IL -^ Lorsqu'un usage criminel s'introduit dans les
faits, on est certain d'en trouver dans les livres la démonstration. L*homme aime à justifier ce qu'il pratique. Alors s'établit sur le terrain des idées une guerre de démonstrations et de protestations, dont l'issue décide le triomphe du mal ou du bien sur le terrain pratique.
La renaissance de l'esclavage dans les faits eut ainsi pour résultat de ramener les doctrines favorables à l'esclavage.
L'illustre dominicain Las Casas vit ses chaleureux écrits contre l'esclavage arrêtés par la censure royale, et une assemblée de légistes et de théologiens préférer à ses protestations les subtilités érudites de Sépulvéda sur les races nées pour Tesclavage.
Au dix-septième siècle, au moment où la pensée humaine atteint une incomparable hauteur, les plus grands esprits semblent indifférents. Le fondateur du droit des gens, Grotius, disserte froidement sur les causes légitimes de l'esclavage, Puffendorf l'imite. Bossuet luimême ne dit qu'un mot en passant sur l'origine de l'esclavage par la guerre^ ; sa haute raison ne s'arrête pas. Heureusement son cœur s'émeut, et, dans l'admirable Panégyriqve de saint Pierre Nolasqne^^il exalte ce héros de la sainteté et nous le montre « content de tout donner, de tout sacrifier, pourvu qu'il procure la liberté à ses frères... préférant la liberté du moindre esclave à la sienne. »
Au dix-huitième siècle, si justement fier de sa passion
V* Avertissement sur les lettres de Jurieu, art. 50. » T. VII, édition de VcrsaiUes, p. 48.
pour rhumanilé, l'esclavage est attaqué, mais presqu'en riant. Voltaire se moque de Fesclavage et aussi de Tesclave ; il prend des intérêts dans une société coloniale. Montesquieu, plus profond et plus grave, consacre un livre entier, composé de dix-neuf chapitres S à l'esclavage. Mais il plaisante, il hésite, il ne conclut que mollement, à tel point que de savants esprits* ont pu le regarder comme un partisan de Tesclavage. Je crois au contraire qu'il en fut l'adversaire, et je ne connais rien de plus décisif que ce chap. xv, satire incomparable, qui se termine par ces admirables paroles :
c< Il est impossible que nous supposions que ces genslà soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne som- . mes pas nous-mêmes chrétiens.
« De petits esprits exagèrent trop Tinjustice que l'on fait aux Africains, car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d'Europe qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié ? »
C'est aux dernières années du dix-huitième siècle, c'est surtout au commencement du dix-neuvième siècle, qu'appartient le mouvement généreux des esprits qui provoqua cette conventicm générale des souverains, signée en 1814, et que Montesquieu ne savait pas prophétiser.
* Liv. XV, ch. i-xîx.
* Ch. Giraud, Mémoire à rAcadémic des Sciences morales sur l'esclavage des nègres.