Voyages de Humboldt, 1. 10» p. 539, 540, 544.

pendant la traversée. Depuis lors, plusieurs millions encore ont été emmenés par la traite, d'après des documents officiels ^ Entre les mains des blancs, ces deux races infortunées, les Indiens et les Africains, ont été, Tune refoulée, Tautre asservie, toutes deux sont envoie de décroissance et d'extinction. Il n'y a pas aujourd'hui 10 millions de noirs dans TAmérique tout entière. Aux États-Unis, il n'y en a que 4 millions sur plus de 20 paillions d'habitants. Depuis la suppression encore si incomplète de la traite, cette population, ne recevant plus d'accroissement que par les naissances, est en déclin, car elle sont partout dépassées par les décès '. Aux États- Unis seulement, il y a eu, il y a encore accroissement, parce que des États entiers ont pour industrie V élève des noirs et leur vente ; la traite intérieure supplée ainsi à la traite extérieure. Mais cependant là, comme dans tous les pays qui ont reçu des esclaves par milliers, les bras manquent et on est aux abois. En Europe, les bras sont rares aussi, nous ne songeons pas pourtant à mêler à nos honnêtes paysans des Chinois ou des Indiens. Dans les États du sud, comme à Cuba, comme au Brésil, on demande le renouvellement de la traite, on appelle des imnugrants, on projette des conquêtes.

C'est une loi que l'espèce humaine (et quelques espèces du règne animal partagent ce titre de noblesse), ne s'accroît pas dans la servitude. C'est une autre loi que là où le

« Dans les documents sur Tesclavage, réunis par Grégoire, ancien évêquc de Blois, on lit un curieux discours prononcé à Philadelphie, en 1790, par le révérend docteur Dana ; il évalue à plus de 80,000 par an les esclaves importés en Amérique. (Bibliothèque de l'Arsenal, fonds Grégoire.)

« Au Brésil et à Cuba, de plus de 5 pour 100. (Don JoséSaco.)

Iravail servile des noirs prévaut et fleurit, les blancs disparaissent, par cette raison que les riches n'y ont pas besoin des pauvres ; ainsi la Caroline du sud, maintenant si audacieuse, qui avait en 1790, 107,094 esclaves, et 140,178 blancs, a maintenant plus de 400,000 esclaves contre 300,000 blancs. C'est une troisième loi que la race libre, si Dieu permet qu'elle ne soit pas entièrement corrompue et victime de ses propres forfaits, finit par l'emporter en nombre, comme en activité, sur la race esclave, et la force peu à peu à reculer et à perdre du terrain. Retrempée, depuis un demi-siècle, par de généreuses luttes et par de plus larges emprunts au sang et aux idées de TEurope, l'Amérique du nord a depuis 1819 seulement reçu près de 4 millions d'Européens, un nombre égal à celui de ses esclaves. Que l'on compare les chiffres du recensement de 1 850 et ceux du recensement de 1860 :

Population libre 19,987,571 27,648,645

Population esclave 3.203.999 3,999,853

La population totale a donc grandi de 36 pour 100 en dix ans; mais pendant que celle des États libres augmentait de 41 pour 100, dans les États à esclaves^ la population libre s'accroissait de 32 pour 100 seulement, et le progrès de la population esclave ne dépassait pas 22 1/2 pour 100.

Si les États du sud devenaient maîtres du Mexique, de Cuba, de toutes les terres qu'ils convoitent, ils manqueraient de noirs pour les occuper. On évalue à moins de 50,000 le nombre des esclaves introduits avec de grands

effort» depuis TannexioneD 1847, au Texas, qui aurait pu recevoir dans le même tempsplus de blancs qui n'auraient rien coulé . 11 y a maintenant des États à esclaves qui n'en ont presque plus, comme leDelaware, leMaryland, le Missouri, certsiîin es parties du Kenlucky,dela Virginie, duTeuessee*, entre lesËtats limitrophes, la liberté passe presque l^Tloul la frontière, et la servitude recule. Ainsi la populal\on noire ne se recrute plus par la traite, la surface qu'elle occupe diminue, son accroissement est de plus en pluà inférieur à celui de la population blanche.

On peut donc Taffirmer, la race noire, dans les tristes condîlîons ou elle a été condamnée à vivre, a fini sa mission. Elle n'a pas même servi à peupler rAmériquei et, décimée, abrutie, refoulée, elle n'a pas elle-même été civilisée par la race blanche.

I/argument que les défenseurs de Tesclavage aux États- Unis cherchent dans l'histoire, rhistoire, sur le sol même où on rinvoque, le condamne et le dément.

