‹ L'abolition de l'esclavage (volume 3)Chapitre 4 sur 78 · ESCLAVES · texte numérisé non relu

ESCLAVES

1607. Virginie établie par les Anglais.

1796. Tennessee admis

dans

1627. Dela^are par les Suédois.

1812. Louisiane.

id.

1655. Maryland par les Irlandais catholi-

1817. Mississipi.

id.

ques.

1819. Alabama.

id.

1630. Nord Caroline par les Anglais.

1825. Missouri.

id.

1670. Sud Caroline par les Huguenots.

1836. Arkansas.

id.

1733. Géorgie par le général Oglathorpe.

Igi5. Floride.

id.

1782. Kenlucky admis dans l'Union.

1846. Texas.

id.

* L'agriculture proprement dite, la culture du blé et celle de la vigne, uc se sont, en aucun lieu et en aucun temps, accommodés de Tesclavage. Les Romains, quand leurs biens fonciers se sont étendus, ont été ruinés, faute de pouvoir employer à la culture de leurs champs un assez grand nombre d'hommes libres, et malgré la quantité de leturs esclaves, ou plutôt par suite de culte quantité même, car il fallait entretenir toute Fannée des bras qui

• h'ffvaient d'emploi qu'une partie de l'année. Ainsi le sucre, le coton, le café, choses dont l'homme peut à la rigueur se passer, voilà ce que Tescla-r vage "produit ; le pain, le ™, les aliments nécessaires, sont, par la grâce de

. Dieu, des dons du travail libre.

* Le coton longue soie est cultivé avec difficulté ; on en récolte à peine un dixième contre neuf dixièmes de coton courte soie. Mais, dans celui-ci, le coton adhère si fort à la graine, qu'un homme ne peut en éplucher à la main plus d'une livre par jour. Même avec les rouleaux et les roues dont se servent les Indiens, la dépense est encore excessive et telle que, jusqu'à Tinvention de Whitncy, l'Amérique exportait à peine cette sorte de coton. En 1794, l'exportation s'élève de 187,000 balles à 1,601,760. En 1800, elle atteint 17,000,000. En 1810, 95,000,000, et actuellement elle dépasse 1,100,000,000 de livres.

Le saw-gin, machine scie, est perfectionné maintenant ; il a l'inconvénient de couper la fibre du coton longue-soie; on se sert de préférence de la machine connue -sous le nom de roUer-gin de Mac'arthy. [American Slavery, par Senior,p. 11, 1856. — La Question du coton en Angleterre, par John Nmet, Rame des deux Mondes du 1" mars 1861.)

ÉTATS-UxMS D'AMÈUIQUE. 17

exportait à peine 200,000 livres de coton; elle en exporte iïujourd'hui pour plus tic 600 millions de francs. Yoilà, sans parler du riz, du tabac et surtout du sucre, ce que produit le travail des pauvres esclaves ! Mais voilà aussi ce qui produit, encourage et décuple Tesclavage. 11 plaît à Dieu que nous retrouvions la solidarité humaine jusque dans les plus vulgaires détails, et on frémit en pensant ce qu'une pièce de colonnade coûte de peine, à" Tautre bout du monde, à des êtres humains, sans parler des êtres soi-disant libres, que les fabriques de Manchester emploient à tisser ce que des mains esclaves ont récolté !

Ce (ju'un pareil commerce a donné de développement aux Etals du Sud, on le comprend ; la cession de la Louisiane par la France, de la Floride par TEspagne, ajoutèrent à cette prospérité.

Mais comment fournir à la demande de bras qu'elle suppose, et sans la traite*, comment obtenir assez d'esclaves ?

On y pourvut par la traite clandestine, puis par un autre moyen abominable, rélève des nègres. On élève des nègres comme ailleurs on élève des chevaux, on a un mâle pour dix femelles, on pousse à la reproduction par tous les moyens, on multiplie les produits, puis on les

* Le révérend J. Dana, dans le discours de 1790 déjà cite, cs'jme que, pour recruter Tesclavage aux Étals-Unis et aux Indes Occidentales qui renlcrmaient ensemble 1,601,302 esclaves, il fallait une importation de 70 à 80,000 esclaves demandés k l'Afrique tous les ans. 11 en concluait que, depuis le commencement de la traite, TAfrique avait fourni près de 20,000,000 d'esclaves, soit, k30 liv. st. par tète, une valeur de 603,000,000 liv. st., ou 1,500,000,000 fr. d'êtres humains.

vend. Plusieurs États sont nommés, comme nos départements, qui produisent des bestiaux, pays d' élèves breeding «(a^as^ Pratique infâme, inconnue des anciens, et cent fois plus odieuse que la traite, car elle conduit à vendre des enfants qu'on a vus naître, qu'on a fait baptiser, elle oblige à séparer la famille, elle la transforme en un haras reproducteur !

Par ces deux moyens et malgré la mortalité qui diminue en tous pays les races esclaves plus vile que tes races libres, on a pourvu à la demande de cette marchandise animée; il n'y avait pas 700,000 esclaves, nous l'avons déjà dit, dans tous les Étals-Unis, en 1790 ; en 1850, le Sud seul en possédait 5,200,364.. Le nombr.^t^tal des gens de couleur était alors de 3,591,000-, il s'élève en 1860, à 4,490,000.

Sans doute, la résistance du Nord a continué. Dès 1787, Jefferson fit voter une loi qui organisa le territoire du nord-ouest de TOhio et déclara qu'il n'y aurait plus d'esclavage dans cette contrée. Six grands États, peuplés de quelques milliers de sauvages en 1790, et habités par

* On évalue à 120,000 par an le nombre des nègres élevés et importés d'État à État à Taide de cette infâme industrie. La Virginie seule en vend de 40 à 50,000 pour plus de 100 millions de francs; la Caroline du Nord^ le Kentucky et le Maryland sont les États où il s'en élève le plus, après la Virginie; ils sont reçus par la Louisiane, TArkansas, TAlabama, le Mississipi et les autres États à esclaves. Quelques-uns des États à élèves voient leur population noire grandement diminuer par l'effet de la vente et l'immigration des blancs. Ainsi le Delaware n'avait plus en 1850 que 2,290 esclaves, le Missouri que 87,452 contre 592,000 blancs. Diminution analogue dans la Caroline du Nord, le Maryland, le Kentucky, qui n'a plus que 210,981 esclaves contre 761 ,405 blancs, la Virginie qui a 472,528 esclaves et 894,800 blancs.

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUK. Il

cinq millions d'êtres libres en 1850, se partagent aujourd'hui cette terre.

Mais peu à peu, Tinfluence des Étals du Sud a envahi la législation, et Ton peut compter ses pas au nombre des lois et des mesures qui se sont succédées.

g 2. — Du compromis da RlissoDri A l'élection du président

Bnclianan (1820-1857;.

De 181 8 à 1820, une grande controverse s'élevaà Toccasion de Tannexion de TÉtat du Missouri. On sait que parvenue 40,000 habitants, un lerriloire peut demander son annexion comme État. Le Missouri avait, dans sa constitution, admis Tesclavage. Deux fois la Chambre des représentants refusa l'annexion, deux fois le Sénat la vota. Enfin on admit le Missouri sur )a proposition de M. Clay, mais en convenant par un compromis, connu sous le nom de compromis du Missouri, que désormais on ne pourrait plus établir Tesclayage au delà d'une ligne parallèle tirée par 36 degrés 30 minutes de latitude nord, à Test et à Touest du Missouri : « Plaisante justice, disait autrefois Pascal, qu'une rivière ou qu'une montagne borne: vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà !»

