JU^L
Par vingt-lrois Irailés, obtenus en moins de trente ans, l'Angleterre est ainsi parvenue à décider presque toutes les nations chrétiennes, selon la belle expression de lord Aberdeen, « à prendre place parmi les grandes puissances de la chrétienté, qu'unit entre elles un sentiment commun de commisération et de justice \ »
La plupart de ces peuples et quelques autres, comme la Grèce (1840), avant ou après ces traités, consacrèrent des lois spéciales à Tinterdiction du trafic des esclaves, tandis que par une bulle mémorable du 5 décembre 1 839, le souverain pontife Grégoire XVI faisait retentir d'une sentence solennelle de condamnation contre cette odieuse coutume la catholicité tout entière, au nom de la loi des lois, rÉvangile, au nom du législateur des législateurs. Dieu.
L'œuvre eût été incomplète si Ton n'eût agi que sur les acheteurs d'esclaves, sans influer sur les vendeurs. Aux traités avec les grandes puissances de l'Europe ou del'Amérique, succédèrenl les traités avec les petites puissances de l'Afrique. On aurait pu être tenté demalmener par la force ces infimes monarques régnant par la brutalité sur des territoires mal définis, et sur des sujets misérables; l'Angleterrecrutdigned'elledeles traiter selon le droit des gens, science où elle les trouvait peu avancés. C'est dans toutes les meilleures formes des chancelleries que Sa Majesté britannique signa des conventions avec Nama-Comba, chef de Gartabar, en Gambie^; avec Obi-Osai, chefdu
* Dépêche de 1841 aux États-Unis.
«/Mrf., 1849, p. 250.
pays d*AI)ok, sur les bords du Niger , avec Eyamba, chef du Calebar, ou avec Radama, roi de Madagascar, en 1 841 ; puis, en 1847, avec presque tous les chefs des côtes des Bissagos, de Sierra-Leone, des Graines, d'Ivoire, de Congo, du Gabon, de Loango. Pour donner une idée de ces sortes de conventions, nous citerons la plus courte, faite le 7 mars 1841*.
William Simpson Blount, lieutenant commandant le bâtiment à vapeur de Sa Majesté, lePhitoUy au nom de Sa Majesté la Reine d' Angleterre, et le roi Bell, du village Bell, à Cameroons.
Sont convenus les articles et conditions qui suivent : Art. I®'. Les deux parties contractantes arrêtent qu'à partir de la date de ce traité, cesseront entièrement sur le territoire du roi Bell, et partout où son influence pourra s'étendre, la vente et le transport des esclaves ou autres personnes, quelles qu'elles soient; et que ces personnes ne pDurront être transférées d'un point quelconque du territoire du roi Bell dans une autre contrée, île ou possession d'aucun prince ou potentat. Le roi Bell fera une proclamation et une loi défendant à ses sujets ou à toute personne dépendant de lui, soit de vendre aucun esclave, pour le transporter hors du territoire, soit d'aider ou d'encourager aucune vente de cette espèce, sous peine de punition sévère.
Art. IF. Le roi Bell s'engage à avertir les croiseurs de Sa Majesté Britannique de l'arrivée de tous les navires négriers qui pourraient entrer dans la[]rivière.
Art. ni. En considération de celte concession du roi Bell, et pour remédier à la perte de revenus qu'elle doit lui occasionner, le lieutenant W. S. Blount s'oblige, au nom de Sa Majesté Britannique, à remettre, chaque année, pendant cinq ans, audit roi Bell les articles siiivan ts :
Soixante fusils, cent pièces de drap, deux barils de poudre, deux
* Ibid,, 1844, III, 556.
pundieons de rhum, un habit écarlale avec épauleites, une épée.
Lesdits cadeaux seront dâivrés en échange d'im certificat signé 4lu roi Bell, constatant que les conditions ci-dessus ont été mises à oxécution.
Dansd'autres traités, des conditions plus sérieuses ont été introduites. Ainsi dans le traité avec les chefs de Malimba (1847), il est convenu que nulle maison, magasin, haracoon quelconque, ne peut être élevé pour la traite, que les chefs doivent détruire colles qui seraient ou sont déjà construites, et que, s'ils ne le font pas, les Anglais peuvent les démolir eux-mêmes, de même que saisir les embarcations, et prouver, d'une manière sérieuse aux chefs de Malimba, le déplaisir de lar reine d'Angleterre. Il est convenu encore que les nègres déjà détenus pour être exportés, seront remis aux Anglais pour être conduits dans leurs colonies et libérés. Enfin, il est accordé aux Anglais une entière liberté de commerce*.
Des conventions furent signées, en 1822, en 1859, puis renouvelées en 1845, avec un roi plus puissant, Timan de Mascate *, qui domine une grande partie de la cô(e orientale d'Afrique depuis le golfe Persique, jusqu'aux possessions portugaises, y compris les îles de Zanzibar, Pemba, Monfia. Ses élats sont le théâtre de la traite odieuse faite par les Arabes, il en reçoit de la cote et de Madagascar. Des nègres chargés de denrées, sont conduits à la côte, puis vendus par-dessus le marché,
* Ibid., 1846, VIII, 387.
^Ihid., 1847, XÏII, 198.
a\ec leur fardeau ; Timan tire de ce commerce plus de 20,000 livres sterlings par an ; on vendait, en 1844, au dire du capitaineHammerton, un enfant deSOà 80 francs, un homme de 80 à 160 francs, une femme jusqu'à 190 francs; sauf à la revendre, Dieu sait dans quel état, sur les côtes d'Arabie ou de Perse, de 15 à 30 francs; on jetait aux chiens les esclaves morts. L'iman Seïd-Saïd promît de renoncer à la traite, et de l'interdire à ses sujets. Un consul fut établi à Zanzibar, et les croiseurs anglais furent autorisés à saisir les navires et lès sujets de Sa Hautesse.