Après rhistoire, on invoque la religion, on répète à satiété: Dipu a condamné Thomme à travailler; Noé a maudit Gham; le peuple juif admettait Tesclavage.

Ce point si grave siéra Tobjet d'une étude spéciale ^ Bornons-nous ici à quelques mots.

Oui, Dieu a condamné Thomme à travailler, mais non pas à servir. Or, c'est précisément pour se dispenser de travailler que l'homme réduit son semblable en servi-

* IV* partie, Le Christianisme et l Esclavage.

tude. Noé a maudit Cham, mais où donc est le registre d'état civil qui établit la filiation de Cham? « Plus d'un prétendu historien, dit quelque part Voltaire, ne fait pas difficulté de dire : Nous^ non aïeux, nospères^ quand il parle des Francs qui vinrent s'emparer des Gaules. L'abbé Vély dit : nom. Hé ! mon ami, est-il bien sûr que m descendes d'un Franc? Pourquoi ne «erais-tu pas d'une pauvre famille gauloise? » Quelle est donc la famille américaine qui n'a pas un peu du sang de Cham dans les veines? Si Cham a été maudit, quelle malédiction a donc été assez puissante pour survivre au pardon de Jésus-Christ? Le peuple juif avait des esclaves, soit; ' prétendez-vous être encore des Juifs ?

On ose chercher dans le Nouveau-Testament la défense de l'esclavage.

Le Nouveau-Testament recommande la patience et non pas la servitude. Du devoir de souffrir ne résulte pas le droit d'opprimer. Parce qu'on engage le prisonnier à ne pasbrûler sa prison, est-ce qu'on déclare juste sa captivité? Les apôtres disent aux esclaves : « Soyez patients ! » ont-ils dit aux maîtres : «Achetez, vendez, fouettez, séparez? » Ils recommandent l'obéissance au prince, et le prince s'appelait alors Néron ; est-ce qu'ils justifient Néron ?'

On insiste, et l'on répèle : «Comment le iiier? sans l'esclavage, les noirs seraient restés païens ; ils doivent à la servitude le baptêtne et le christianisme. »

On se trompe : les esclaves doivent à la servitude l'horreur du christianisme. Portez en Afrique des missionnaires, allez instruire les nègres à Zanzibar ou au Gabon, imitez les enfants de Claver et de Libermàn,

voilà le Trai moyen de leur porter rÉvangile. Mais leur ravir tous les dons de Dieu, la patrie, la famille et la liberté, et leur dire, le fouet en main : a Travaillez! » puis, avecla même exhortation : « Priez! » on appelle cette contrainte horrible une conversion!

Les documents surabondent pour prouver que la religion ainsi prêchée est stérile et méprisée ^

Dieu veut des âmes libres, et les âmes veulent un Dieu père; Tesclave, s'il prononce le nom deDieu, Taccuse tout bas d-injustice, ou bien il Tadore bêtement, comme un négrier invisible ; religion d'hypocrisie, de superstition, de servilité, jamais d'amour! Quelques pauvres noirs sont pieuk;. convertis malgré la servitude et non par elle, n'ayant pas de peine à imaginer une vie meilleure que n'est pour eux la vie présente, ils attendent le ciel, ils bénissent la mort; les paroles des saintis livres leur semblent un chant mystérieux, écho d'âne patrie lointaine, qui les berce dans les rêves . de la liberté future. Alors ils deviennent pieux ; mais saint Paiil était obligé (de recommander aux meilleurs dé ne pas mépriser leurs maîtres; ils aiment leur état comme le martyr aime sa chaîne.

Ah 1 ne parlons pas de religion; si nous faisonis le mal,

* Dans de curieux Mémoires, récemment publiés, M. le comte de Vaublanc remarqué la dîffiAlté , qu^avaient les nègres de Saint-Domingue à apprendre la religionr et il syoute naïvement; « Il y aurait certainement un certain danger à vouloir absolument leur persuader ce qu'il leur est impossible de comprendre. » On s'en garde bien. En général, tout l'Évangile prêché aux noirs est iin cemmentaire des textes sur la patience : je ne suppose pas qu'on fasse un grand usage devant eux des textes sur Tégalité. (K. I" partie : La religion aux Colonies avant et après Vaholition de resclavage, p. 385.)

n'y mêlons pas le saint nom de Dieu, que surtout les ministres des divers cultes se taisent , leurs dissertations nauséabondes ne prouvent qu'une cLose : c'est qu'au lieu de convertir les noirs, l'esclavage a corrompu les prêtres.

On se rejette volontiers sur un argument plus vague et plus commode.