Le Sud accepta ce compromis qui lui assurait deux voix de plus dans le sénat. Le Nord le vota par faiblesse, espérant que les immenses territoires de TOuest assureraient à la liberté la prépondérance dans Tavenir. Mais c'est la fatalité de cette douloureure iiistoire ([ue

chaque faiblesse a pour conséquence des crimes irrémédiables. La servitude ctla liberté ayant ainsi chacune leur domaine, ce fut à qui formerait le plus tôt des Étals nouveaux pour gagner dans les Chambres des voix nouvelles et conquérir la majorité.

On sait qu'il y a deux sénateurs par Etat, quelque soit le chiffre de la population, et un représentant seulement pour un nombre d'habitants qui ne peut être inférieur à 30,000 habitants, et que la loi qui le Qxe tous les dix ans, {Constitulion, art. 1", sect. ii, § 5) a successivement porté à environ 90,000.

Il en résulte qu'un nouvel État ayant moins de 100,000 habitants à peine installés, exerce autant d'influence dans le Congrès que l'État le plus ancien et le plus peuplé, et que la minorité de la nation peut ainsi dominer la majorité et tout paralyser. D'autre part, quand le candidat à la présidence n'obtient pas la majorité des voix, la Chambre des représentanls choisit en votant encore par État {Constitution, art, II, sect. f% § 3)^ nouvelle occasion pour la minorité de la population de faire prévaloir ses volontés. Dès lors on comprend l'intérêt extrême qu'on attache à l'annexion de nouveaux États au Sud comme des poids de plus dans Tun des côtés de la balance. L'instrument de cette politique d'annexion, c'est la violence; déjà le Mississipi, l'Alabama, l'Arkansas, avaient été arrachés aux Indiens, et les civilisés y avaient établi la servitude inconnue des sauvages. Le Texas fut volé au Mexique.

Volé! Le mol est de Channing. il faut lire l'admirable lettre de ce grand citoyen à M. Clay sur ce crime. Le

Texas appartenait au Mexique. Or, le Mexique, donnant une leçon de liberté à la République américaine, avait, en secouant le joug de l'Espagne, noblement décrété que dorénavant personne ne naîtrait esclave^ ne sérail irdroduit comme tel, dans les Etats mexicains.

Pour ouvrir un territoire nouveau à Tesclavage*, pour donner une proie aux spéculateurs *, on alla au secours de ce qu'on appela pompeusement l'indépendance du Texas, c'est-à-dire la révolte d'une faible minorité d'habitants stimulés par des colons américains. Et à qui donna-t-on la conquête? A ces citoyens valeureux pour prix de leur révolte coupable? Nullement j la généreuse Amérique s'empara du territoire, sous prétexte de le protéger.

« Dans l'armée de 800 hommes qui ont remporté la victoire, dissipé les forces mexicaines et fait prisonnier leur chef, il n'y avait pas plus de 50 citoyens du Texas qui eussent des griefs à venger sur un champ de bataille. Dans cette guerre, les Texiens ne sont qu'un nom, un prétexte à l'abri duquel les aventuriers venus d'une autre contrée ont accompli leur œuvre de pillage... »

ce II est des crimes qui, par leur énormité, touchent au sublime; la prise du Texas par nos concitoyens a des droitsà cet honneur. Les temps modernes n'offrent aucun

* « L'annexion du Texas étendra et perpétuera Tesclavage, c'est pour cela qu'on en veut. En ce point, il ne peut y avoir de doute. Dès l^année 18^20, Kannexion du Texas était discutée dans les États du Sud et deTOuest. On assurait qu'on pourrait y former jusqu'à neuf États à esclaves aussi grands que le Kentucky... On calculait la hausse qui serait ainsi produite dans le prix des esclaves, » etc. (Channing, p. 309).

* Des assemblées révolutionnaires de Texiens avaient concédé à des spéculateurs, pour 20,000 dollars, 400 lieues carrées de terres publiques.

^n L'ESCLAVAGE,

exemple de rapine commis par des individus sur une aussi large échelle. Ce n'est rien moins que le vol d'un Étal. Le pirate prend un vaisseau, les colons et leurs associés ne se contentent pas à moins d'un empire ^ » Écoutez encore ces paroles prophétiques : « Par cet acte, notre pays entre dans une carrière d'usurpation, de guerre et de crime... Nous tirons vanité de notre accroissement rapide... Notre peuple se jette en dehors des bornes de la civilisation et s'expose à retomber dans un état demi-barbare pour la gloire d'avoir de vastes possessions, nous inquiétant moins de consolider que d'étendre nos institutions... Il est temps de songer sérieusement, fermement, à nous contenir... L'annexion du Texas est le commencement de conquêtes qui ne s'arrêteront qu'à l'isthme de Darien, à moins qu'une juste et sage Providence ne nous arrête et ne nous fasse reculer. Cessons désormais de crier : La paix ! la paix! notre aigle excitera sa faim et ne l'apaisera pas sur sa première victime; il flairera une proie plus tentante, un sang plus enivrant à mesure qu'il avancera au Sud. Le Texas est le premier pas vers le Mexique... Est-il résigné à n'être qu'une victime passive?... Croyonsnous que l'Angleterre restera spectatrice d'une mesure qui ressuscite la traite et annule les efforts que, depuis 'ongues années, elle a faits pour la cause de l'humaflité?... Mais en ajoutant le Texas à la Floride, nous entourons le golfe du Mexique... L'archipel des Antilles entrera nécessairement dans ces projets d'empire qui

< Cbanning, p. 292.

grandissent tous les jours... L'Angleterre et d'autres nations de TEurope verront-elles nos envahissements sans alarmes?

« On dit que les nations ont leurs destinéeSi que le Turc stationnaire doit succomber devant la Russie... que les Indiens ont disparu devant les blancs ; que la race mélangée, dégradée du Mexique, doit disparaître devant les Ânglo-Saxons. Arrière ces vils sophismes ! 11 n*y a pas de nécessité pour le crime ! »

Channiug écrivait ces pages éloquentes en 1837, un an après le soulèvement des Texiens, soutenus par une armée envoyée en pleine paix avec le Mexique, par les Étals-Unis. En 1843, l'annexion du Texas fut repoussée après une vive agitation et d'orageux débats. 11 fut admis comme État à esclaves le 29 décembre 1845. Presque aussitôt les prophéties de Channing s'accomplirent ; le Texas réclama contre le Mexique le territoire du nouveau Mexique, et la guerre fut déclarée par M. Polk, alors président.

Lorsque la paix fut conclue, l'abandon de la Californie et du Nouveau Mexique fut consacré. Une discussion passionnée s'élant élevée entre le Nord et le Sud, au sujet de la proposition de M. David Wilmot, par laquelle le Congrès déclarait que les subsides nécessaires à la guerre ne seraient accordés que sous réserve de la prohibition de l'esclavage dans tous les territoires qui pourraient être conquis, la Chambre des représentants vota à plusieurs reprises cette formule connue sous le nom de Proviso H^i/mot; elle fut écartée par le Sénat, mais reprise par la Chambre à propos du traité avec le Mexique, et, pro-