Un certain nombre de traités fut conclu avec des cheiks arabes sur la côte occidentale du golfe Persique.
La France, depuis la convention de 1845, fut associée à plusieurs de ces traités et en conclut directement quelques autres.
Un comité d'enquête, nommé en 1 853 par la Chambre des communes, constata qu'il y avait à cette époque entre la Grande-Bretagne et les autres puissances civilisées, vingt-six traités en vigueur pour la suppression de la traite, et soixante-cinq traités conclus avec les chefs africains \
On a vu les stipulations contenues dans ces derniers. Parmi les premiers, dix traités ont établi le droit réciproque de visite et la juridiction de commissions mixtes, quatorae le d roit de visite, mais avec la juridiction des tribunaux nationaux; deux (aVec la France et les États-Unis) sans garantir le droit de visite, contiennent l'obligation
^nev. co/., 1853, XI, p. 317.
réciproque d'entretenir des escadres sur la côte d'Afrique.
L'Angleterre n'a rien négligé pour assurer le succès de tous ces moyens compliqués. Pendant que le gouvernement établissait des croisières, des consulats, des commissions, des correspondances qui remplissent chaque année deux volumes in-folio*, soumis aux deux Chambres, l'opinion abolitionniste organisait des missions, des voyages, des enquêtes, des sociétés, des meetings, des journaux *.
En France, une agitation moindre, notable cependant, fut entretenue pendant toute la durée du gouvernement constitutionnel, et ce gouvernement, avec le zèle le plus sincère, exécuta les traités, demanda des crédits, négocia des conventions, multiplia les instruclionset, enfin, ordonna la traduclion de tous les documents dans la Revtie coloniale y dont les trente- trois volumes (1843-1857), contiennent l'histoire, jour par jour, de cet immense effort de deux grandes nations au service des membres les plus intimes de l'espèce humaine.
III. — Quel a été, en résumé, le résultat de tant de peine et de persévérance?
On Ta beaucoup contesté. En Angleterre, le premier organe de l'opinion publique, le Times, a pris à tâche de nier les effets de la politique suivie pour la répression de la traite. Nous avons dépensé, a-t-il souvent répété, des sommes énormes, 4 ou 500 millions, pour arriver à quoi? à faire payer plus cher le sucre et les nègres.
* Correspondances reUUing to the Slave trade.
* Anti-Slavery Reporter, etc.
La sociélé pour V abolition de l esclavage, contrairement à Topinion de ses fondateurs les plus anciens et les plus illustres, a vivement attaqué le système des croisières \ et quelques membres du parlement ont, par des motions successives, demandé leur suppression, en prétendant qu'on dépensait 20 millions ' par an pour compromettre la vie des marins, et rendre plus cruel le sort des noirs, à cause de l'embarras de les cacher et de les transporter clandestinement.
Enfin, on sait les susceptibilités et les violents débals auxquels a donné lieu le droit de visite.
Que Tabolition de la Iraiteaitaggravé les souffrances des noirs, c'est ce qu'onadmettra difficilement. Avantlatraile, les rois indigènes sacrifiaient leurs prisonniers; grâce à la traite, ils les vendaient à de charitables Européens; depuis Tabolition delà traite, ils sont de nouveau conduits à les tuer. Les négriers, obligés de les cacher, les rendent plus malheureux*. Voilà ce qu'on affirme, mais comment le prouver? comment savoir au juste ce que les petits souverains font de leurs prisonniers? comment, pour diminuer le crime douteux de ces souverains, tolérer le crime certain des négriers? Si ceux-ci sont obligés à se cacher, c'est que la croisière est efficace. On assure qu'ils traitent leurs noirs plus mal qu'avant; cela est impossible. Il faut lire les horribles descriptions des témoins de l'ancienne traite, et notamment les rapports anglais qui nous dépeignent, par de si fortes expressions, lessouf-
* The Slave trade, by ' a Buxton.
« 650,000 liv. st. or ,000 fr.
5 Celait Topinior gcur Ralïenel (Rev, col., 1846, VIII, p. 496).
frances de ces malheureux, placés comme des coins ^ {wedged them in), serrés comme des cuillers, spoonwaySy en langage technique, pressés comme des figues et des raisins, stowed in bulk like figs or raisin.
Je prends à tâche de nfe rien exagérer, je me fais violence pour bannir les tableaux qui peuvent sembler trop dramatiques, et, cependant, on me permettra de citer deux témoignages imposants, Tun sur la traite par les chrétiens, l'autre sur la traite par les mahométans.
Je laisse d'abord la parole à lord Palmerston devant la Chambre des lords, le 26 juillet 1844 {Rev. Co/.,*1844, p. 537) :
ft Au rapport de MM. Venderwelt et Buxton, on débarque, chaque année, en Amérique, de 120 à 450,000 esclaves. On calcule que, sur trois nègres saisis dans l'intérieur de l'Afrique pour être envoyés en esclavage, un seul arrive à destination, deux autres meurent dans le cours des opérations de la traite. Ainsi quelque soit le nombre de ceux qu'on transporte, il faut le multiplier par trois pour avoir le chiffi-e des créatures humaines que ce détestable trafic enlève chaque année à l'Afrique.
