II
Elle est criminelle par deux côtés : l'esclavage aux colonies, la barbarie en Afrique; l'esclavage aux colonies est détruit, il ne reste plus qu'à détruire la barbarie en Afrique. Telle est la réponse de l'illustre voyageur David Livingslone, et ce grand nom arrête aussitôt le sourire défiant ou le soupir attristé de ceux qui accuseraient celle réponse d'être chimérique.
Dieu soit loué ! Après tant de siècles d'iniquité sans re* mords, après une lamentable série d'opérations coupables qui ont enfoncé l'Afrique dans l'abrutissement sans porter aux possessions de l'Europe ni des richesses durables, ni même une population suffisante, l'humanité est ramenée par l'expérience à la justice, l'intérêt luimême prêche le devoir ; ce que l'exploitation de l'Afrique n'a pas produit, on peut l'attendre de l'exploration et de l'évangélisation de l'Afrique.
Ce point mérite de nous arrêter.
l/EXPLORATIO>' ET L ÉVAISGÉLISATION DE L AFRIQUE.
La civilisation africaine !
Je le répèle, ce mot provoque sur bien des lèvres un sourire plein de tristesse et d'incrédulité. Si l'Afrique n'est pas civilisée, dit-on, ce n'est pas l'Europe, qu'il convient d'accuser, c'est le Créateur, c'est celui qui
plaça sur une terre inhabitable une population imperfcelible. Est-ce notre faute si le climat dé TAfrique lue les blancs, si les noirs, avec leurs grands yeux doux et niais, leur visage ridicule, leurs grossiers instincts, n'ont pas grandi, n*ont pas changé depuis le commencement du monde? N'avez-vous point remarqué, dans la distribution des dons de Dieu sur la terre, comme une ironie mystérieuse? Voyez les Hollandais, voyez ces hommes, intelligents, fiers, qui font honneur à notre espèce et à son auteur, leur sol est un tas de boue. L'Africain, au contraire, de tous les êtres celui sur le front duquel l'empreinte du céleste ouvrier semble le plus effacée, il est l'hôte d'une demeure où tout est grandiose, colossal ; de grands animaux, le lion, l'éléphant, le tigre ; les plus grands poissons qui existent ; les plus grands végétaux, le baobab, le mimosa ; de grands fleuves, de grandes montagnes et de grands lacs; l'homme seul est infime et diminué. Quatre mille ans ont passé, quatre mille ans passeront encore sur cette espèce qui a le nom de l'homme avec le rang de la bête. Que pouvons-nous devant ce mystère? à peine le comprendre, nullement le modifier.
Nous le voudrions, nous, Français, que nous ne le pourrions pas ^
Comment arriver au cœur de l'Afrique? Par l'Algérie?
* Note sur le commerce du Soudan avec le nord de l'Afrique, par M. Jules de Lasteyrie, à la suite du rapport de M. le général de Bellonet sur les crédits supplémentaires de TÂlgérie, 26 mai 1844, Moniteur, p. 1525. Y. en sens contraire, le discours de M. de Gorcelle, Ilnd., p. 1655.
•VJi LESCLAVAGE.
Les quatre conirées qui occupent, avec des civilisations moins imparfaites, le nord de TÂfriquc, composent comme une île entre l'Océan, la Méditerranée, la mer Rouge et cet autre océan qu'on nomme le désert. Les rares marchandises de l'Europe qui se dirigent vers le Soudan et la Nigrilie abordent à Mogador ou à Tripoli. De Tripoli, elles arrivent à Mourzouk ou à Ghadamès, et de Mourzouk au Bornou, sur les bords du lac Tsad, il faut encore quarante jours de marche pénible ; il faut cinquante jours de Mogador à Tombouclou, et si les caravanes ont pour les aider des animaux doués, comme les noirs, de douloureuse facililé de toujours souffrir^ elles s'avancent sous des rayons meurlriers, à travers le vent et le sable,. aspirant à rencontrer de loin en loin un peu d'eau dans le fond d'un puits quelquefois tari, et menacées à chaque pas de la rencontre d'animaux dangereux, ou des hommes plus dangereux que la nature. Ghadamès est, du moins, rapprochée de la Méditerranée, mais Gonslantine ou Tuggurt, sont bien loin au nord, séparées du Soudan par les Maures et les Touaregs, non înoins que par le désert.