24 L'KSCLAVAGE.

visoiremeiit les nouveaux lerriloires demeurèrent sanî> organisation. L'agitation elles luttes augmentèrent, lorsqu'en 1850, la Californie se constitua et demanda sou annexion, comme État mus esclaves; clause qui avait été volée a l'unanimité. Un manifeste d^une violence inouïe rédigé par M. Calhoun, fui adressé aux É(ats du Sud par une convention des députés et des sénateurs de ces États; il menaçait de la rupture du lien fédéral. On ne craignit pas de discuter les bases d'une nouvelle organisation, en cas de séparation. Le Nord répondit par des vieetings furieux. Au congrès, les députés du Sud déposèrent une proposilion tendant à déclarer que Tadoption des mesures projetées par les États du Nord serait considéré comme opérant de plein droit la séparation. De guerre lasse, on adopta le compromis proposé par M. Clay, aux termes duquel la Californie était admise avec sa Constitution, le nouveau Mexique était détaché du Texas qui recevait une indemnité de dix millions de dollars, le proviso était écarté, Torganisalion des territoires nouveaux était reconnue nn droit des habitants, et la constitution, une fois acceptée par eux, devait être soumise au Congrès. L'esclavage était maintenu (il a été aboli depuis) dans le district fédéral , c'est-à-dire dans la ville de Washington, et le territoire séparé de Columbie. Une loi sévère sur les esclaves fugitifs était j3 remise aux États du Sud. On proclama M. Clay le sauveur de la paix publique ; il l'avait sauvée pour l'heure présente en rendant la guerre inévitable pour un avenir peu éloigné. On avait transigé sur des droits sacrés comme ou l'eût fait sur des intérêts vulgaires; on préparait autant de nouveaux dé-

ÉTATS-UNIS DAMÉRIQUE. 25

bats à chaque nouvelle demande d'annexion; débats dans l'intérieur du territoire avant la constitution ; débats au Congrès pour Tôxamen de cette constitution. Par une loi sur les fugitifs, on aggravait Tesclavage. Tous ces maux devaient bientôt éclater après un apaisement momentané; quand on jette de nouveaux aliments au feu, on rétouffe un instant, puis il s'enflamme et il éclate plus impétueux.

Le bill des fugitifs {ai \oié en 1850; il autorise le maître à poursuivre et à faire saisir dans les États libres les esclaves en fuite, met à son service les officiers fédéraux et lui livre le fugitif sans défense, sans jugement, sans appel. DispositioYi odieuse, qui viole le droit d'asile, rend les États libres forcément complices des États à esclaves, transforme les juges en limiers de police et met la liberté de tout homme à la merci de la dénonciation calomnieuse du premier coquin venu. Comme Ta dit Théodore Parker S Judas Iscariote n'a fait, en livrant son maître pour trente deniers, que remplir les obligations constitutionnelles; ce n'était pas un traître, c'était un patriote!

On alla plus loin. En constituant en 1854 les territoires du Nebraska et du Kansas, on abolit le compromis du Missouri, on effaça cette ligne bienheureuse au nord de laquelle on était libre, on déclara les habitants d'un territoire, parfaitement libres d'organiser eux-mêmes leurs institutions domestiques^ en respectant la constitution des États-Uni^.

* Cité par M. Laboulaye, Introduction, p. 51.

* Le moi peculiar institution, institution particulière, est devenu, par

26 î;ESC LAVAGE.

Les conséquences de cet acte ne se firent pas attendre. C'est le 30 mai 1854 que le territoire du Kansas avait été autorisé. Le 29 novembre, il avait à élire un délégué au congrès pour demander son incorporation comme État ^ Environ mille hommes armés descendirent d'un territoire voisin, bousculèrent votes et votants et élurent un M. Whitfield, partisan de l'esclavage. Le 30 mars 1855, les habitants devaient élire leur législature territoriale. Plus de 4,000 hommes du même État envahirent le scrutin, en armes, et de 5,500 votes réunis, moins de i ,000 appartenaient au Kansas. Que décida une législature ainsi installée? Elle déclara* qu'on ne pouvait être juré sans professer que l'esclavage était un droit ; *— que soutenir le contraire entraînerait deux ans de travaux forcés et quatre ans pour tout écrit, ou imprimé, ou mise en circulation d'écrits contre l'esclavage ; quatre ans contre celui qui donnerait asile à un esclave fugitif; la mort^ contre celui qui l'aiderait à fuir et se cacher ; la morty contre celui qui pousserait les esclaves à la révolte ; des-

un euphémisme hypocrite, le pseudonyme de Tesclavage. On n'ose pas dire : Je défends Vesdavage, mais on s'écrie : Vous attaquez nos institutions partictdières!

Dans un roman de Dickens, Martin Chuzzlevitt^ un certain député du Sud, rhonorable Elijah Pogram, auquel on reproche d'avoir les mains toujours sales, répond: « Combien vous portez loin votre antipathie envers nos institutiom particulières! »

* Extrait d'un sermon du Rev. Dudley Ting à Philadelphie, 1856.

• Il y a deux degrés d'initiation politique pour les pays annexés à l'Union. L'un consiste dans l'établissement- d'im régime provisoire, appelé gouvernement territorial, Fautre dans rétablissement du régime définitif appelé gouvernement à*État. (M. Mignet, notice sur M. Ed. Livingston, lue le 30 juin 1858 à TÂcadémie des sciences morales, Mémoires, t. in, p. 16.)

titution du droit de voter contre celui qui refuserait de jurer le biil des fugitifs.

Commettre ces crimes est odieux, mais les commettre impunément est monstrueux. L'autorité centrale intervint à peine; elle envoya ordre au gouverneur Walker de protéger avec quelques troupes le scrutin, violé une troisième fois à la fin de novembre 1855, au moment de l'élection d'un nouveau délégué au Congrès. Ce fut Toccasion du mémorable discours du sénateur Charles Sumner, qui, en protestant éloquemment contre ce crime, s'écriait : « En vérité, on nous comprend tous sous la dénomination commune d'hommes, comme on comprend les épagneuls, lesVoquets, les dogues, les chiens-loups, sous le même nom de chiens! » Il ne savait pas si bien parler, car c'est deux jours après avoir prononcé ce discours qu'il fut assailli, à sa place, au Sénat, non loin des bancs où Washington et Adams avaient siégé , par M. Brooks , sénateur de la Caroline, qui lui asséna un coup de canne sur la tête et l'étendit sans connaissance.

c< Nous approuvons la conduite de M. Brooks, écrivait le 12 juin, le Richmond Inquirer, nous l'approuvons sans réserve. Cet acte est bon dans sa conception, meilleur dans son exécution, parfait dans ses conséquences. It was a proper actj done at the proper time^ and in the proper place. »

Des meetings de félicitation eurent lieu dans le Sud. On vota au sénateur Brooks une canne d'honneur. Il ne fut pas exclu du Sénat, il en fut quitte pour une amende de 300 dollars ; c'était acheterla célébrité à bon marché.

De semblables débats n'avancèrent pas beaucoup les affaires du Kansas. Les meurtres et les violences restèrent presque impunis.

Le message du Président (1858) raconte en termes diffus la suite de celte histoire embrouillée et sanglante. A la constitution du Topeka a succédé la constitution de Lecompton ; les votes ontsuivi les votes, tantôt pour, tantôt contre Tesclavage: ceux-ci annulés à cause du nombre des abstentions, ceux-là attaqués par des protestations tumultueuses. La question, portée au Congrès, où 'elle a occupé deux sessions presque entières, n'y a pas reçu une solution plus nette. Le président a démenti, en sa qualité officielle, la conduite qu'il avait conseillée comme particulier. Admettrait-on le territoire au nombre des États avec sa constitution bâclée, sauf à engager le peuple à l'amender ensuite dans une convention nouvelle? ou bien exigerait-on que tous les amendements aient eu lieu d'abord, avant l'admission? Le Président était pour le premier avis, le Congrès a voté pour le second, et, le 4 mai 1858, par un acte que l'on a appelé le Compromis Englisli^ il a pris un biais. Se fondant sur ce que le peuple du Kansas avait demandé pour l'entretien des écoles communes le double de la quantité « de terres publiques qui aient jamais été accordées auparavant à aucun État entrant dans l'Union, » le Congrès a statué que le Kansas ne serait admis qu'après un nouveau vote par lequel sa population accepterait des concessions moindres, équivalentes à celles faites au Minnesota. Le Congrès se réserve d'approuver cette constitution sans intervenir sur la question de l'esclavage, confor-

ÉTATS-UNIS DAMÉRIQUE. ^29

mément au principe de non-intervention, connu sous le nom debill du Nebraska.