(( En effet les nègres destinés à la traite ne sont pas pris dans le voisinage du lieu de leur embarquement. Un grand nombre d'entre eux viennent de l'intérieur. Beaucoup îfont des captifs faits dans des guerres excitées par la soif du gain que piocure la vente des prisonniers. Mais le plus grand nombre provient des chasses qui se font pour prendre les esclaves, et du système organisé dans l'inlérieur de l'Afrique pour voler des hommes. Quand approche l'époque de faire partir pour la côte des caravanes d'esclaves, des hommes entourent au milieu de la nuit, un village paisible, l'incendient, et s'emparent des habitants, tuant tous ceux qui résistent. Lorsque le village attaqué est situé sur une montagne, qui offre plus de facilités pour la fuite, les habitants se réfugient quelquefois dans des cavernes : alors les chasseurs allument
de grands feux à l'entrée de ces cavernes, et ceux qui y ont cherché refuge, placés entre la mort par la suffocation et Fesclavage, sont forcés de se livrer; lorsque les fuyards se réfugient sur les hauteurs, les assaillants se rendent maîlres de toutes les sources et des puits, et les maUieureux dévorés par la soif, reviennent troquer leur liberté contre la vie. Les prisonnieis étant faits, on procède au choix. Les individus robustes des deux sexes, et les enfants de six à sept ans, sont mis de côté pour faire partie de la caravane, qui doit se diriger vers la cote. On se débarrasse des enfants au-dessous de six ans en les tuant sur le champ. On abandonne les vieillards et les infirmes, les condamnant ainsi à mourir de faim. La caravane se met en route ; hommes, femmes et enftmts traversent les sables brûlants et les défilés rocailleux des montagnes de l'Afrique, presque nus et sans chaussure. On stimule les faibles à coups de fouet; on s'assure des plus forts en les attachant ensemble avec des chaînes, ou en leur mettant un joug Beaucoup tombent d'épuisement en route, et meurent ou deviennent la proie de^ bêtes sauvages. Arrivés sur la côte on les parque dans les établissements appelés harracoonSj oix ils sont entassés de manière à devenir la proie d'épidémies. Souvent la mort à déjà cruellement éclairci leurs rangs avant l'arrivée d'un négrier. Le premier qui se présente fait sou choix, lais.saut de côté les malades et les faibles, et ayant soin de prendre toujours le quart ou même le tiers d'hommes de plus que son navire ne peut en contenir, et cela d'après un calcul mathématique, et par une raison semblable à celle qui fait qu'on embarque sur un navire^ chargé de vin des barriques destinées à compenser la perte qui résulte de l'évaporation ou du coulage; car le capitaine sait parfaitement qu'un grand nombre des nègres formant sa cargaison périra, les uns succombant au cliagrin, les autres mourant par la suite du changement de régime, et beaucoup par l'asphyxie.
« On n'attend pas toujours que les mourants aient expiré pour les jeter à la mer; quelquefois on y lance ceux qu'on désespère de sauver. L'orateur cite un événement de ce genre arrivé en 1783. Un nommé Collingwood transportait une cargaison d'esclaves à la Jamaïque : le navire fit fausse route; on manquait d'eau et de vivres. Sachant que si les nègres mouraient d'inanition, les armateurs perdraient la prime
304 LTSCLAVAGE.
d'assurance, tandis qu'ils auraient droit à cette prime, s*il était prouvé qu on avait été contraint, par fortune de mer, à sacrifier la cargaison, le capitaine n'hésita pas à piédpiter dans les flots 132 personnes vivantes. »
Lord Palmereton fait ensuite la description d'un négrier, et il rapporte ce mot d'un liomme qui avait vu un de ces navires : « Un nègre « n'j/ a pas autant d'espace qn,*un corps couché dans un cercueil. » Par toutes ces causes, le noble lord pense que si 150,000 esclaves abordent en Améiique, tous les ans, la traite enlève à l'Afrique 300,000 ou 400,000 âmes. Selon lui, tous les crimes du genre humain, depuis la création du monde jusqu'à nos joiu's, ne surpassent pas ceux que la traite a causés.
Voici maintenant un épisode de la traite mahométane, raconté par un témoin oculaire :
u Le 10 février 1843, je quittai FarreC; dernière ville du royaume de Shoa. Notre caravane se composait des employés de l'ambassade et des domestiques, et d'environ 150 ou 140 esclaves, dont une partie appartenait aux conducteurs des chameaux destinés au service de l'ambassade, et le reste à des traitants qui profitaient de l'escorte de l'ambassadeur poiu* échapper au brigandage des l)edouins du pays d'Adal.
« Plus des deux tiers de ces esclaves étaient des jeunes filles audessous de quatorze ans. Plusieurs d'entre elles n'avaient pas encore atteint leur huitième année. Le reste était composé de jeunes garçons âgés de dix à quatorze ans. L'un d'eux avait été récemment victime de l'usage barbare d'après lequel les Abyssiniens mutilent tous les liommes tués dans les combats, et tous les enfants de leurs ennemis qui, étant âgés de moins de six ans, sont ordinairement épargnés, tandis qu'on égorge sans miséiicorde ceux qui ont dépassé cet âge. Indépendamment de Y opération cruelle qu'il avait subie, cet enfant, nommé AfiVano, avait été grièvement blessé à la cuisse d'un coup de sabre. 11 avait à peine sept ans, et c'est à cet âge et dans im tel état qu'on lui faisait commencer un voyage de 350 milles, à grandes journées. Il devait être dirigé, en effet, sur les marchés de Moka, du Cairj
ou même de Gouslantinople, pour être vendu comme eunuque à quelque riche maliométan.