La race des noirs est inférieure ; l'esclavage n'est pas une question d'histoire ni de religion , c'est une question de race.

Il est aujourd'hui fort à la mode de parler des races.

Je loue fort cette tendance, non-seulement parce que nous lui devons d'admirables recherches et de précieuses découvertes, mais^ en outre, elle me paraît un retour involontaire vers les idées chrétiennes sur l'unité du genre humain. Le temps n'est pas bien loin où la philosophie et l'histoire se donnaient la main pour réduire l'homme à sa simple personne, et un livre qui fil un certain bruit en Allemagne portait ce titre net : L'Individu et son individualité. Croire que plusieurs millions d'hommes sont d'une même race, c'est être en chemin vers l'opinion que tous les hommes sont d'une même famille; c'est admettre que^ceux qui nous ont précédé ont influé sur nous, comme nous agissons sur ceux qui nous suivent; c'est approcher très-près delà doctrine qui affirme T unité et la solidaritédu genrehumain.

Mais quelles conséquences morales ne tire-t-on pas de la théorie des races? Un Anglais est insolent : que voulez-

vous? il appartient à la race saxon ne! Un Français est fanfaron : que voulez-vous? il est de race gauloise ! Un Italien est paresseux : c'est qu'il sort de la race latine. Le fatalisme rentre ainsi dans la conscience et dans l'histoire de la façon la plus brutale et la plus commode. Les sept péchés capitaux deviennent une question de race. Pauvre nègre, tu es esclave: qu'y faire? Tu es de la race nègre, tu ne peux pas dire le contraire.

On insiste et on répond : « Regardez le visage du nègre, convenez qu'il est noir, repoussant, que vous ne prendriez pas une négresse pour femme; la répugnance instinctive est aussi forte au nord qu'au sud. La couleur de la peau, la forme du crâne, les proportions du corpg, la nature des cheveux, dénotent dans le nègre une race différente de la nôtre, et la science confirme l'évidence. »

Linné, Buffon, Cuvier, Lamark, les deux Geoffroy Saint-Hilaire, Mûller, Humboldt, Flourens, quatre mille ans après Moïse, répondent d'une commune voix que les hommes sont d'une même espèce, que cette espèce est née d'un seul couple et que ce seul couple a été créé dans un seul lieu. Une école polygéniste existe encore, elle fleurit aux États-Unis; elle appme, par des arguments scientifiques, la pratique do la servitude; tous les crimes ont leur théorie; il y a une philosophie, il y a aussi une physiologie de l'esclavage. Mais les travaux les plus récents, îes plus approfondis \ proclament et placent au-dessus

« V. les leçons, professées en 1856, par M. Isidore Geoffroy-Sainl-Hilaire, et les belles études, si claires et si fortes, de M. de Quatrefages, notamment ses objections contre la Ibéorie de Tillustre savant suisse, M. Agassiz, main- II. 6

de toute contestation la noble doclrine, je dirai même

le dogme sacré de Tunité de Tespèce humaine.

La science a établi que, du plus parfait des animaux au plus imparfait des hommes, il y a Tinfini ; que les races animales offrent d'un individu à Tautre de la même famille des variations plus grandes que les populations humaines les plus éloignées. Entre le noir et le blanc, les facultés sont semblables, le langage est le même, le crâne est peu différent, les membres, les proportions, la taille, sont les mêmes, Tunion est féconde, et Torgane qui semble le plus distinct, la peau, est composée des mêmes parties, des mêmes couches, disposées dans le même ordre, formées des mêmes éléments, groupés de la même manière, et présentant seulement une coloration dont la teinte varie beaucoup, se voit sur certaines parties de Tépiderme du blanc, et paraît, disparaît, ou du moins se modifie, sous Tinfluence du milieu, de Tâge ou du croisement.

Et quand même le noir ne serait pas de votre race, par quel argument conclurez-vous de cette différence qu'il doit être votre esclave?

Aucune preuve physique ne peut démontrer que la couleur d'un homme est une livrée de servitude, et Thomme ne porte pas ses titres de noblesse sur le parchemin de sa peau. A-t-il une âme? Là est toute la ques-

tenant professeur dans un des États du Sud de TAmérique, et qui soutient que tous les hommes font partie de la même espèce, mais sont issus de plusieurs couples, et ont été créés par nations, dans huit centres zoologiques. (Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1860; 1", 15 janvier; 1", 15 février; 1", 15 mars, 1861.)

ftîon. Un homme ne peut pas être esclave parce qu^il est un homme; celui qui ne comprend pas cela^ mérile-t-il lui-même le nom d'homme?