Veut-on pénétrer par les côtes orientales et occidentales?
Il n'est presque pas un point de ces côtes où, attirés d'abord par un beau ciel, de rianis ombrages ou de sévères aspects, les Européens ne rencontrent la fièvre, la dyssenterie, l'épuisement, la mort.
Pourquoi s'exposer à tant de fatigues î pour échanger non plus comme autrefois des esclaves, mais un peu de gomme ou d'ivoire, de mauvais coton, des arachides, de
rindigo, des plumes d'autruches, de la poudre d*or, contre des étoffes, des fusils, des verroteries et des cadenas.
Est-ce la peine de donner pour ces résultats douteux ou mesquins la vie d'un Européen, plus précieuse que la vie de cent nègres?
A ces paroles décourageantes, j'oppose les instincts dd la foi et les leçons de l'expérience.
Que Dieu ait fait sans dessein des populations si nombreuses sur une terre si belle, je ne puis le croire sans l'outrager. Nous sommes habitués à un idéal élevé de civilisation, nous avons entendu les admirables définitions de M. Guizot sur le double mouvement individuel et social qui constitue le progrès des nations, et, placés si haut, portant nos idées encore bien au-dessus de nos usages, nous laissons tomber sur les habitants du Darfour ou du Congo un regard de pitié dédaigneuse. Mais, dans l'humble réalité des faits, est-ce que tous les plus petits de la famille humaine ne se ressemblent pas beaucoup? Un paysan de la Sologne, un bûcheron des Alpes, le Lapon dans ses glaces, le mineur de la Sibérie, le Baskir de l'Oural , le coolie des montagnes de rinde, le batelier chinois, l'Indien du Mexique , le chercheur de diamants du Brésil , en quoi donc diffère leur condition de celle du Malokolo visité par Livingstone, ou du Toukouleur du Sénégal ! Avezvous quelquefois pensé à la condition de l'immense majorité des humains? Sur les vingt-quatre heures du jour , la moitié se passe pour tous les hommes à se reposer, à se nourrir, à se vêtir, c'est-à-dire à s'empêcher de mou-
rir. Sur un million dhommes, neuf cent mille au moins s'occupent de préparer la nourriture ou le vêtement, ou la demeure d'eux-mêmes el des aulres, et le lourd travail que le besoin de ne pas mourir impose ainsi sur presque tous les hommes les tient courbés de la même façoasous le poids d'une même destinée. La condition des habitants du continent africain n'est ni. plus haute ni plus basse, et leur origine fut la même ; les antic[uités de l'Ethiopie valent bien les antiquités péruviennes, et au commencement, toutes les races semblent parties du même degré. Il est vrai, presque tous les peuples se sont élevés, ne fût-ce que pour un moment, au-dessus de leur misère native ; quelques-uns étaient plus intelligents, ils ont aidé les autres, ils se sont perfectionnés eux-mêmes; sur le sol de l'Afrique, au contraire, on rencontre ime population, on ne rencontre pas des sociétés.
Or, l'avanlage incomparable du paysan de la Sologne sur ses pareils en misère à travers le genre humain^ c'est qu'il appartient à une société régulière. Dans le plus misérable village de l'Europe, je trouve (encore n'est-ce point partout , n'est-ce point depuis longtemps) une église, une école, une route, un marché ou des marchands. A qui l'habitant doit-il tout cela? A la civilisation ; et de qui procède la civilisation ? de trois causes fondamentales, la raison, l'éducation, la révélation.
Je conviens que l'Européen l'emporte sur toutes les races par la raison, et j'en conclus aussitôt qu'il ost destiné par Dieu à être le précepteur des autres. Je vois des climats qui ne peuvent être habités ni par les blaiic^ seuls, car ils n'y travaillent pas ; ni par les noirs seals,
car ik n'y progressent pas , et j'aperçois une race métisse, sortie du mélange de leur sang, qui, plus vigoureuse que Tune, plus intelligente que l'autre, aurait pu peupler et civiliser les terres tropicales. J'en conclus que lerapprochement et le mélange de ces races était dans les vues de la Providence. Je vois enfin que Dieu a confié le flambeau de }a foi chrétienne à la rade qu'il avait chargée •de civiliser les autres, et j'en conclus encore que la propagation de rÉvangile est la mission de l'Europe, médiatrice de la civilisation entre le Créateur et ses créatures ici-bas. Ce que les classes supérieures sont aux classes inférieures dans une société réglée, l'Europe l'est au genre humain dans le monde.