Le vote a eu lieu le 2 août 1859, et le peuple a rejeté la proposition du Congrès. Il a dès lors à faire une troisième constitution.

Mais une nouvelle difficulté est soulevée par le message présidentiel.

Le territoire comprend-il, oui ou non, le nombre d'tiabitants nécessaire pour élire un membre de la Chambre des représentants, c'est-à-dire 93,420? Pour s'en assurer, un recensement préalable est nécessaire; or, il est assez probable que, pendant cette série de voles, d'émeutes, de constitutions faites, brisées, refaites et à refaire depuis 1854, un bon nombre d'habitants ont quitté cette terre si agitée, et que le recensement aura pour résultat un nouvel ajournement. Le président propose au Congrès d'étendre la mesure des recensements à chaque territoire nouveau ; il est effrayé à la pensée que des hordes répandues sur une terre à peine défrichée, pourront aussi bien que l'État de Virginie, être admises à envoyer au Sénat des membres ; il ajoute que le Sénat, ayant, dans certains cas, à nommer un vice-président des États- Unis parmi les sénateurs, et celui-ci pouvant devenir président en cas de mort du président pendant ses fonctions, la fière Amérique du Nord est ainsi exposée à avoir pour chef de la confédération un citoyen sorli de l'urne si mal respectée du Kansas ou de l'Utah !

Mais le Congrès adoptera-t-il ce parti? Le Kansas acceptera-t-il ce nouveau délai? Le recensement se passerat-il paisiblement? Voilà à quelles extrémités sont réduits

une population venue pour travailler et pour vivre, un territoire fertile et étendu, les États voisins, enfin la confédération tout entière; et pourquoi? parce que le Congrès a laissé à débattre à des intérêts grossiers la question de savoir si des hommes pourvus d'une âme peuvent être esclaves !

Depuis Télec^lon du préaident Buehanan Jusqu'à Tlnsurreetlon d'Harper's Ferry. (1856-1860].

Depuis que la question du Kansas est soulevée, le pouvoir présidentiel a changé de mains une première fois, en 1857. L'élection, quiadonné la majorité à M. Buehanan, est un autre incident fort significatif de ce lamentable drame, qui ressemble fort au prologue d'une guerre civile. M. de Tocqueville Ta parfaitement dit : a Le choix du président n'importe que modérément à chaque citoyen.... Mais les partis se servent du nom du candidat à la présidence, comme d'un symbole, ils personnifient en lui leurs théories \ »

Toute la lutte , comme celle des élections précédentes, eut pour pivot la question de l'esclavage. Toutes les anciennes dénominations des partis se sont effacées devant celle de freesoilers* ou de partisans de ce qu'on nomme par un honteux détour les institutions particulières des

* Les Fre&Soilers sont le parti républicain, et leurs adversaires sont les démocrates. On désigne aussi les États du Nord sous le nom de Labour States, ceux du Sud sous le nom de Capital States.

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. 3i

ilats du Sud. Les partis en sont arrivés à un degré de

Violence, eu public et dans la presse, qui dépasse toute

imagination , et les abolitionnistes ne le cédèrent en rien

à\eurs adversaires, et compromirent ainsi au plus haut

degré la cause de Tabolition.

On sait que le succès demeura aux partisans de Tescla- \age. Us choisirent, le 4 mars 1857, le président Buchanan. Âgé de soixante-six ans, secrétaire d'État du président Polk, au moment de Tannexion du Texas, puis ambassadeur à Londres, ce vieux diplomate avait, outre ses facultés éminentes, trois titres à cette faveur. 11 était ouvertement connu pour ses opinions favorables à l'annexion de Cuba; il faisait partie de la conférence d'Ostende qui encouragea Taventurier Lopez, avec ce M. Soulé, ambassadeur à Madrid, auquel M. Marcy, secrétaire d'État, osait écrire, le 15 novembre 1854, « de s'opposer à l'abolition de l'esclavage à Cuba, avant qu'on ait avisé à ce que cette mesure ne soit pas nuisible aux intérêts (lisez aux convoitises) des États-Unis. » 11 a pour devise de sa politique ce qu'on appelle la doctrine de Monroè *, résumée en ces deux formules : Américanisation de V Amérique ^ r Amérique aux Américains ^ c'est-à-dire tout prendre et écarter les étrangers. Enfin il est d'un caractère vraiment diplomatique et, toujours irrésolu % il oscille entre les deux partis, disant aux États à esclaves : c< Gardez vos esclaves^ la constitution le permet; » aux États du Nord : « Ne vous mêlez pas des esclaves^ la constitUion

* La première et la plus exacte formule de celte doctrine se trouve dans le message du président Monroê, 1825.

« V. sa lettre, du 45 août 1857, dans les Débats du 23 septembre.

32 L'ESCLAVÂGK.

le défend; aux États nouveaux : « Votez ce que vous voudrez, je me fie au scrutin ^ le remède américain ^ toi:jours sâr povr redresser tous les torts, »

Élu à cause de ces qualités et dans ces circonstances, le président Buchanan a vu passer les quatre années de sa présidence, n'ayant contenté ni mécontenté personne, provoquant peu à peu TEspagne, tâchant de tenir égale une balance qui penche de plus en plus du côté de Tesclavage.

Cependant le temps étant venu pour lui de so créer des titres soit à une élection nouvelle', soit h un souvenir reconnaissant, s'il n'est pas réélu ; ses derniers messages posèrent plus hardiment la politique à laquelle il ambitionne de mettre la main ou de laisser son nom.

L'élection du Kansas nous a paru le tableau le plus exact des mœurs politiques à l'intérieur. Les messages du président Buchanan en 1858, 1859, 1860, sontl'exposé caractéristique de la politique américaine à l'extérieur.

On sait combien les communications officielles des gouvernements de l'Europe sont remarquables parla netteté et la brièveté ; on a poussé loin, en Angleterre et en

* « H est impossible de consûlérer la marche ordinaire des affaires aux Étals-Unis, sans s'apercevoir que le désir d'élre réélu domine les pensées du président; que toute la politique de son administration tend vers ce point, que ses moindres démarches sont subordonnées h cet objet; qu'à mesure surtout que le moment de la crise approche, Tintérét individuel se substitue dans son esprit à Tintérét généial. Uééligible, il n'est qu'un instrument docile dans les mains de la majorité, il aime ce qu'elle aime, liait ce qu'elle hait, il vole au-devant de ses volontés, prévient ses plaintes, se plie à ses moindres désirs; les législateurs voulaient qu'il la guidât, et il la suit.

(Tocqueville, I, p. 225.)

France, Tart de tout dire en peu de mois, ou quelquefois de ne rien dire, mais dans un langage qui a grand air. Les cartons diplomatiques, malheureusement fermés même après que les événements ont pris place dans Thîstoire, renferment des trésors et des modèles aclievés, trop peu connus, de la plus parfaite littérature. Bien différents de ces documents, les messages, aux Étals-Unis sont des pièces interminables, monotones et confuses. A \es pénétrer, à les traverser, à les connaître, il faut la patience et la résolution d'un explorateur des forêts vierges, avançant pas à pas et se faisant jour la hache à la main. Ce courage n'est pas toujours récompensé. Les messages de 1858, 1859 et 1860, méritent la peine d'être analysés; sous la masse énorme des sujets, des faits, des chiffres, des mots, on découvre des déclarations d'une importance immense pour le repos de l'Europe et du monde, comme on découvrait dans l'armée de Macbeth, derrière une forêt touffue, des lances et des glaives.