« Sa situation misérable nous remplit de compassion. Le capitaine Harris obtint Tautorisationde le placer sur une de ses mules. A défaut de ce secours il ne serait jamais parvenu vivant au terme du voynge.
« Je remarquai, pendant le cours du voyage, que les jeunes fdles dont la beauté promettait des profits plus considérables recevaient la pei^mission de monter, de deux jours Tun^sur les chameaux ou sur les mules de leurs maîtres. Cette humanité intéressée nëtail d'ailleurs exercée quà Tégard de 5 ou 6 jeunes filles. Les autres, à Texception d'une siule, qui, étant tombée malade, fut placée sur un chameau, marchèrent avec une gaieté étonnante jusqu'au dernier jour de notre loutc.
n Les garçons, au contraire, arrosaient littéralement la route de leurs larmes ; ils se traînaient le long du chemin, pressés par leur conducteur, jeune garçon qui, par sa brutalité, avait mérité le surnom de Sheitan (démon), titre dont il était très-fier et qu'il s'efibrçait de justifier par un redoublement de rigueur.
« Il faut attribuer la différence de situation d'esprit des deux sexes à l'état différent de leur moral et de leur physique au commencement du voyage. Les jeunes filles sont achetées en considération de leur beauté et de leur bonne constitution. Dans l'achat des garçons, au contraire, les marchands ne sont guidés que par le bon marché.
« Je ne parle pas des violences commises publiquement sur les plus jeunes filles par les traitants ou leurs amis, dans le trajet de l'Abyssinie à Tadjourah . C'est une des circonstances les plus infâmes de cet infâme trafic.
tf Plus de la moitié de ces esclaves étaient chrétiens. Quelques-uns portaient le moLab, sorte de pagne en soie bleue ou blanche qui, dans ces contrées, est la marque distinctive du christianisme.
« Nous atteignîmes la côte le 15 mars, après avoir traversé, eu 36 jours, une distance de 350 milles, ce qui fait une moyenne de \0 milles par jour. Mais nos journées avaient souvent été plus longues. On a peine à comprendre que des enfants aient pu accomplir une route aussi longue et aussi pénible. Les jeunes filles étaient excédées H. 20
306 LTSCLAVAGE.
de i'utiguc ; les garçons, à demi-morts ; et pourtant \)Sks un n'avait succombé. Ce l'ut un grand sujet de joie pour les traitants et leurs amis. Ils ne se rappelaient pas avoir jamais accompli de voyage au^si heureux. Ils déclarèrent en conséquence que nous leur avions porté bonheur, et que nous possédions à un trè>haut degré la faveur clleste. »
Comment peut-on affirmer, en présence de pareils tableaux, qu'il soit pos3ible de dépasser encore ces horreurs, et que les mesures prises pour rabolition de la traite aient pu les aggraver? Je défie qu*on aille plus loin' dans le mépris de Thomme, et dans Texcès de la brutalité!
Cependant le voyageur Vogel , ce héros de vingt ans, tué Jui-mêmedcpuisparlesultanWadaï,araconté qu'en 1854 le scheikdeBornou, ayant pris 4,000 noirs, tua tous les hommes et ne garda que 500 femmes et enfants. Le docteur Bartli pense aussi que les massacres ont augmenté depuis que les chefs n'ont plus le débouché de leur marchandise.
Mais, au contraire, Livingstone écrit à lord Clarendon, le 19 mars 1856, de la rivière Zambesi : a Un certain docteur Brysson a écrit que les mesures prises pour réprimer la traite n'en avaient fait qu'accroître les horreurs. On m'a gravement affirmé aussi que les Maravi tuaient maintenant leurs captifs, qu'autrefois ils gardaient pour les vendre aux hommes blancs. Je puis affirmer à Votre Seigneurie qu'une pareille assertion ne peut venir d'un homme mêlé, comme je le suis, aux marchands d'esclaves dans le pays même où se fait le commerce; elle est répandue par ceux qui ont intérêt au trafic. Dans la par-
tie étendue de TAfrique que je connais, les guerns sont maintenant très-rares ; elles étaient provoquées évidemment par la traite. Il est rare de voir à présent une cafilah d'esclaves se diriger vers la côte , et les trafiquants savent qu'ils risquent plus qu'en aventurant leur argent au jeu. Le commerce des esclaves, en enlevant toute possibilité d'industrie, est la cause de l'état complet de ruine de l'est et de l'ouest de l'Afrique.»
L'abolition de la traite fût-elle l'occasion de quelques crimes nouveaux, n'est-ce pas l'effet de toute loi pénale qui pousse quelquefois le criminel à un second crime pour cacher le premier? On peut dire aussi que les voleurs ne tueraient jamais ceux qu'ils détroussent, si le vol était permis^
Laissons ce raisonnement, et ne souffrons pas qu'on accuse la répression de la traite d'avoir aggravé ses horreurs.
Seulement, il faut convenir que de tous les moyens employés, il n'en est pas un qu'on ne puisse contester, pas un qu'on ne puisse éluder.
Le droit de visite réciproque, l'assimilation de la traite à la piraterie, la surveillance des côtes par des croisières, l'établissement de commissions mixtes, voilà les moyens vraiment efficaces.
Or, le àr(^t d'e visite répugne à l'honneur des nations. En pleine mer, en temps de paix, les nations sont indépendantes les unes à l'égard des autres. Il y a cependant une police internationale qui dérive du droit des gens ; tout navire a le droit de vérifier l'identité du pavillon du navire qu'il rencontre. Il y a d'autres droits, résultant
7m L'ESCLAVAGE.