.Or, lequel de ses devoirs l'Europe a-t-elle jamais rempli envers l'Afrique? Quel bien lui a-t-elle porté? Quel mal ne lui a-t-elle pas fait? Quel intérêt l'Europe prenddleà l'Afrique?
A part les annales des contrées qui font face à l'Europe, que savons-nous de l'histoire de l'Afrique? Rien. Hérodote en a dit un mot. C'est vingt-trou siècles après lui que nous en avons appris un peu davantage; dans cet immense intervalle, quelques relations à moitié fabuleuses, quelques correspondances de navigateurs portugais, quelques tentatives abandonnées de missions ou de comptoirs, ne nous ont apporté que des détails inexacts ou incomplets , qui se résument toujours ainsi : misère, pillage, esclavage, férocité, fétichisme, abrutissement.
Que savons-nous de sa géographie? Jusqu'à ces derniers temps, les cartes d'Afrique étaient remplies par ces deux mots : Vaste désert, contrées inconnues^ et beaucoup
d*honnétes gens demeurent persuadés arec Salloste\ cpe cette partie du monde est une région maudite où la terre est un sable stérile, le soleil un brasier dévastateur, od le règne animal est représenté par des tigres et des serpents, et l'espèce humaine par une variété féroce ou slupide de Tespèce des singes.
Qu'avons-nous fait pour cette population? Nous en avons fait un article de commerce. Pendant plusieurs siècles, nous avons lire ces masses noires de leurs retraites inconnues pour les consacrer à fournir à nos déjeuners du café et du sucre, comme on lire le chirbon des entrailles de la mine pour l'entasser, le vendre et le consommer.
Qu'avons-nous fait pour porter dans ces ténèbres le flambeau de Jésus-Christ? Voici la réponse d'un savant et religieux écrivain * :
« L'Afrique semble ne rappeler à la religion que des souvenirs funrbres : Cinq siècles d'elforfs jwnr que la croix s*y plante sur un petit nombre de points, la rapidité avec laquelle des chrétientés florL<«anles ont disparu par des catastrophes inouïes, les ruines amoncelées partout depuis les Tliébaïdes de l'Egypte jusqu'à la dernière des cin^ cents ('glises de T Afrique chrétienne, tant de fléaux que la barbarie fait jKîscr sur ces peuples, et que la civilisation n'a fait qu'augmenter de toutes les misères de l'esclavage. On dirait, à cet aspect général, qu'une [)rédestination de mallieui* plane mystérieusement sur ce vaste continent...
* Après quelques mots sur les établissements desGétules, des Numides, des INtscs, des Mèdes et des Phéniciens, en Afrique, Salluste ajoute : « Super Numidiam Ga^tulos accepimus partim in tuguriis, alios incuUius vagos, agitare; poRt (u>s ^Ithiopos esse, dein loca exusta solis ardoribus. (Jugurtha^ XVIll, lu.)
« Vie du P. Lihermanny par Dom Pitra, 1855, p. 452, chap. vu.
LAFRIOUE. 32^
(( Sur la côte occidentale, pendant plus de quinze siècles, on ne voit arriver aucun de ces apôtres qui ont suivi toutes les routes des anciens navigateurs, aucun de ces missionnaires irlandais qui ont fouiUé les îles et les mers, et abordé sur tous les rivages. Il paraît que de bonne lieure les Normands y ouvrent des comptoirs sans que la bonne nouvelle y soit annoncée, avant Tarrivée des Portugais, à la fin du quinzième siècle. . . Les Franciscains et les Dominicains se partagent ce champ nouveau avec une grande émulation de zèle; on voit des églises nombreuses, un évêclié du Congo, une dynastie de rois chrétiens; puis tout disparaît dans une guerre civile, sous une invasion de tribus féroces. En 1547, quatre Jésuites tentent, sans succès, de relever cette Église. A diverses reprises, la Compagnie de Jésus, les Capucins français et les Franciscains espiignols font de nouvaux efforts. La désolation se consomme par le fanatisme des Hollandais, à fin du dixseptième siècle, et par les conquêtes des Anglais, au siècle dernier. ))
Comnrient le christianisme aurait-il pu s'établir?