Il n'est pas sans intérêt d'extraire et de rapprocher, pour les mettre en relief, les «orlicles du programme de politique extérieure de M. Buchanan.

En Chine et au Japon, le plénipotentaire, avec une habileté et une adresse hors ligne \ a profité des démonstrations de deux grandes nations pour obtenir sans coup «férir, les mêmes avantages pour la sienne. L'Amérique a joué le rôle de l'Autriche dans la guerre d'Orient, qui consiste à gagner sans mettre d'enjeu. Conclu à Tien- Tsin le 18 juin 1858, et ratifié parle président sur l'avis

* Message de 1858.

du sénat le 21 décembre suivant, le traité a été reporte à Pékin par M. John Ward, et les ratifications ont été échangées le 16 août 1859 à Peitsang*.

Le président a remporté, en 1858, un succès diplomatique notable en négociant Tabandon du droit de visite par r Angleterre ; ils*en félicite en disant très-justement: « Jamais deux nations n'ont existé dans le monde qui pussent se faire tant de bien ou tant de mal. » 11 ajoute que c< les abordages réitérés des croiseurs anglais dans le golfe du Mexique et des mers adjacentes étaient d'autant plus injurieux et ennuyeux qu'ils étaient commis dans les eaux naviguées par une grande portion du commerce des Étals-Unis et que leur libre fréquentation est essentielle à la sécurité du commerce des côtes entre les différents États de l'Union. » Ce commerce des côtes pourrait rappeler un peu celui des côtes d'Afrique.

En 1859, une nouvelle difficulté s'est élevée pour la possession de l'île Saint-Juan, mais elle est en voie d'arrangement.

Les relations avec la France et la Russie continuent à être amicales. 11 n'en est pas de même, ni en 1858, ni en 1859, avec l'Espagne. On était résolu à un arrangement à Tamiable, s'il était possible ; însqii' h présent il n'a pu être réalisé. On a confié à un citoyen distingué de Kentucky le soin d'essayer pour la dernière fois d'obtenir justice du gouvernement espagnol. Quels sont donc les griefs depuis cette affaire du Black Warrior que le président déclare de nature s'il n y avait pas eu réparation,

* Message de 1859.

ÉTATS-UiNIS D'AMÉRIQUE. 35

à légitimer im appel immédiatà lagverre?Ce sont des réclamations pour les droits de douane injustement perçus. Puis des fonctionnaires espagnols, placés smis le corUrôle du capitaine général de Cuba, ont insulté le drapeau national.

Voilà Cuba mise en cause.

Écoulons la suite : Il est fort désagréable d'avoir à réclamera Madrid, à si longue distance et devant des ministères qui changent si souvent, pour des faits survenus à Cuba, car enfin « Cuba est presqu'en vue de nos côtes; notre commerce avec elle est beaucoup plus considérable que celui d'aucune autre nalion, y compris TEspagne elle-même ; nos citoyens ont contracté l'habitude de relations personnelles quotidiennes et élendues dans toutes les parties de l'île. »

Un paysan normand ne médite pas avec plus d'adresse le projet de reculer la borne du champ du voisin, si celuici refuse de lui vendre ce champ si voisin du sien, si fort à sa convenance, si fréquenté par ses enfants.... Il allègue aussi l'intérêt de l'agriculture : ce champ sera mieux cultivé par ses mains, il ne le laissera pas envahir, comme son possesseur actuel, par les mauvaises herbes, ou par les méthodes arriérées.

M. Buchanan s'élève plus haut ; il invoque la morale, la philanthropie, et voyez quelle estl'erreurderEuropef Elle s'imagine que le Sud convoite Cuba, pour que 1 Union compte un État à esclaves de plus. Elle se rappelle, la lettre à M. Soulé que nous avons citée. Non, mn, l'Union veut acquérir Cuba par horreur pour la Irai le. « C'est le seul point du monde, dit le message, où soit tolérée la

36 i;esclavâge.

traite des noirs, et nos traités avec la Grande-Bretagne nous obligent à entretenir sur la cote d'Afrique une force navale, à grands frais d'hommes et d'argent, dans le but unique d'arrêter les négriers à destination de cette île. . . »

« Aussi longtemps que ce marché à esclaves restera ouvert, il ne saurait yavoird'espoir de civilisationpour la malheureuse Afrique. Aussi longtemps que la demande d'esclaves continuera à Cuba, les infâmes et barbares chefs afiicains se feront la guerre afin de faire dis prisonniers pour approvisionner la traite. Dans un pareil état de choses, il est impos ibie que la lumière de la civilisation et de la rehgion puis-o Jamais pénétrer dans ces contrées de ténèbres. »

Le message de 1859 répèle ces considérations si philanthropiques et si pieuses:

« Comme nation cluélienne, nous sommes obligés de considérer quels maux soulfi irait la malheureuse Afrique, si nous ouvrions de nouveau le commerce des esclaves.- Cela donnerait à ce commerce une impulsion et une extension qu'il n'a jamais eues même dans ses plus beaux jours. Les nombreuses victimes qui devraient êlre l'ournies transformeraient toute la côte d'où l'on tirerait les esclives en un véritable enfer, et notre pays serait responsable aux jeux de Dieu et de l'humanité. Ses misérables tribus seraient constamment engagées les unes contre les autres dans das guerres de pillage, dans le but de s'emparer d'esclaves pour approvisionner le marché américain. Tout espoir de civilisation en Afrique serait ainsi perdu. »

« D'un autre côté, s'il n'y avait plus à Cuba un marché pour les esclaves africains et que le monde entier lût fermé pour ce commerce, nous pourrions raisonnablement espérer une amélioration graduelle en Afrique. Le principal motif de guerre entre les tribus cesserait partout où il n'y aurait aucune demande d'esclaves. Les ressources de ce pays fertile, mais misérable, pourraient alors se développer par le travail industriel et fournir les matériaux pour un commerce légitime à l'étranger et à l'intéiieur ; de cette manière la chrétienlé et la civilisa-

tioii pénétreraient gi^dueliement et dissiperaient les ténèbres e\istautest. B

N'en doutons plus : c'est par intérêt pour l'Afrique que rAmérique veut dépouiller l'Espagne ; c'est par aversion de la traite des esclaves que le Sud brûle d'annexer un État à esclaves de plus !

A ces pieuses vues revient cependant se mêler encore un sentiment moins élevé; déjà exprimé, il reparaît une seconde fois, puis une troisième fois. M. Buchanan parle des principes de l'Amérique avant de parler de ses appétits, comme on jpric avant de manger, mais la faim parle plus haut, et elle interrompt la morale :

. « Par sa position géographique, dit-il, Tîle de Cuba commande rembouchiire du Mississipi et le commerce immense (qui va en augmentant chaque année) de la vallée de ce noble fleuve, laquelle embrasse aujourd'hui la moitié des Etats souverains de l'Union. Avec cette île sous la domination d une puissance étrangère, ce commerce, d'une impartance vitale, est exposé au danger de ?e voir anéanti en temps de guerre, outre qu'il a été exi)Osé jusqu'ici à des dommages et à des ennuis incessants en temps de paix. Nos relations avec l'Espagne, qui devraient être du caractère le plus amical, seront toujours en question tant que le gouvernement colonial de l'île restera dans sa condition actuelle. »

« Tandis que la possession de l'île serait d'une immense importance pour les États-Unis, sa valeur est comparativement peu considérable pour l'Espagne. Telle était la situation relative des partis lorsque le grand Napoléon transféra la Louisane aux États-Unis. Jaloux, comme il le fut toujours, de l'honneur et des intérêts nationaux de la France, personne dans le monde entier ne lui a imputé à blâme d'avoir accepté une compensation pécuniaire pour cette cession. »

La conséquence se devine. On va marchander Cuba

38 L*ESCLâVAGE.

à l'Espagne comme un courtier marchande un ballot de coton, ou Tenlever comme un amoureux enlève une jeune beauté !