(le traités. Tel est le droit de visite pour cause de traite des nègres, auquel TAngleterre ajoutait le droit de recherche^ droit de demander les papiers, droit d'explorer les navires. On comprend que vis-à-vis d'un faible, ce droit est oppressif, que vis-à-vis d'un fort, il est humiliant.
Aussi lorsque le gouvernement de Juillet crut devoir accepter les traités de 1831 et 1833, dont le gouvernement de 1815 avait repoussé le projet \ la marine et l'opinion publique protestèrent. Lorsqu'en 1842, un nouveau traité fut signé, la ratification fut refusée. Enfin lorsque M. de Broglie et M. Lushington eurent signé la très-raisonnable convention du 29 mai 1845, aux termes de laquelle la France et l'Angleterre se sont engagées à entretenir, chacune pendant dix ans, 26 croiseurs au moins sur la côte occidentale d'Afrique, et l'Angleterre une autre croisière sur la côte orientale, sans aucun droit de visiter les papiers ou la cargaison, si ce n'est quand le navire était suspect, on s'écria que ce droit était exorbitant, on demanda, dans des adresses fameuses, que \e commerce français fût replacé sous la surveillance exclusive du pavillon français^. Enfin, lorsque le terme de la convention arriva, en 1855, on l'a laissée silencieusement tomber. Qui oserait proposer de la reprendre?
Les États-Unis se sont toujours absolument refusés au droit de visite, et les débats avec l'Angleterre à ce sujet se sont terminés seulement en 1858.
* Dépêches de M. de Polignac et de M. de LavaL
* Discussions des deux chambres, janvier 1846, discours de MM. delà Rcdorle etBillault. (Rev. col.y 1846, VUI, 136.)
On a opposé la même résistance à rétablissement de commimons micrtes. La France s'est toujours refusée a soumettre ses nationaux à une autre juridiction que celle des tribunaux nationaux. L'Angleterre entretient des commissions anglo-espagnoles à Sierra-Leone, à Saint- Paul de Loanda, au Cap, et à la Havane.
La France s'est également refusée à assimiler dans ses lois la traite à ia piraterie. Deux conditions réunies constituent le pirate, n'avoir pas de papiers réguliers, être a^mé^ Un navire négrier, s'il n'est pas armé, quand même il n'aurait pas de papiers, n'est pas un pirate, à moins de lois spéciales. L'Angleterre, le Portugal, l'Espagne, les États-Unis, enfin le Brésil ont déclaré que la traite était piraterie. C'est une assimilation parfaitement juste, mais, en 1825, la traite continuait, et on n'osa pas la frapper de peines aussi graves. On y viendra, je le crois, le progrès de la morale en cette question est lent mais continu. Il y a cent ans, on encourageait la traite; il y a cinquante ans, on la tolérait; il y a quarante ans qu'elle est un délit, il est temps qu'elle passe au rang de crime.
La surneillance des côtes par des croisières est assurément un moyen coûteux et incomplet ; on ne fait pas la police de l'Océan comme celle d'un village. Mais les croi-
* Loi du 12 avril 1825, Moniteur du 25. Le rapporteur fut M. le baron Portai.
La piraterie simple est punie des travaux forcés ; quaftid elle est accompagnée de déprédation, elle est punie de mort.
La barateiie est le crime commis par un capitaine ou pilote sur le navire même qu'il est chargé de conduire, lorsqu'il le vole, le perd, ou le vend.
sières ont beaucoup fait pour le service de rbumanité; elles ont délivré un nombre énorme de victimes; en même temps qu'elles préviennent la traite, elles protègent te commerce, elles étendent sur les missions l'ombre tutélaire du drapeau de la France. Ajoutons qu'elles ont beaucoup fait aussi pour l'honneur de l'humanité. Qui refuserait le tribut d'une admiration reconnaissante à ces nobles officiers, à ces matelots courageux qui affrontent l'exil, la mer, le soleil, la mort, passent sans gloire et sans repos deux années en sentinelle pour courir sus aux oppresseurs, et mettre en liberté d'obscures- victimes!
Quels que soient les inconvénients, quelles que soient les imperfections de tous ces moyens, leurs résultats ent été très-considérables, on n'en saurait douter. Les hommes les plus expérimentés et les mieux informés, lord Palmerston, lord Aberdeen, lord Clarendon, sir Robert Peel, lord John Russell, n'ont pas cessé d'affirmer en Angleterre, et M. Guizot, M. de Broglie, M. l'amiral Du*perré, M. de Mackau, en France, que le nombre des esclaves enlevés à l'Afrique par la traite avait considérablement diminué. Les calculs produits devint le Comité d'enquête de 1 848 portent de 100,000 à 140,000 par an le nombre des esclaves exportés de 1788 à 1840, et de 50 à 80,000 le nombre des esclaves exportés de 1840 à ^848^ Ce serait donc une diminution d'environ moitié.
Il y a des pavillons sous lesquels la traite ne paraît plus, comme les pavillons français, anglais, hollandais,
' Rev. co/.,1848, 148.
suédois, autrichiens. De toutes les terres chrétiennes, TAmérique seule, et, en Amérique, les États-Unis du Sud €uba et le Brésil seuls, reçoivent des esclaves.
Depuis lors, des lois spéciales ont été obtenues de ces pays : de TEspagne, en 1855, du Portugal, en 1842, du Brésil, en 1850. Il a suffi d'un gouverneur honnête à €uba, le général Valdès, pour y arrêter presque complètement la traite, pendant quelqueis années. La loi de 1850, au Brésil, a fait descendre à 7 ou 800 le nombre des esclaves importés, qui était de plus de 50,000 par an, quelques années auparavant\
La croisière anglaise* captura, de 1837 à 1847, 634 négriers, en destination du Brésil et de Cuba. Si les croiseurs français firent moins de prises, c'est que n'ayant pas de traités spéciaux avec les différentes nations, ils ne pouvaient saisir les négriers qu'en cas de piraterie.