(( La traite enlevait par 100,000, chaque année, précisément les tribus évangélisées par les missionnaires. Quatorze millions d'âmes n*ont pu disparaître de ces côtes sans exaspérer toutes les tribus intérieures, sans fomenter parmi elles d'abominables guerres, sans attacher au nom chrétien un odieux inefl'açable. 11 n'est pas nécessaire d'ajouter à ce fléau le spectacle scandaleux des mœurs européennes, la cupidité et l'ambition des nations chrétiennes. . . »
Voici ce qu'écrivait à la Propagande, en 1819, un évoque à la suite d'une visite à la mission d'Angola :
(( Ulam aspexij mœrorem concepi, laci'ymas effiidi, qxiia oninia, si fas est dicere, sine duce, sine luce^ sine cince inveni, Omnia désuni : désuni sacerdoies^ ob defeclum illos instruendi, et qui existuni suni omnino ignari ; désuni eccksix^ quia omnes vel
zui i;es€lavage.
dirtax suHlj iW qma:fi dinUx mjpfmreBt. ReHgio est pêne extincta •. »
Peadant que le christianisme s*éteiiit, Tislamismes^est allumé. LWfriqueaTait des races blandies ; elles ont reçu de FEarope l'islamisme qui les stérilise ; rÂfrique avait des races noires ; elles ont reçu de TEurope la traite qui les voue à la irueire et à rabrotissemeni. Par un odieux échange entre les habitants des deux continents, ils nous donnent des maladies, nous leur portons des vices, et TAfrique n'a pas cessé de recevoir de FEurope rhorreur de tout ce qui pouvait la civiliser, la religion, le travail, le commerce, le contact avec la race blanche.
Ah ! si nous ne pouvions lui faire du bien, du moins pourquoi lui avoir fait tant de mal !
Mais est-il vrai que le bien soit impossible?
Grâce au ciel, Taurore de jours meilleurs semble s'être levée. Partout, en effet, où quelque tentative sérieuse a été essayée, elle a réussi.
IvOi'squ'on regarde la carte, qu'il faut toujours avoir sous les yeux dans toutes ces questions, car c'est Dieu qui a dessiné la carte du monde, on ne peut s'empêcher de prévoir que, si un nouveau partage de la terre entre les enfants du Christ se prépare, comme l'antique partage des fils de Noo, l'Asie paraît désignée a l'influence de la Russie, l'Amérique et l'Australie à l'activité envahissante de la race anglo-saxonne, l'Afrique au génie civilisateur des races latines ayant à leur tête la France.
* Je l'ai vue, j'ai gémi, j'ai pleuré, trouvant tout à peu près sans loi, sans foi, sans croix. Tout manque : les prêtres, parce qu'on ne peut les instruire, et ({ue ceux qui existent sont tout à fait ignorants ; les églises, détruites ou ruine. La religion est presque éteinte.
Ce grand mouvemenl est commencé.
Des expéditions hardies de nos officiers ont prouvé que les communications pouvaient être établies entre TAlgérie et Je Soudan '. En i 845, on niait que ces communications fussent pratiques ou désirables. En 1 851 , une autre commission officielle craignait que les incursions des populations mahométanes n'y missent un obstacle insurmontable ^ En 1860, le ministre des colonies demande à l'Empereur d'abaisser une troisième barrière qui n'est ni l'Arabe, ni le désert, qui est la douane, et la frontière du sud de l'Algérie est ouverte à l'importation en franchise de droits aux produits naturels et fabriqués du Sahara et du Soudan. Le rapport qui précède le décret du 25 juin 1860 est ainsi conçu ' :
Sire,
Avant la conquête de l'Algérie par la France, les Ciii-avanes qui apportaient les produits du Sahara et du Soudan sur les marchés du nord de 1* Afrique se dirigeaient, selon leurs besoins ou leurs sympathies, vers Alger, Tunis ou le Maroc.