« N'est-il pas certain que par ses défauts, plus encore que par sa figure, le nègre est un être inférieur? Il est paresseux, mou, ivrogne, cruel, incapable de* travail ^ou de vertu sans contrainte. 11 est vraiment fait pour son état inférieur ; le peu d'éducation dont il est susceptible, il le doit à la servitude. »

Je connais cet argument, et je lis dans le message déjà cité du gouverneur Adams, daté de Columbia, *24 novembre 1856, ces incroyables paroles : « Jusqu'à oe que la Providence en décide autrement, rAfrîcain doit conlinuer à être un porteur de bois et un tireur d'eau.... Il fut un temps ou une philanthropie niaise (cmiting) nous a peu à peu tourné Tesprit à croire que l'esclavage était injuste. Les recherches ont entièrement changé l'opinion commune sur ce point. Le Sud croit maintenant qu'une mystérieuse Providence a mêlé les deux races sur ce continent dans des vues sages, et que leurs rapports mutuels ont profité à toutes deux. L'esclavage a élevé l'Africain à un degré de civilisation que la race noire n'a jamais atteint en aucun temps et en aucun pays. »

Touchante profession de foi, et bien digne d'un ho monyme de cet illustre Adams qui prononça, en 1835; un discours mémorable contre Tesclavage! Au moins faudrait-il être d'accord sur les bases de cette vertueuse théorie. Si vous avez fait l'éducation des esclaves, comment sont-ils encore si paresseux et si voleurs? Si l'escla-

vage n*est à autre fin que l'éducalion, soyez conséquenls et affranchissez tous ceux qui sont devenus instruits et inlelligents , ceux qui mènent vos maisons et sauvent vos fortunes; ne gardez que les ignorants, les méchants et les imbéciles. Mais depuis quand nos défauts sont-ils une raison* de servitude? A ce compte, que de blancs sont dignes des chaînes et du fouet! Que de nations entières ont besoin d'être renvoyées 5 cette bienfaisante école! Les États du Sud, je le sais, (le Mexique et Cuba le savent mieux encore), sont disposés à se dévouer de celte façon à être les pnîcepteurs des mineurs de la famille humaine. Que leur apprendront-ils? la réponse est simple : ils leur apprendront à être esclaves; or, à porter du bois el à tirer de l^eauj ceux-ci s'élèveront assurément à un degré de civilisation qu'ils doivent désespérer d'atteindre en aucun temps, en aucun pays. Oh ! la bonne nourrice!

Non, l'esclavage ne corrige pas les vices de la race africaine, il les augmente; la dégradation n'est pas la cause de la servitude, elle en est la suite.

Je sais les défauts de cette malheureuse branche de la famille humaine, et je ne m'attends pas à célébrer de sitôt un Bossuet, un Raphaël ou un Newton africains. Mais nous commençons à mieux connaître les noirs, non-seulement par les aveux de ceux qui les emploient, mais aussi par les récits de ceux qui les visitent. Ce n'est pas en vain que Mungo-Fark et Caillé ont parcouru le Soudan par Kacundy et Tombouctou , que Denham et Clapperlon ont pénétré jusqu'au lac Tsad, que les frères d'Abbadie ont exploré l'Abyssinie, que

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Barlh, Owerweg et Vogel oui suivi le cours si bizarre du Niger, que Lîvingstone a traversé le Sud, de Loanda à Quillimanc, que Raffenel, Loarer, Hecquard, Tamiral Bouel, le capitaine Guillain ont visité les- côtes du Sénégal, de la Guinée, du Dahomey, que Mgr Massaïa évangélise les Gallas, et Mgr Kobès les deux Guinées. Nous n'en sommes plus réduits aux récits d'Hérodote sur le voyage au pays des Nasamons, ni même aux observations fort intéressantes mais incomplètes du P. Labat , de Barbot, de Tillotson et des autres voyageurs du seizième et du dix-septième siècle ^

Nous savons maintenant que, divisées en de nombreuses tribus, les unes en proie à d'abominables tyrans et aux horreurs d'un fétichisme où le serpent rappelle l'antique symbole du démon, et où les sacrifices humains sont la figure de la confiance instinctive de l'humanité dans un sang réparateur, les autres soumises au joug par l'invasion de hordes musulmanes, presque toutes les peuplades noires se ressemblent par beaucoup de bonté et de douceur, une grande vigueur corporelle, une sobriété égale à celle de l'indien, et assez d'ardeur au travail et d'intelligence commerciale pour avoir cultivé de vastes régions, fondé des villes de vingt et trente mille âmes. Nous savons aussi que la vente des esclaves aux Européens est l'origine principale et l'exemple des pillages et des atrocités qui pèsent sur les noirs de l'Afrique. Nous savons enfin que, malgré l'abâtardissement de longs siècles de ténèbres, de sang,

* V. les 50 volumes de V Histoire des Voyages, Didot, 17M.