La destruction de nombreuses factoreries d'esclavespar le système du blocus près de terre {in shore blockade) a frappé de terreur les marchands, et substitué le trafic de rivoire et de la gomme à celui des esclaves. On a élé jusqu'à faire le siège de villes, comme Lagos, en 1852, et à y substituer un chef à un autre'.
c< Quand on compare ce qui avait lieu il y a quelques années, a dit lord John Russell le 8 juin 1860*, quand on se rappelle que 140,000 esclaves par an étaient en-
^VEscadre africaine vengée, par le lieutenant Henry Yuie, Colonial Magazine, mars 1850; liev. col, 1850, IV, 277. 5 «ev. co/., 1852, Vm, 270, 560.
♦ Papers relating to t/ie Slave trade, London, 18G I , Barclay.
levés par la traite à TAfrique, tandis que cette année le nombre n'a pas atteint 30,000, on ne doit pas nier le progrès ni abandonner Tespoir d'une complète suppression de ce trafic. »
En résumé, ce commerce qui était Tapanage des rois est considéré comme un crime; toutes les nations de l'Europe sans exception en ont, par des traités, promis la suppression à leurs alliés, interdit par des lois la pratique à leurs sujets; cet odieux trafic a été traqué, circonscrit, puni, diminué, à une époque où l'immense accroissement de la consommation des produits coloniaux l'eût infailliblement augmenté. Les colonies ont-elles été ruinées? Leur production a-t-elle baissé? Nullement^ L'esclave est seulement devenu plus cher, et par suite il a été mieux traité; le travail servile augmentant de prix, l'émancipation a rencontré moins d'obstacles. Le mal déshonoré, la traite plus rare, l'esclave plus heureux, la liberté plus facile, voilà d'immenses et satisfaisants résultats.
J'appelle un autre résultat très-considérable cette conviction que l'entière abolition de la traile ne sera réellement opérée que par l'entière abolition de l'esclavage.
Tant qu'on est sûr en effet de vendre très-cher une marchandise, on trouve toujours moyen de se la procurer. Le risque augmente le bénéfice*.
* Exportation du sucre des colonies anglaises des Indes occidentales : l" Ava7Ul'abolili(m de la traite, \SQ\A^m, . . 1,138,590,736 kil. ^^ Après rabolition de la traite, \^\1-\S2^. . . 1,141,197,028
- 1829-1834. . . 1,190,990,566 [Rev. col., mars 1845, p. 262.)
' Ainsi la surveillance de Cul»a est facile. Les passes navigables n'y sont
nMiMIGUATION. 515
Or l'esclavage n'est pas partout aboli, et les nations qui Tont aboli se livrent, pour procurer à leurs colonies un supplément de travailleurs, au recrutement d'Africains libres connu sous le nom d'immigration^ que Ton accuse d'être un retour à la traite. Qu'en faut-il penser?
l/iMMIGRATION, OU l'eNROLEMENT DES NOIRS LIBRES SUR LA COTE d' AFRIQUE.
Depuis que les Français se permettent d'enrôler des nègres sur les côtes de l'Afrique, à destination de leurs colonies, de tout poste où flotte un drapeau anglais sur une maison consulaire, sont parties des dépêches qui semblent calquées les unes sur les autres.
Ainsi M. Sunley, consul à l'île Maurice, écrit en 1857 au Commodore Trotter, commandant la station de la côte orientale d'Afrique, pour signaler l'arrivée aux Comores, à Oïbo, à Johanna, de navires venant de l'île de la Réunion, avec des permissions et des agents du gouvernement français, pour engager des nègres rachetés et affranchis. 11 ne signale aucun abus. Il déclare même que le capi-
pas larges. Le vent souffle presque toujours dans la même direction, et, pendant quatre heures environ le matin, il y a un calme plat qui donne aux gteainers une grande supériorité sur les vaisseaux à voiles, et cependant on importe au moins 30,000 esclaves àCubacliaque année.
(Discours de M. Gave, Chambre des communes, 8 juin 1860.)
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laine Durand , de VAnrélie^ a refusé de stationner à Maroni (îles Comores) et de donner le temps au sultan, qui le lui proposait, de former sur la côte des dépôts d'esclaves, parce que les imtructions du gouvememeni le lui défendaient expressément. Cependant il ajoute qu'il ne pourra empêcher les sultans indigènes, malgré Jes traités qui les lient envers TAnglelerre, de chercher à profiter des rachats de nègres opérés par la France. Aussitôt le Commodore Trotler écrit à Tamirauté^ : c< Il n'y a aucune tentative de transport d'esclaves autour du cap de Bonne- Espérance. Mais il est fort à regretter que le gouvernement français persiste dans son système d'émigration des noirs de la côte est d'Afrique vers l'île de la Réunion, système qui porte naturellement les chefs, pour approvi-^ sionner sut la côte le marché des travailleurs, à tirer de l'intérieur des esclaves au lieu des productions du sol. » Nous trouvons les mêmes doléances partant de la côte occidentale de l'Afrique. On connaît la singulière petite république de Libéria, fondée, en 1822, sur l'ancienne Côte des Graines entre le cap Palmas et Sierra-Leone, par les abolilionnistes américains pour y réexporter des noirs libres sur leur terre natale. Cetle république, où lés noirs seuls sont citoyens, est loin d'être un modèle*.