Sans doute, lorsque nous avions à combattre les Arabes pour étendre et faire accepter notre domination, lorsque le pays ne pouvait
« Le Sahara, par le général Daumas. — Le Sahara et le Sotidan, documents arabes, traduits par M. Tabbé Barges, Revue de VOrientf février et juin 1853. — Voyage du commandant Bonnemain à K damés, 1856-1857. — Explorations de M. de Colomb , 4858, 1860. — Route de Tuggurt à Tombouctou, par M. Cherbonneau, 1860. — Du commerce de V Algérie avec V Afrique centrale, par M. Carette, 1845. — Rapport à la Chambre de commerce d'Alger sur le même sujet, 1860, etc.
Je dois h M. Jules Delarbre la connaissance de ces documents.
- Rapport de M. Benoist-d'Azy, p. 5.
» Bulletin officiel des colonies, n" 85, p. 440, décret n* 1023.
présenter la sécurité indispensable au commerce, lorsque , eutin, nous avions devant nous des populations qui ne comprenaient ni nos desseins ni les avantages de notre civilisation, le coui'nnt commercial qui existait jadis enlre le centre de l'Afrique et les contrées que nous occupions dut s'en détourner et s'écouler vers la Tunisie, Tripoli on le royaume de Fez.
Mais aujourd'hui que la poix est rétablie, que les routes les plus sûres sont celles (j[ui traversent le tenitoire soumis à notre autorité, enfin que la renorarace de nos armes et des bienfaits de notre puissance a pénétré au delà du désert, rien ne s'opposerait à ce que les caravanes chargées des productions du Soudan vinssent, comme autrefois, enrichir les marchés algériens et leur demander en échange tout ce que notre industrie saurait leur oDVir, si la législation douanière de 1845 n'y avait opposé un obstacle infranchissable, en frappant d'une prohibition absolue tout ce qu'elles pourraient nous apportai'.
(/est cette barrière. Sire, que je viens demander à Votre Majesté de vouloir bien détruire.
Le moment est arrivé de nouer des relations commerciales avec ces contrées, dont quelques-uns de nos intrépides voyageurs ont plus d'une lois cherché à pénétrer le mystère. Déjà les chefs des Touaregs sont venus jusqu'à Alger, où ils ont pu se faire une idée de notre civilisation; ils ont compris de quelle protection, de quelle justice, le commerce était entouré; ils ont exprimé hautement leur admiration pour l'abondance et la vnrii'té des marchandises que nos magasins étalaient à leurs yciix; enfin ces Touaregs, dont l'industrie consiste surtout à servir d'intermédiaires entre les négociants du nord de l'Afrique et les producteurs du Soudan, et à transporter les objets d'échange, se sont montrés tout disposés à ramener vers l'Algérie une partie de leurs caravanes.
Pour seconder un mouvement qui ne peut être que profitable à tous nous intérêts, la première chose à faire, Sire, c'est d'autoriser sur la frontière du sud de l'Algérie la libre introduction en franch se de toutes les productions du Soudan et du Sahara.
Mes collègues des départements des finances et du commerce ont pen^é avec moi ijue rien ne s'opposait à ce qu'il en fût ainsi, et ils ont
donné leur entière adhésion à un projet de décret qui, tout en maintenant les dispositions de la législation antérieure, quant à l'introduction, sous certains droits, des produits arrivant par les frontières de l'est et de l'ouest, et destinés à rencontrer les similaii es en Algérie, lève toutes les prohibitions qui frappent les produits du centre de l'Afrique et les affranchit de toute taxe.