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de superstition et d'oppression, plusieurs tribus sont belles, intelligentes et dignes des types les plus élevés de la famille humaine.

Habituellement^ après avoir parlé de la race, on parle du climat. c< Les blancs, dit-on, ne peuvent supporter les ardeurs du soleîl : le climat oblige à employer des noirs. »

Examinons le fait :

Le coton souffre du froid, mais aucune température n'est trop haute pour sa végétation : il réussit surtout dans les terrains d'alluvion voisins de la mer; au delà du 35® parallèle, sur la côte orientale de l'Amérique, au delà du 39% sur la côte occidentale , il ne peut plus être cultivé, tandis que, sous d'excessives chaleurs, au sudouest du Texas, il vient à merveille. Mais ces chaleurs sont-elles tout à fait insupportables aux blancs? Il est permis d'en douter % car avant l'introduction des nègres, on s'est servi des blancs, à Cuba, pendant dix ans, à Saint-Domingue, pendant dix- huit ans; dans les colonies françaises et même à la Guyane, on a commencé par des engagés blancs; à Porto-Rico, à Pernambuco, le travail est opéré en grande partie par les blancs ; de même au Brésil, de même à Cuba, ou il y a autant de blancs

* V. notamment le livre de M. de Nouvion sur la Guyane, et le Traité de Géographie et de Statistique médicales, par le docteur Boudin.

que de noirs. Des documenls certains prouvent que le travail des noirs sVst introduit non pas à cause de la mortalité des blancs, mais à cause de leur paresse.

Enfin, il n'est pas douteux que là où le travail est pénible aux blancs, il est également très-pénible aux noirs ; c'est bien pour cela qu'on les y contraint par la force.

Admettons d'ailleurs, parce que cela est vrai, qu'il est quelques points où les noirs seuls peuvent supporter la chaleur. Il en résulte trois conséquences :

1** Partout où le soleil n'a pas la même intensité, l'argument cessant d'être applicable, l'esclavage des noirs devrait disparaître. Or, dans la Virginie, le Kentucky, le Maryland, la Caroline du Nord, leDelaware, la Floridci la température comporte parfaitement, comme chacun peut s'en convaincre en regardant la carte, le travail des blancs. Si Ton emploie des noirs, ce n'est pas que le soleil brûle les blancs, c'est que la paresse les glace !

2* Les rayons du soleil divisent entre les hommes le travail, la terre et ses produits, mais ils ne tracent pas de ligne obligatoire entre la liberté et la servitude. C'est calomnier le soleil. Là même où il exige des bras noirs, il permet des bras libres.

3** S'il est un climat que le Créateur ait rendu habitable aux seuls noirs, qu'on le laisse aux seuls noirs, qu'ils l'habitent en maîtres, que les blancs se retirent. Est-ce que nous colonisons sur les bords du lac Tsad î Est ce que nous achetons des maisons à Kano ou à Tombouctou? Ne mêlons pas le monde noir et le monde blanc, et ne demandons pas au soleil des arguments

pour nous asservir les uns les autres, mais des limites

pour vivre en paix là où Dieu nous a fixés.

Qu'on en finisse donc avec tous les arguments de Téducalion, de la race, du climat, qui sont bons pour conduire rhomme à dompter les chevaux et à apprivoiser les singes, à acclimater les vigognes et les lamas, mais ne Tautorisent pas à porter sur son frère une main sacrilège!

Dans son Voyage aux AnlilleSj M. Granier de Cassagnac a développé un argument aujourd'hui très-répandu en Amérique, et plus honorable pour les noirs. On déduisait la servitude de l'inégalité; il la déduit de Tégalité. Elle est un traité, un contrat réciproque entre un vendeur et un acheteur, un des modes de l'organisation du travail, avantageux aux deux parties.