« Mes prédécesseurs ont fait savoir au monde que tes États-Unis ont a plusieurs reprises (enté d'acquérir Cvba de l'Espagne au moyen d'une négociation honorable. Le puissions-nous, nous ne voudrions pas acquérir Cuba d aucune autre manière. Nous le devons à notre réputation nationale. Tout le territoit e que nous avons acquis depuis l'crigine de ce gouvernement a été loyalement acheté, de la France, de l'Espagne, du Mexique, ou obtenu par l'acle libre et spontané de rÉtatdu Texas •, en joignant ses destinées aux nôtres. C'est la conduite que nous tiendrons toujours, à moins qu'il ne se présente des circonstances que nous ne prévoyons pas aujourd'hui, et qui nous a\dorisent clairement à nous en départir en vertu de la loi impérieuse et omnipotente de notre propre salut *.

* M. Buchanan écrit à sa façon Thistoire de la capture du Texas et de la vente de la Louisiane. On a vu si le Texas avait été libre et spontané. Quant à la Louisiane, on sait que Napoléon P', au moment de la rupture de la paix dWmiens (mars 1803), embarrassé pour défendre la Louisane contre l'agres sion probable des Anglais, et ne voulant pas demander au crédit des ressources pour la guerre, imagina, malgré la vive opposition de son ministro de la marine, M. Decrès, de vendre ce beau territoire pour 80 millions- M. Monroë, venu pour régler la question du transit sur le Mississipi, fut très-surpris de cette proposition inattendue, qu'il eut l'habileté d'accepter sur le-champ. Les nécessités de la guerre et la détresse financière furent donc les causes de cet abandon regrettable, qui rendit les États-Unis maîtres des bouches du Mississipi et du golfe du Mexique, et ne leur laissèrent pour voisins que les Espagnols. (Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire, t. IV, liv. XVI, p. 320.)

* Eu 1859, confirmation de la même politique : « Je n'ai pas besoin de reproduire les arguments que je faisais valoir dans mon dernier message en faveur de l'acquisition de Cuba moyennant loyal achat. Mon opinion à ce sujet n'a pas changé. J'appelle encore votre sérieuse attention sur cette question. A moins d'une reconnaissance de cette politique, il sera presque impossible d'ou^rir des négociations avec quelque chance raisonnable de succès;»

L'astuce et la convoitise ne sauraient inventer un langage plus habile et plus audacieux. En vérité, on se demande si on lit un document de Thistoire réelle ou une scène de comédie. Ces petits griefs rassemblés, amplifiés, et devenant un casiLS belli; cette insistance adroite à étaler les séductions de ce qu'on convoite; la morale invoquée au moment où on s'y attend le moins; puis, ces offres prosaïques d'argent et d'écus sonnanls; la malheu • reuse réminiscence de l'acte libre et spontané du Texas; ces protestations de fidélité à hréputcUion nationale; tout cela compose une scène complète, qui se termine par un trait ineffable :

ce C'est la conduite que nous tiendrons toujours, a MOINS quHl ne se présente des cirœnslances qui nous autorisent à nous en départir. »

Voilà ce que Ton fait savoir au monde. Si l'aventurier Lopezeût été président, eût-il écrit d'autres paroles? 11 est probable que, dans l'intimité de ses conseils politiques, le président tient un langage encore plus clair, plus net, plus pratique.

Oh se rappelle involontairement cette scène finale du second acte de Louis XI de Casimir Delavigne, où le Uoi, qui vient de traiter avec le duc de Bourgogne par Tentremise du comte de Nemours, cause avec son compère Tristan sur les moyens de reprendre le tratté et de se débarrasser du comte :

. . . Tous deux sont à voire merci.

— Respect au droit des gens! Non pas, non, rien ici.,..

Il s'interrompt pour prier, puis :

41» ï;ESC LAVAGE.

. . . . Mais, qui sait? sur la route....

Il est fier! — Arrogant!... — Dans un bois écarlé,

Par les siens ou par lui tu peux êtie insulté? — Je le suis! — Défends-toi. — Comptez sur moi î — J'y com|»to.

Ainsi TEspagne, réduite au rôle du vendeur malgré lui, verra peut-être, si elle résiste, son bien lui échapper avec le prix. Car le message ne prévoit même pas d*hésitation. Le président soumet la question au Congrès, parce qu'il c< peut devenir indispensable au succès, dit-il, que je me trouve revêtu de la faculté de faire une avance au gouvernement espagnol aussilôt après la signature du traité, sans attendre qu'il soit ratifié parle Sénat. » Cependant, que répond l'Espagne?

Le 31 décembre 1858, interpellé à la Chambre des députés, le ministre des affaires étrangères déclare que c( le gouvernement est disposé à demander la satisfaction voulue pour une pareille insulte;... qu'il repousse avec énergie des propositions si déshonorantes, et que, le cas échéant, il s'opposera, même par la force ^ au démembrement de la moindre parcelle du territoire espagnol... »

M. Olozaga propose au Congrès d'adhérer à ces paroles, et la proposition est adoptée à Vu lanimité.

Au Sénat, le4 janvier 1859, le ministre répète ses déclarations ; il affirme qu'il n'existe entre les Étals-Unis et l'Espagne aucune mésintelligence. Il ajoute qu'il n'a été fait aucune offre pour la vente de Cuba. Enfin, il s'écrie :

« Si quelque représentant d'une puissance étrangère venait à me faire quoi jue offre au- sujet de l'aliénation

ÉTATS-UNIS D'AMÉRIOUE. M

de Cuba, je m'empresserais de Finlerrompie dès les premiers mois, et je lui dirais Teffet produit par de telles insinuations sur l'esprit des Espagnols. La conservation de Tîle de Cuba n'est pas pour nous une question d'intérêt, ni de convenance, c'est une question de dignité et d'honneur; tout l'Intérêt qui en pourrait résulter/tout Tor qui pourrait être amoncelé, seraient insuffisants pour déterminer l'Espagne à faire le sacrifice de ce glorieux reste des précieuses découvertes et des surprenantes et magnifiques conquêtes de nos aïeux. L'aliénation de Cuba! mais c'est là une pensée folle qui ne saurait venir qu'à . des personnes ne connaissant pas TEspagne et n'ayant jamais pénétré dans ses sentiments les plus intimes ! »

Ainsi, tout ce que M. Buchanan affirme, le maréchal O'Donnell le nie; tout ce que les Etats-Unis demandeni, l'Espagne le repousse S Qui trompe-t-on ici? comment sortir de celte collision? Hélas! je crains fort qu'il ne soit prouvé une fois de plus que la raison du plus forl est toujours la meilleure.

Espérons mieux cependant; croyons que le droit sera le plus fort, que les nations voisines de Cuba par leurs colonies, et de l'Espagne par leur territoire, ne laisseront pas dépouiller cette noble nation !

* A Cuba, les autorités provoquent des protestations. Dans une adresse à la reine, la corporation de la Havane s'indigne du projet de vendre des hoiiiiiies libres comme un vil troupeau d^esclaves.