Inspiré par les vues libérales de l'Empereur, ce décret que j'ai l'honneur de soumettre à l'approbation de Votre Majesté, a pour but de procurer de nouveaux débouchés à notre industrie, d'étendre ses rehitions avec des contrées presque inconnues jusqu'à ce jour, et d'ouvrir ainsi de vastes horizons à la bienfaisante influence de notre civilisation.
c< Malgré la supériorité non contestable des populations mahométanes sur celles qui sont encore soumises aux superstitions du fétichisme, ce n'est probablement pas par cette voie que la civilisation peut pénétrer dans Tintérieur de TAfrique...
c< La religion mahométane immobilise tout ce qu'elle touche; elle est ennemie de tout progrès, de toute action des populations chrétiennes plus éclairées... Les relations sont plus faciles avec les côtes. »
Dans le rapport qui contient ces paroles, rapport qui est un véritable chef-d'œuvre de précision, de savoir et d'humanité, le président de la commission du commerce et des comptoirs d'Afrique\ M. Benoist d'Azy, a parfaitement établi que presque tous nos établissements un peu sérieux sur ces côtes avaient réussi ou pouvaient réussir.
Il attachait déjà une haute importance à la possession du Sénégal, possession plus précieuse que la Guyane, qui
' Sur toute la côte occidentale, nous avons autrefois possédé 21 forts ou comptoirs. (Notices, par M. Roy, p. 77.)
nous assure, avec le monopole du commerce de la gomme, la navigation exclusive d*un grand fleuve qu'on peut remonter jusqu'à 240 lieues de son embouchure et bordé de populations actives et nombreuses. Cependant à cette époque les Français établis à Saint-Louis, près de Tembouchure du Sénégal, avec un comptoir à Bàkel, dans le haut du fleuve, et une succursale à Sénoudébou, dans le Falémé, étaient des commerçants plutôt que des possesseurs, et les Maures de la rive droite les inquiétaient sans cesse. A partir de 1854, après les luttes glorieuses dirigées par le colonel Faidherbe, nous sommes deveniis les maîtres du Sénégal, depuis les cataractes du Félou jusqu'à Saint-liOuis, c'est-à-dire sur une longueur de plus de i ,000 kilomèlres. Le gouvernement ne paye plus de tribut, a signé des traités, et possède en paix de vastes territoires. Le commerce augmente, l'agriculture se développe. Il n'y a plus d'esclaves.
A la poinle du cap Vert, l'île de Corée devient un entrepôt libre de plus en plus important, duquel relèvent les comptoirs de Portendickj Sedhiou^ l'île de Caravane^.
Sur la grande côte de 800 lieues qui s'étend au-dessous de la Sénégambie, Grand-Bassam et Assinie se soutiennent Tun l'autre et commercent avec la côte d'Or*, presque entièrement occupée par les Anglais et les Hollandais, et le pays des Ashantis, dont lu capitale, Comassi, n'a pas moins de 60 à 80,000 habitants ; plus au sud, le
* Lh est le principal établissement de M. Bocandé, qni a bien voulu me donner des rensei ornements qui confirment pleinement tout ce que j'affirme sur les pro^^rôs du commerce et du travail libre.
• Commerce et mœurs de la côte d'Or, par Peuchgaric aîné, capitaine au long cours. — Paris, Rouvier, 1857.
Gabon ^ est un poste militaire indispensable à noire croisière, et un comptoir d'avenir avec un port admirable au sein d'un pays fertile et peuplé. Ces comptoirs dépenseni peu, la petite culture s'y développe ainsi que le commerce. Le commerce seul des arachides représentait, dès 1851, 30,000 tonneaux, employant 150 navires et 1,500 matelots, moitié de la production de sucre des colonies.
Sur la cote orientale, à peu près partagée, depuis la mer Rouge jusqu'au Gap, entre les possessions de l'iman de Mascate et les magniliques régions que détient nominalementet inutilement le Portugal, nous ne possédons rien^ si ce n'est la petite île de Mayolle, où nous avons aboli l'esclavage depuis 1846, et dont les progrès rapides le seront plus encore lorsqu'une communication régulière avec Bourbon aura été établie.
Nous ne parlons que des établissements de la France, c'est-à-dire de la nation quia le moins dégoût des établissements lointains. Ce serait faire parade d'une érudition stérile, car l'érudition n'est pas l'expérience, que d'énumérer lescomptoirsdel'Angleterre, dontledrapeau flotte, non-seulement au Cap et à Sierra-Leone, mais sur presque toutes les côtes occidentales^ en même temps queses capitaines obtiennent de chefs nombreux des traités que la diplomatie anglaise serre avec soin dans ses portefeuilles
* Rev, col., nouvelle série, XI, p. 382; XII, p. 126; XIU, p. 468; XIV, p. 2-45.