« Les esclaves vendus par les rois africains sont des esclaves de trop à eux, travaillant chez eux, nés chez eux ; il y a de loin en loin quelques prisonniers de guerre, mais c'est l'exception et elle est rare. »

ce La Iraite, ce prétendu commerce de chair humaine, se réduit, pour les hommes de bon sens, à un simple déplacement d'ouvriers , avec un avantage incontestable pour ceuX'Ci\ La servitude ne constitue pas pour ceux qui la subissent un état violent; c'est une manière d'or-

* Voyage aux Antilles, 1842, p. 137-159.

gnnisalion du travail qui garantit Tentretien du travailleur sa vie durant, moyennant la somme d^efforts dont il est capable.... L'établissement de la liberté en Europe y a détruit Tancienne organisation économique qui résolvait le problème de Tassislance matérielle des hommes par le travail obligatoire , mais elle n*a pas encore trouvé une solution nouvelle et équivalente, car, à rheure qu'il est, les travailleurs libres consomment plus qu'ils ne produisent, et la preuve, c'est qu'ils reçoivent en supplément, de la société, l'aumône, les dépôts de mendicité, Thospice des enfants trouvés et l'hôpital. »

c< Il faut l'impénétrable croûte d'absurdité qui sert d'enveloppe à la cervelle des philanthropes européens pour qu'ils ne soient pas saisis par ces vérités. »

Après l'histoire et la religion, la question de couleur et de races, nous voici donc en présence d'une science de plus, Véconomie politique. Elle nous prépare des lumières nouvelles.

Pleines d'un ingénieux cynisme, les assertions qui précèdent donneraient à rire, s'il était possible de rire en un pareil sujet, à trois classes de lecteurs, les voyageurs, les jurisconsultes et les économistes.

Ne disculpons pas les philanthropes, laissons sur leur cervelle cette croûte impénétrable j et félicitons-les seulement de ne pas la porter sur le cœur.

I. Que répondent les voyageurs à cette imposture si calme sur les prisonniers de guerre et la chasse aux esclaves?

Denham, Oudney et Clapperton ont assisté à une

de ces ghrazia\ ils ont entendu le plus intelligent des chefs, El Kanemi, le régénérateur du Bornou, chanter son triomphe et s'écrier : Le sang de mes ennemis a désaltéré et nourri mes chefs; leurs troupeaux^ leurs maisons^ leurs femmes forment notre butin... Tai détruit cinq royaumes... Je reviens après avoir humilié mes en/nemis et les avoir réduits en esclavage. Les ennemis de mon peuple sont devant lui comme les troupeaux sans pasteurs devant V hyène , ils sont dévorés.

Ils ont trouvé sur la route du Fezzan au Bornou, comme des jalons sinistres, surtout auprès des puits, des centaines de squelettes d'esclaves morts en route de fatigue et de soif.

« Ces infortunés, dit Oudney, sont traînés à travers les déserts avec moins de soins et de précautions que chez nous les troupeaux conduits aux abattoirs. . . J*ai compté près d*un puits pins de cent squelettes, la peau tenait encore à quelques-uns, mais nul n'avait songé à jeter un peu de sable sur ces déplorables restes. L'horreur que je manifestai excita le rire des Arabes : « Bah ! s'écrièrent-ils, ce n'étaient que des « nègres ! malédiction sur leurs pères! » Puis, avec la plus grande indifférence, ils se mirent à remuer ces ossements au bout de leurs fusils, disant : <( Ceci était une femme, ceci était un jeune homme. »

« La majeure partie de ces infortunés avaient formé le butin du sultan du Fezzan, revenant d'un ghrazia dans le Ouadey; au départ, on ne s'était assuré que d'un quart de ration par individu, et il en mourut plus de faim que de fatigue. Ils marchaient enchaînés par le cou et par les jambes; les plus robustes seuls atteignii^ent le Fezzan dans un état complet d'amaigrissement et de faiblesse : on les y engraissa pour le marché de TripoU. »

* Le Niger, par M. Tugnot de Lanoye.

Toutes ces horreurs étaient pourtant postérieures à Tabolition cle la traite I

U. Que répondent les jurisconsultes à cette théorie nouvelle des contrats î

Qu'un contrat est nul, quand il n'y a pas égale liberté des contractants; qu'un contrat est personnel et n'engage pas la femme, les enfants et toute la postérité ; enfin qu'on ne peut vendre que ce qui est dans le commerce. c< Le titre de l'acquéreur ne saurait être meilleur que le titre du vendeur, dit excellemment M. le duc de Broglie \ et si le titre du vendeur est fondé sur la violence ou sur la fraude, si l'objet vendu par sa nature n'est pas vénal, s'il n'est pas légitimement dans le commerce, la partie intéressée est toujours fondée à réclamer. »

III. Que répondent enfin les maîtres de l'économie politique à cette prétendue théorie d'organisation du travail?

L'histoire et la science sont d'accord sur deux faits capitaux, dont la démonstration est peut-être le plus grand service rendu par l'économie politique :

Le premier, c'est que la propriété a pour origine la nature de l'homme et le travail. L'homme ne possède le fruit de ses facultés que parce qu'il possède ces facultés même, d'où il suit qu'il ne peut se vendre lui-même sans cesser d'être un homme, ni acheter un autre homme sans détruire la base même de tout droit de propriété*.