Est-ce bien la comparaison que devaient choisir des hommes qui ne rouiîissent pas do vendre et d'acheter d'autres hommes, et h qui précisément revient la honte d'avoir donné dans la languj humaine un sens et une application rt cette phrase : VU troupeau d'esclaves ?

Quelque soit Tavenir, ne sortons pas de notre sujet, et tirons de ces événements les leçons qu'ils renferment.

Si TEspagne avait suivi l'exemple des nations chrétiennes, si elle avait affranchi ses esclaves, il est probable qu'après les sacrifices de quelques années de transition la prospérité de cette magnifique colonie aurait repris son cours, comme à la Jamaïque, à Bourbon, à Maurice. Jl est vraisemblable aussi que les noirs, en général mieux traités dans les colonies espagnoles que partout ailleurs, et aussi bien moins nombreux que les blancs, se seraient facilement groupés autour de leurs anciens maîtres. Au lieu de cela, les Espagnols se sont obstinés ou plutôt endormis en répétant leur proverbe : Que los esclaves se acaben cuando el tiempo los acabe (Tesclavage sera détruit quand le temps le détruira).

Ils ont trouvé doux d'exploiter, comme on exprime le jus d'un fruit savoureux, ce précieux reste des découvertes de leurs aïeux, et à peine quelques voix se sont élevées en Espagne en faveur de l'émancipation, lorsque l'Angleterre et la France retentissaient de réclamations triomphantes.

Aujourd'hui l'Espagne ne peut pas émanciper : l'affranchissement serait le signal d'une insurrection ou d'une trahison; ou bien les esclaves feraient de Cuba un nouveau Saint-Domingue, ou bien les propriétaires de Cuba, doublement désireux de garder leurs esclaves et de se débarrasser des fonctionnaires et des impôts, tendraient la main à l'Amérique du Nord. Or, celle-ci ne veut pas que l'Espagne émancipe ses esclaves, de peur que l'exemple ne soit contagieux dans les États du Sud ;

eUe propose d'acheter, elle se réserve de prendre. L'Espagne est en quelque sorte enfermée dans un crime par un antre crime.

Pour les États-Unis, ils sont également poussés, fatalement poussés à un crime par un autre. Â tout prix il faut s'agrandir, nous Tayonsdéjà dit, car chaque accroissement de territoire augmente Tinfluence dans le Congrès, dans le Sénat, dans le vote présidentiel, dans les fonctions publiques. Le Nord et le Sud organisent à la hâte et à Tenvi des États nouveaux; c'est à qui arrivera le plus vite, c'est une véritable course aux territoires.

Aussi Cuba n'est pas seule menacée. Le Mexique est faible et agité; c'est le moment de tirer parti de sa faiblesse et de mettre à profit ses agitations. Écoutons encore les insinuations du président Buclianan :

« Notre position, relativement aux Etats indépendants situés au sud de nous sur ce continent, et spécialement en ce qui touche ceux qui se trouvent dans les limites de l'Amérique du Nord, est toute particulière. La frontière septentrionale du Mexique correspond à notre frontière méridionale d*un oc«m à l'autre, et nous devons nécessairerement éprouver un profond intérêt pour tout ce qui concerne le bien-être et la destinée d'un si proche voisin. Nous avons toujours nourri les vœux les plus cordiaux pour le succès de cette république et res|)érance de la voir, après tint d'épreuves, jouir enfin d'une paisible prospérité sous un gouvernement libre et stable. Jusqu'ici nous ne «ommes jamais intervenus, directement ou indirectement, dans ses afi'aires intérieures, et c'est un devoir envers nous-même de jirotéger l'intégrité de son territoire contre l'intervention hostile d'aucune autre puissance. Notre position géographique, notre intérêt direct dans tout ce qui concerne le Mexique, et notre politique bien arrêtée relativement au continent de VAméinque du Nordy nous en font un devoir absolu... »

44 L'ESCLAVAG&.

(( La vérité est que ce beau pays, gratifié d*mi sol productif et d'un climat bienfaisant, se trouve réduit, par des dissensions civiles, à ^ une condition d'anirchie et d i npuissance presque irrémédiable ! » ^

Les réclamations pécuniaires . ne sont pas payées. Des ' citoyens américains ont été victimes de meurtre, d'emprisonnement et de pillage. Des contributions vexatoires ont été exigées. Le minisire américain (M. Forsyth) a engagé se ? nationaux à ne pas les acquitter ; il a protesté conlre la saisie des biens et le bannissement d'un Américain ; il a quitté Mexico.

Le président attend la fin de la lutte et espère justice, si le parti constitutionnel l'emporte.

(( N'était cette espérance, dit-il, j'aurais recommandé an Congrès de conférer au président les pouvoirs nécessaires pour prendre possession d'une partie des territoires lointains et inhabités du Mexique, qui seraient gardés en ^«^^ jusqu'à la satisfaction de nos justes demandes. »

Voilà un conseil d'une modération qui semble louable.

C'est une triste perspective pour le gouvernement constitutionnel que d'avoir, dès le lendemain de son triomphe, à répondre aux réclamations à l'égard desquelles on déclare qu'on a désormais « épuisé tom les moyens doux. »

On ne comprend pas très-bien de quel droit le président Buchanan se réserve la faculté de ne pas reconnaître comme légitime le gouvernement du parli absolu, s'it triomphe. Toutefois, on le félicite volontiers d'attendre la lin de la lutte Mais est-ce là tout?

« Il est, dit le Message, un autre point de vue qui appelle une action mmMa^^. »

1 1 Sur la frontière sud-ouest, dans les États mexicains de Ghihuahua et de Sonora, il y a peu de blancs et des bandes d'indigènes qui profîtentderanarchie pourpiller. Ce défaut de sécurité entrave la colonisation de TArizona, et peut être un obstacle aux voyages de la malle-posle récemment établie entre TAtlantique et le Pacifique.

« Je ne vois, écrit M. Buchanaii, qu'un remkle à ces maux... c'est «jue le gouvernement des États-Unis assume un protectorat temporaire sur les parties septentrionales des États de Cliihuahua et de Sonera, et y établisse des postes militaires. Ce protectorat pourra cesser aussitôt qu'il y aura dans cej États mexicains des gouvernements locaux capables de remplir leurs devoirs envers les États-Unis, »

Protéger! Le czar voulait être aussi protecteur de la Turquie, la Turquie protège les principautés, elTAngleterre exerce le protectorat des îles Ioniennes. Avant peu, ce mot protéger sortira du langage des honnêtes gens pour demeurer à Tusage spécial des diplomates.

Le message de 1859 insiste, précise, et de plus en plus les insinuations deviennent transparentes :

« Le Mexique devait être une république riche, prospère et florissante; il j)ossèdeun vaste territoire, un sol fertile et il abonde en trésors minéraux ; il occupe une importante position entre le golfe et rOcéan, à cause de ces routes de transit et de commerce. Est-il possible qu'un tel pays soit abandonné à l'anarchie et à la mine sans qu'il soit fait quelque effort pour le délivrer et le sauver? Les nations commerçantes du monde, qui ont tant d'intérêts engagés au Mexique, i-esteront-elles indifférentes à ce résultat? Les États-Unis surtout, qui doivent avoir avec le Mexique le plus grand nombre de relations commerciales, laisseront-ils cet État voisin se détruire lui-même et les miner ? Sans appuis le Mexique ne saurait reprendre sa position parmi

les nations ni entrer dans nne carrière féconde en bons résultats. Cette assistance exigée à la fois par son intérêt et par celui du commerce en général, c'est au gouvernement des États-Unis à la lui doimer à raison de son voisinage immédiat, et en raison de notre politique, qui n* admet pas l- intervention d^me puissance européenne quelconque dans les affaii^es intérieures de cette république. Le monde entier connaît déjà tous nos griefs contre le Mexique, tout citoyen américain en doit être ému. Un gouvernement qui ne peut ni ne veut i-éprimer de tels attentats déserte tous ses devoirs. C'est en vain que nous demanderions au gouvernement constitutionnel de \era Cruz le remède à ces maux; il est bien disposé, mais il est impuissant à nous rendre justice. C'est surtout à Mexico et dans les provinces avoisinantes que des citoyens américains ont souffert. Il faut pénétrer dans l* intérieur du pays pour trouver les coupables. Nous pourrions requérir et obtenir Taide du gouvernement constitutionnel ; mais dans le cas où cette assistance nous ferait défaut, il est de notre devoir de donner à nos compatriotes une protection suffisante. Voilà pourquoi je recommande au Congrès d'adopter une loi autorisant le président, dans des conditions que le Congrès jugerait convenables, à employer des forces militaires en état d* entrer dans le Mexique ix)nr obtenir l'indemnité du passé et la garantie de l'avenir. »