* Description nautique des côtes de V Afrique occidentale^ p^r M. E. Bouet-WiUaumez, 1849. — Voyage du capitaine Guillain, — Carte de M. Brossard de Corbigny, 1861. '
Depuis le cap Vert jusqu'au golfe de Biafra, rAnglcterre a douze comptoirs, la France deux.
comme autant de créances à faire un jour valoir sur cette portion encore sans prix du patrimoine des hommes. Les comptoirs réussissent à peu de frais, le commerce avec les côtes et aussi avec l'intérieur, est déjà énorme.
La Hollande, l'Amérique, le Danemark, lEspagne, le Portugal, sont représentés sur ces mêmes côtes, et l'Afrique connaît tous les pavillons de TEurope. Le commerce augmente précisément en proportion de la diminution de la traite. En 1848, M. Tamiral Bouet* a dressé une carte ingénieuse sur laquelle des lignes, qui suivent les côtes occidentales de l'Afrique, indiquent par la différence de leurs couleurs et de leurs largeurs l'importance sur chaque point du commerce de l'or {jaune, côte d'Or et côte des Bissagots), de la gomme [jaune-pâle, Sénégal), de l'huile de palme [vert, côtes des Graines, de Sierra-Leone, d'Ivoire, de Calebar), du cuir [veri-pâle, côte deSénégambie), du riz, du maïs, des arachides [bleu, côte des Graines), des bois (rouge, côte du Gabon), de la cire [rosej côte du Congo, côte d'Angola), de l'ivoire (blayiCy côtes de Bénin, du Gabon, etc.), enfin du commerce des hommes [noir, côtes des Bissagots, des Graines, de Bénin, de Loango, du Congo, d'Angola, de Benguela). Si l'on refaisait aujourd'hui cette carte, on verrait le noir diminuer, et le rose ou le bleu augmenter dans une proportion réciproque. Dès cette époque, le Sénégal qui avait, en 1837, un mouvement commercial de 12,000,000 fr., le voyait s'élever à 23,000,000 en 1847, à 19,803,677 en 1856, et Corée, qui n'avait vécu que par et pour la
* Commerce et traite des noirs aux côtes occidentales d'Afrique, par M. Bouet-Willauinez, 1" janvier 1848.
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traite pendant deux siècles, et jusqu'à notre reprise de possession en 1818, avait, en dix ans, plus que triplé son commerces et figurait dans les chiffres précédents pour 5,788,704 fr. en 1845, pour 8,597,497 en 1856.
Avant les comptoirs, j'aurais dû nommer les missions.
Les populations de T Afrique sont partagées entre un fétichisme stupide et un mahométisme brutal.
Le mahométisme, qui agonise en Europe, grandit en Afrique; il s'y montre, comme aux jours de sa naissance, envahissant, guerrier, implacable. Avant un siècle, si l'Afrique n'est pas à Jésus-Christ, elle sera à Mahomet, et l'Europe comptera pendant de nouveaux siècles avec ce rude ennemi, facile encore à devancer ou à supplanter.
Animée du zèle apostolique, soutenue par les aumônes de Y Œuvre de la propagation de la foi^ la religion a établi, sur cette terre infortunée, des missions courageuses, phares de ces ténèbres, oasis de ce désert moral.
Dans quelques maisons bâties en planches, aidés par des subsides mesquins, sous un ciel malsain, au milieu d'indigènes qui ignorent la foi, et d'Européens qui la déshonorent, quelques prêtres se relayent tout le long de la côte, et, malgré ces conditions ingrates, ils bâtissent des chapelles, ils ouvrent des écoles, ils forment des forgerons , des tailleurs, des tisserands , des jardiniers ; ils évangélisent en six langues, ils empêchent les sacrifices
* Notices, par M. Roy, p. 73, 79. Gorée et ses dépendances ont été séparées administrativement du Sénégal par décret du l*"' novembre 1854. II. 22
humains, et tous ils répètent que la race noire est trèsaccessible au christianisme, quand les chrétiens ne Ten détournent pas*.