« Rapport, p. 4. — Raynouard, Du Droit Industriel.

' Justice et Charité, par M. Cousin. — La Propnété, par M. Thiers.

« Je demande, disait un juge, qu'on me monire un contrat de vente signé de la main du Créateur. »

Le second, c'est que toutes les merveilles de la civilisation moderne, toute sa supériorité, sont dues à la liberté du IravaiL Ce qui fait l'irrémédiable infériorité du travail esclave devant le travail libre, c'est que des deux mobiles que la nature a mis en jeu pour nous faire agir, la crainte et l'espérance, l'esclavage n'en emploie qu'un seul, la crainte \

L'esclavage est plutôt une question de salaire. Le calcul est simple : le nègre coûte peu à élever, peu à prendre, peu à apporter ; il est docile, et, s'il ne l'est pas, il le devient à coups de fouet; la dépense de sa nourriture, de son logement, est la moindre à laquelle on puisse réduire, une créature humaine. Il semble que jamais travail ne puisse lulter de bas prix avec celui-là. Cependant ce calcul est déçu. Le travail qui coûte le moins produit le moins; l'économie politique a constaté ces belles lois : la terre vaut surtout par l'homme, l'homme vaut surtout par l'âme; travail à la tâche, c'est celui de l'homme libre et moral, il est le meilleur; travail à la journée, c'est celui de l'ouvrier inférieur, il produit moins au salarié comme au maître; travail servile, c'est le degré le plus bas; nulle énergie, nul intérêt, nul ressort que la crainte. Quand on a divisé les frais d'achat et d'éducation, l'intérêt des capitaux employés, la dépense d'entretien de Tesclave, par le total des journées utiles, on s'aperçoit que ce travail gratuit est fort cher. Il n'y a pas de

* Baudrillart, Manuel d'économie politique^ p. 75.

ÉTATS-UNIS D*AMÉIUQI:E. Oe'S

comparaison à établir, selon l'expression déjà citée de Théodore Parker, enlre le travail que tirent les hommes libres du fer et du feu, ces machines du dix-neuvième siècle après J. C, et celui que produisent des esclaves, ces machines du dix-neuvième siècle avant J. G.

En même temps, la rareté de la denrée en a augmenté la valeur, l'accroissement de la population libre a diminué le salaire de celle ci, Tinfluence de ces deux causes réunies est telle, que, dans plusieurs États, le travail servile commence 5 n'être plus rémunérateur. Un auteur américain^ a calculé à quelle époque le travail libre serait moins cher que le travail servile, et il annonce que ce sera en 1923.G'est là une pure hypothèse. Le salaire ne décroît pas avec l'augmentation de la population, quand la demande de travail augmente plus encore, et l'on ne saurait se résigner à voir le salaire des blancs réduit aux moyens de subsistance des nègres. Un travail forcé et sans salaire est une monstrueuse injustice, il faut le prohiber, telle est la vraie question. Mais cette mauvaise action devient même un mauvais calcul.

L'Amérique offre d'une manière frappante la preuve de la vérité de ces doctrines : elles valaient la peine qu'un chapitre tout entier leur fût consacré, et nous l'avons fait dans celui qui précède.

Ainsi, la prétendue théorie de l'esclavage fondée sur l'histoire, le droit, l'économie politique, est réfutée par les voyageurs, par les jurisconsultes, par les économistes.

Sans doute les sociétés libres connaissent 1a misère,

* Cilé par Wcsfon, Progress of Slaveiij,

la charilé est entrée dans le monde le même jour que la liberté, et la charité ne suffit pas à tout. Mais je voudrais savoir si les esclaves malades sont partout mieux traités que nos pauvres dans des hôtels-Dieu chrétiens? L'ouvrier est-il seul exposé à la mendicité ; ne peutelle devenir le lot du millionnaire? pourquoi l'auteur de l'argument ne se met-il pas en esclavage par prudence, de façon à n'être pas exposé à mourir à l'hospice?

C'est à l'Amérique elle-même qne nous demanderons enfin la réponse à cette singulière théorie politique qui remonte à Aristote : Il est bon qu'une partie des hommes soit esclave, pour que l'autre se livre, sans souci de la vie matérielle, aux arts, et surtout à l'exercice des droits politiques. Singulière compensation qui rappelle la plaisanterie d'Hogarth sur les gras et les maigres. Il importe à l'équilibre du monde que chaque homme gros ait un homme maigre pour contrebalancer son poids.