* Journal de commerce de New-York, 6 avril 1858.
* Comme essai pour abolir graduellement Tesclavage aux États-Unis, et •Soigner la race noire, selon les espérances de M. Clay, là république de Libéria n'est qu'une illusion. On s'y débarrasse des noirs les plus paresseux ou les plus turbulents, quand le coton est en baisse ; on envoie ainsi en Afrique des hommes nés en Amérique. Libéria est aussi chère à ceux qui veulent Tabolilion qu'à ceux qui la repoussent, et ne sont pas fâcbés d'éloigner dé leurs esclaves la vue de noirs libres. Enfin il n'est pas douteux que Tex-président Roberts était payé pour second» r la traite, ainsi que plusieurs hiuts
Cependant elle dure, elle grandit ; elle a une constitution, un président, un sénat, un parlement électifs, un cens d'éligibilité, un corps judiciaire inamovible; elle compte onze villes, près de 400,000 âmes, 50 églises, 30 écoles, un collège. Elle traite avec les nations de l'Europe qui entretiennent l'amitié par de petits cadeaux ; ainsi l'Angleterre lui a fait présent d'un schooner, et la France lui a, dit-on, donné mille uniformes de zouaves. Enfin elle cherche à s'agrandir, et envoie des explorateurs à l'intérieur. Or c'est dans une lettre, datée de février 1858, d'un de ces explorateurs \ M. George Seymour, envoyé à Test dans le lerritoire de Pessay, que je lis ces lignes : c< Le système français de chercher des émigrânts sur cette côte pour ses colonies indiennes, porte les chefs indigènes, voisins du cap Mount, à recommencer leur vieille pratique de la chasse aux nègres [kidnapping), et à se faire entre eux des guerres de pillage pour s'approvisionner d'émigrants. »
Il n'en fallait pas tant pour que la France fût hautement accusée en Angleterre de ressusciter la traite des esclaves et pour réveiller tous les échos des meetings d'Exeter-Hall, toutes les ardeurs des vieux abolitionnistes du parlement et de la Chambre des lords.
Le 17 juillet 1857, lord Brougham interpella le gouvernement sur l'importation des. nègres dans les coloniesi françaises. « Il croit que l'Empereur est trompé ; il espère que les influences religieuses qui l'entourent lui
fonctionnaires. Libéria n*'est intéressant que comme expérience de ce que peuvent les nègres pour se gourerner et travailler, même dans de détestables cpndijtjions. Y. la Ikvue d'Edimbourg 1859, p. 550-565.
olt> L'ESCLAVAGE.
démon Ireront que cette importation ressuscite la traite, que les nègres sont incapables de comprendre le contrat qu*on leur propose, que les chefs se livrent, pour les amener à la côte, à toutes les horreurs imaginables. Il propose une adresse à la reine. » Lord Malmesbury, lord Harrowby, l'appuient. Lord Clarendon répond qu'il est très-occupé de ces faits, qu'il a écrit au gouvernement français, qu'il veille. L'adresse est adoptée.
Cependant Topinion n'était pas encore fort émue ; car le Times du 18 juillet, en rendant compte de la séance, allègue quelques arguments pour et contre, et finit par déclarer que chaque pays doit agir en cette matière comme il l'entend.
Mais deux incidents, survenus en 1858, ont animél'opinion et ravivé le débat.
IjC premier est la révolle des noirs émigrants et le massacre de l'équipage de la Regina-Cœli, de Nantes, capturée ensuite par un navire anglais et menée à Monrovia. Les journaux de juin 1858 ont tous reproduit les émouvants détails écrits par un témoin du massacre, M. des Brûlais, chirurgien du navire, qui a vu couper en morceaux le maître d'équipage, tuer tous les matelots, et n'a survécu qu'à force de courage et comme par miracle, après avoir passé deux jours et deux nuits au milieu de ces noirs révoltés, véritables bêtes fauves.
Le second incident est celui du Charles-Georges j capturé sur la côte du Mozambique, en dehors de la zone légale, et malgré la régularité de ses papiers, par les autorités portugaises, incident qui a forcé le gouvernement français à envoyer devant Lisbonne deux vaisseaux
LMMMIGRATIOxN. 517
de guerre, et s'est enfin terminé par une juste satisfaction rendue à notre droit et à notre pavillon, mais après bien des difficultés, et à travers un déchaînement de clameurs et d'insultes des journaux anglais et portugais, qui ont accusé de nouveau la France de se livrer à la traite.
En est-il ainsi ? Le système d'importation de3 noirs libres est-il un retour involontaire à la traite?
Si cela est faux, on doit persévérer dans ce système, malgré les apparences. Si cela est vrai, il convient d'y renoncer, malgré ses avantages. Nous avons assez parlé de l'immigration ailleurs, pour être ici très-bref ^
Nous avons établi que la nécessité de l'immigration n'était pas née de l'émancipation des esclaves. C'est le moyen de peupler des terres insuffisamment habitées, de culliver des terres insuffisamment cultivées. Mais l'abolition de l'esclavage augmente cette nécessité de deux façons : 1** parce qu'une partie des anciens esclaves étant devenus propriétaires, artisans ou vagabonds, la classe agricole a diminué; 2° parce qu'une partie des anciens maîtres étant devenus plus actifs, plus industrieux, la commande de travail a augmenté.
Nous avons encore établi qu'après avoir essayé de toutes les races, on n'avait rien trouvé de mieux pour remplacer les Africains que d'autres Africains.