« Le Mexique est un navire s'en allant à la dérive sur l'Océan et gouverné seulement par les passions des partis contraires, qui s'y disputent le gouvernement; bon voisin ^ le gouvernement des États-Unis ne doit-il pas lui tendre une main secourable pour \e piloter? Si nou> ne le faisons pas, il est à croire que d'antres le feront, et qu'en dernière analyse force nous sera d'intervenir à notre tour dans des conditions plus difficiles. »

Que dire de ce bon voisin qui, dans le but de piloter^ assister, sauver, délivrer, un État sans appui, demande à faire entrer dans rintérieur des forces militaires que le protégé ne demande pas? pour le secourir? NoUj non, pour obtenir des indemnités et des garanties l

ÉTATS-UiNIS D'AMÉRIQUE. 47

Sur un autre point encore, le président Buehanan conseille des mesures de protection.

L'Europe connail à peine ces cinq républiques de TAmérique centrale : Nicaragua, Costa-Rica, la Nouvelle- Grenade, San Salvador ot Honduras, qui occupent, sous le plus beau ciel du monde, un espace aussi vaste que la France, et tiennent entre les deux parties de TA mérique la clef des deux mers et des deux continents, ce pont singulier qu'on nomme Tisthme de Panama. Ce pont, commode entre des voisins lorsqu'ils communiquaient seuls, est devenu, au contraire, un obstacle aux relations entre tous les peuples; il est temps que le cap Horn soit évité, comme le cap de Bonne-Espérance, et qu'un canal perce l'isthme de Panama comme l'isthme de Suez. Ainsi seront abrégées* :

La distance de New-York à San-Francisco, de. . . 3,600 lieues.

A Yedo 3,400 »

A Canton 3,200 »

De Bordeaux 1,400 »

Du Havre à San Francisco 3,500 »

De Cadix à Manille 2,000 »

De Londres à San Francisco 3,500 »

AYedo 3,000 »

A Canton 2,800 »

A Sidney 2,200 »

D'Amsterdam à Yedo 2,400 t

« V. le très-intéressant mémoire de notre compatriote, M. Belly (Paris, 1858), qui a obtenu des gouvernements de Nicaragua et de Cosla-Ricsi, un traité signé le i** mai 1858, pour la concession d'un canal maritime par la rivière San Juan et le lac de Nicaragua, traité que la France ne laissera pas, je Tespère, devenir une lettre morte. ^

V. aussi la savante brochure publiée en Angleterre (1846), par le prince Napoléon-Louis Bonaparte, aujourd'hui empereur des Français.

48 , LESCLAVAGK.

On comprend quelle importance toutes les nations doivent attacher à la neutralité de ces contrées, de façon qu'aucun intérêt mesquin, aucun désordre local, ne vienne barrer le passage au commerce du monde, sans blesser pourtant les droits de souveraineté et la légitime rémunération des États de l'Amérique centrale. C'est dans ce but que fut signé, le 19 avril 1850, par M. Clayton pour les États-Unis, et par M. Bulwer pour l'Angleterre, le traité connu sous leur nom. Mais, depuis ce temps, que d'interprétations diverses ont été données à ce traité! On a commencé par disputer aux Anglais leur antique protectorat sur les Mosquitos. Pour une insignifiante réclamation on a bombardé Grey-Town. l/aventurier Walker n'a pas été désavoué, et il a fallu, pour le battre et le chasser, le patriotisme des citoyens de Nicaragua et de Costa-Rica, commandés par le président Mora à Santa Rosa et à Rivas (1855). Walker écrivait après sa défaite : c< Je ne puis pas vivre assez pour voir la fin de celte guerre, mais je sens que mes compatriotes n'en laisseront pas le résultat incertain. » Le président des États-Unis semble prêt à recueillir ce legs ; il établit fort bien dans son message de 1858 les avanlages de la neutralité de l'isthme; mais on pressent que toute tentative d'une autre nation, tout traité, tout mouvement des États souverains, sera considéré comme une atteinte à la neutralité, dont l'Union se charge de demander réparation. Elle adresse aux républiques de l'ancien Guatemala ce mot des jeux d'enfants : Le premier qui bougera payera un gage.

Le président demande au Congrès de l'autoriser à

ÉTATS-lhMS D'AMÉIUQUE. i9

employer les forces de terre et de mer des États-Unis pour empêcher le transit d'être entravé ou fermé par une violence illégitime, et pour protéger la vie et la propriété des citoyens américains voyageant sur celle route. Il va plus loin. Déjà des Américains ont soufTcrt, à ce qu'il prétend, de sérieux dommages; ils ont droit à des indemnités, à peu près comme cet homme qui réclamait une indemnité pour avoir déchiré son habit en assommant son voisin. Le ministre américain a demandé réparation, et le président n'hésite pas à le déclarer :

« Â moins qu*il ne soit fait droit a cette demande dans un bref délai, il ne restera à ce gouvernement d'autre ressource que d'adopter telles mesures qui pourront être nécessaires pour obtenir par lui-même la justice qu'il a vainement cherché à se faire rendre par des moyeUg pacifiques. »

Nous n'irons pas plus loin. L'analyse un peu longue de ces messages est l'indication précise du degré où est descendue la politique des Étals-Unis, interprétée par un président qui représente à la fois l'ancien et le nouvel esprit américain, mais surtout qui personnifie les vues et les passions des Élats du Sud.

Acheter ou prendre Cuba, s'établir au Mexique, intimider, puis occuper l'Amérique centrale, voilà le pro-' gramme. Quel en est le but? D'une part, agrandir démesurément l'Union américaine, mettre la main, avant de pouvoir la peupler ou la défendre, sur une immense part du globe terrestre, réaliser à tout prix cette ambition effrénée qui pousse la race saxonne à être en tous lieux le premier occupant; d'autre part, et surtout, s'an. 4

grandir au Sud, créerau Sudde nouveauxÉlats à esclaves,

apporter dans le Congrès un renfort à la prépondérance

du Sud; ainsi, en résumé, étendre à la fois la patrie et la

servitude.

Politique audacieuse, imprudente et injuste, qui, servie sans scrupule par tous les moyens, indispose et éloigne les grands citoyeqs, inspire, enfante les aventuriers, transforme en piraterie le rôle d'un noble peuple, et diminue sa gloire plus rapidement qu'il n'agrandit sa surface !

Voilà donc ce que l'esclavage avait fait de la politique des États-Unis, à la veille de la grande crise qui a signalé l'année 1860.

Mais, avant de raconter cet événement décisif, demandons-nous quelle a été l'influence de l'esclavage sur la prospérité matérielle et morale de l'Union.

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