Nous n'invoquerons pas les exemples de l'Asie et de l'Afrique, antiques terres à esclaves, ni ceux de Sparte et d'Athènes \ nous ne referons pas le tableau des démocraties que Tesclavage menace d'épuisement et de désordre, des aristocraties qu'il tue par la corruption et l'insurrection. Ce que nous avons précédemment écrit de l'état de l'Amérique suffit amplement. Quels traits

* WaUon, XXVL

nous pourrions ajouter à celte lamentable peinture !

Le nombre des crimes, la décadence de la justice, Tétat du clergé, la corruption des familles, dans les États du Sud, sont écrits en lignes authentiques et ineffaçables dans tous les documents.

On s'accorde notamment, nous Tavons déjà dit, à at* iribuer à Tesclayage Taffaiblissement de la vie publique, la violence des partis, le dégoût des hommes éclairés pour une politique où la brutalité a plus de part que rintelligence.

C'est ici que le système de compensation retrouverait une application plus exacte; il n'est pas vrai que la servitude domestique soit le support de la liberté publique, mais il est vrai que la civilisation recule devant la barbarie, que les anges fuient devant les démons, que la vertu disparaît devant le vice, le talent devant la grossièreté, que le parti qui entend garder les noirs a prévalu sur le parti qui voulait conduire au progrès les blancs, que Washington et Franklin ont fait place à Walker et à Lopez.

Nous avons peut-être accordé trop d'espace à cette discussion des arguments généraux et théoriques que les partisans de l'esclavage ont mis en circulation. On éprouve une souffrance véritable à discuter honnêtement des choses que la conscience sait être malhonnêtes. Mais on est aussi fort récompensé quand on a pu chasser de la région pure de l'âme, de la pensée, de la science, une théorie qui s'y était glissée à coups de mauvais argu-

menls. Désavouée par Thistoire, par la philosophie, par Téconomie politique, qu'elle avait tour à tour invoquées, dépouillée de ces vêtements d'emprunt, comme un voleur du coslume d'un honnête homme, cette théorie es! réduite à Tétat d'un fait pur et simple, fait grossier, formidable, difficile à vaincre, mais au moins privé du secours des deux plus fortes armes qui soient au monde, la conscience et la raison.

Allons à ce fait, et, après les arguments généraux et théoriqueSj examinons les arguments spéciaux et pratiques.

Ils se réduisent à deux, plus particulièrement à Tusage, l'un des dames, l'autre des citoyens des États- Unis.

La plus sensible des dames de la Havane ou de la Nouvelle-Orléans console son cœur avec ces paroles : c< Les esclaves ne sont pas malheureux, »

Le plus philanthrope des docteurs américains s'écrie : L'esclavage est un mal, mais V émancipation est impossible ! Il n'y a pas de remède légal. »

Donnons à ces deux objections la réponse qu'elles méritent.

§ 2. — Le bonheur des Esclaves.

Rien de plus commun dans les livres américains que cette phrase :

c< L'esclave n'est pas malheureux; en Afrique, il l'eût c< été bien davantage, en France ou en Angleterre; Tou- « vrier libre est-il moins à plaindre? »

On suppose que je vais emprunter, pour répondre, des faits aux célèbres romans de madame Beecher Stowe, des raisons au livre de Channing.

Le livre de Channing est, à mes yeux, l'un des plus admirables que la religion et le patriotisme aient jamais inspirés, et les romans de madame Stowe sont Tun des plaidoyers les plus éloquents qui soient sortis de la main d'une femme; je suis résolu cependant à n'en point faire usage ^

Je suis prêta tous les aveux , à lous les tempéraments, à toutes les concessions que l'on voudra ; restons vrais; hélas! la vérité est assez lamentable.

Ainsi je veux croire que le nègre était plus malheureux en Afrique ; mais il ne s'agit pas de savoir comment il est traité sur la terre de Mahomet, il s'agit de savoir comment il doit l'être sur celle de Jésus-Christ.

Si nos villes renferment des misérables plus à plaindre que certains nègres, c'est une raison pour améliorer la condition des blancs, nullement pour maintenir la condition des noirs.

* Je ne tcux pas mettre seuls en cause les Américains ; leurs arguments pour et contre Tesclavage, je les retrouve dans les luttes suscitées autrefois en Europe par les mêmes débats; peut-être l'esclavage n'a-t-il jamais été justifié avec plus de verve et d'obstination qu'en France; aussi, afin d'éviter les traductions, d'épargner les Américains, et d'infliger aux auteurs français qui ont soutenu cette cause maintenant déshonorée la honte de se voir relus encore après de longues années, un grand nombre de mes citations leur est emprunté.

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