Nous avons enfin montré qu'aux Antilles comme à Bourbon, à la Jamaïque comme à Cuba, à Cbarleston comme à Surinam, à Rio de Janeiro comme à la Nouvelle-
* Liv. T, cbap. x ; liv. Il, ch. m.
318 LTSCLAVAGE.
Orléans, le cri unanime de tous les propriétaires appelait, comme le moyen unique du salut ou du progrès, une large immigration de travailleurs, et que tous les gouvernements, anglais, français , espagnol , hollandais, américain, brésilien, autorisaient, encourageaient et réglaient cette opération .
Est-il vrai que ce besoin impérieux entraîne forcément à ressusciter la traite ?
On a dit au contraire \ que l'enrôlement des uoirs libres était un moyen d'éteindre la traite, parce que les chefs indigènes, ayant le choix, préféreraient livrer leurs esclaves à des négociants honnêtes pour être affranchis qu'à des négriers cruels. C'est supposer bien de la délicatesse à ces affreux petits souverains. C'est oublier surtout que les négriers payent plus cher un esclave pour le revendre que les agenls de l'émigration ne peuvent payer un engagé dont le contrat sera très-court. S'il en est ainsi, l'émigration ne prévaudra jamais sur la traite. Elle offre d'ailleurs, en plusieurs points, les mêmes dangers.
Qu'est-ce que la traite?
Un drame en cinq actes : la capture, la caravane, la vente, la traversée, l'esclavage. Or l'immigration est un drame qui finit autrement, mais qui commence de même. On prend, on amène, on vend, on emporte le noir; seulement, au lieu d'aller à l'esclavage, il va à la liberlé, à la liberté-qui débute par un exil et par un engagement de travail.
* V. le très-remarquable article de M. J. Delarbre, Vimmigi^ation afri- Cdinc et Ui traite des noirs.
Comme la traite, Timmigralion amène des acheteurs à d'horribles vendeurs qui se livrent, pour les satisfaire, à lâchasse et à la guerre, poussent par le fouet Iimji^ captifs en troupeaux, tuent les bouches inutiles, et troquent ce qui leur reste contre des denrées ou de For. Elle conduit à la liberté sur une terre étrangère des malheureux qui ne savent pas bien ce qu'on leur demande, et qui ont en général horreur de quitter le sol où ils ont pourtant toujours souffert. EnOn, confiée à des mains honnêtes sous des regards vigilants pendant quelques années, peu à peu elle deviendra Taffaire de commerçants suspects ou d'agents infidèles, et retombera bienlôt, à mesure que la surveillance et l'opinion s'endormiront, dans les anciens procédés de la traite. Pas de règlement assez minutieux, pas de protection assez forte, pas d'intervention de l'État assez sûre, lorsqu'il s'agit d'un contrat passé sous l'équateur, loin de la justice et des notaires, contrat qui consiste dans quelques mots adressés pendant quelques minuties par un interprète intéressé à un captif ignorant et terrifié, lesquels décident de la vie d'un malheureux qui change de mains sans se douter seulement qu'il change de sort.
En résumé:
l** L'engagement des noirs en étal de liberté piéalable me semble parfaitement légitime ; seulement cette voie est lente et insuffisante.
S** L'engagement par rachat préalable est à l'abri de tout reproche de la part de ceux qui engagent après avoir affranchi, mais de la part de ceux qui prennent et qui vendent, il ressemble absolument à la traite; le noir est
engagé librement, mais il n'est pas amené librement à
la côte.
3° La surveillance, organisée pour réprimer les abus, est loyale et pénible, mais inefficace. Des faits pbmbreux et horribles le prouvent.
J'ai confiance dans ceux qui rachètent^ j'honore, j'admire ceux qui surveillent ; mais je me défie de ceux qui lran$portent ; je suis convaincu de la barbarie de ceux quivendent;yaii des doutes sur le consentement de ceux qu'on vend; je crois peu au rapatriement.
Ces motifs sérieux et ces scrupules trop fondés ont inspiré la lettre adressée par l'Empereur, en 1858, au prince chargé de la direction des colonies :
a Saiut-Gloud, le 30 octobre 1858.
(( Mon cher Cousin, je désire vivement qu'au moment même ou le différend avec le Portugal, à propos du Charles-Georges , vient de se terminer, la question de l'engagement des travailleurs libres pris sur la côte d'Afrique soit définitivement examinée et résolue d'après les véritables principes du droit et de l'humanité. J'ai reclamé énergiqiiement auprès du Portugal la restitution du CKarles-GeorgeSy parce que je maintiendrai toujours intacte Tindépendance du drapeau national ; et il m'a fallu, dans cette circonstance, la conviction profonde de son bon droit pour risquer de rompre avec le roi de Portugal les relations amicales que je me plais à entretenir avec lui.
({ Mais, quant au principe de l'engagement des noirs, mes idées sont loin d'être fixées. Si, en effet, des travailleurs recrutés sur la c^le d'Afrique, n*ont pas de libre arbitre, et si cet enrôlement n'est autre chose qu'une traite déguisée, je n'en veux à aucun prix. Car ce n'est pas moi qui protégerai nulle part des entreprises contraires au progrès, à l'humanité et à la civilisation.
« Je vous prie donc de recherclier la vérité avec le zèle et llntelli-
gence que vous apportez à toutes les aflaires dont vous vous occupez; et, comme la meilleure manière de mettre un terme à. des causes continuelles de conflit serait de substituer le travail libre des coolies de l'Inde à celui des nègres, je vous invite à vous entendre avec le ministre des affaires étrangères pour reprendre, avec le gouvernement anglais, les négociations qui avaient été ciitaniées il y a quelques mois. Sur ce, mon cher Cousin, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.