Il va sans dire que, partout où TAngleterre et rAmérique ont abordé, le protestantisme a débarqué à leur suite. Les catholiques peuvent s'en affliger ; mais sachons reconnaître loyalement que c'est pour ces nations un grand honneur de porter toujours ainsi leur religion avec elles. Tâchons que les catholiques plantent aussi la croix dans tous les lieux où ils posent le pied. Ajoutons que le protestantisme est assurément un grand progrès pour des peuples voués au culte du serpent, aux sacrifices sanglants ou au mahométisme; il les prend en plein paganisme et les laisse à moitié chemin de la vérité complète.
A des peuples qui attendent le Fils de Dieu depuis six mille ans, nous portons, hélas! une vérité divisée, et je ne coiïnais pas de plus douloureux obstacle à la propagation de l'Évangile. Mais les hommes qui ont le courage de le répandre au centre de l'Afrique, quelle que soit leur communion, sont des hommes qui honorent l'humanité et qui la servent. On ne saurait lire sans émotion leurs récits \ Livingstone remarque à merveille que les que-
* V. h V Appendice la nomenclature des missions catholiques françaises. Dans la plupart des églises portugaises, la religion n*est pas seulemenl
morte, elle est pourrie, ce qui est bien pis. Livingstone remarque (Missionary travels, p. 644) qu'il n'y a pas une seule boutique de libraire sur les côles, soit orientales, soit occidentales de l'Afrique. A Loanda, ville de 12 ou 14,000 âmes, pas un libraire.
* Les BassouloSy par M. Cazalis, Paris, 1860. — Vingt-trois ans de séjour dans le sud de l'Afrique, par Robert Moffat, 1846, etc.
relies de secte expirent bientôt quand on se voit en présence et au milieu du pur paganisme*.
C^est d'ailleurs le zèle des missions protestantes qui a attiré les missions catholiques. Alarmés pour le salut des noirs réexportés d'Amérique en Afrique, les évêques américains appelèrent énergiquement Tattention de la Propagande, et un vicaire apostolique fut envoyé en 4840. Depuis, en 1843, les deux Guinées ont reçu les héroïques missionnaires de ce saint père Libermann, qui, interrogé sur Tétat de ses établissements par une commission parlementaire, répondait humblement : « Nous ne pouvons qu'une chose, c'est mourir! » Et, en effet, des sept premiers missionnaires, après deux mois, un seul survivait; il passa deux ans pour mort, luttant à la fois contre les noirs et contre les méthodistes; on apprit, en 1845, qu'il vivait; c'était M. Bessieux, depuis évêque et fondateur de la mission des deux Guinées. Soixante-quinze missionnaires se sont succédé sur ce champ de bataille; vingt sont morts, dixneuf ont dû renoncer, vingt-six persévèrent, au milieu de 3,500 catholiques et de 50,000,000 de païens disséminés dans la Nigritie et sur 1,500 lieues de côtes.
Le même zèle anime les missionnaires qui évangélisent Tripoli, Tunis, la haute et la basse Egypte, les Gailas, l'Abyssinie, les Séchelles, le Cap, Madagascar. Il anime également les prêtres de l'Algérie et du Sénégal, malheureusement gênés par les habitudes d'une légalité qui se contente de laisser vivre en paix les divers cultes,
^ ÂIl classes of Ghristians find that sectarian rancôur soon dies out when they are workingtogether among apd for the real heathen (p. 676).
croyant éviter leurs disputes en arrêtant leurs progrès, comme si, pour la vérité, c'était vivre que ne pas grandir.
En i859, le saint-siége a fondé un évêché nouveau à Sierra-Leone. En 1860, un vicaire général de la Réunion, M. Tabbé Fava, est allé dansTilc de Zanzibar établir des Sœurs, puis fonder sur la côte orientale une mission pleine d'avenir, seul point où un autel s'élève à Jésos- Ghrist sur mille lieues de côtes habitées par de nombreux êtres humains et enrichie de tous les dons de Dieu.
Ëmules, précurseurs des missionnaires, ou missionnaires eux-mêmes, ambassadeurs de la civilisation, courriers qui annoncent au monde la visite de la vérité et préparent en quelque sorte ses logements, d'héroïques voyageurs, Barth, Vogel, Richardson, Owerweg, Raikie, Livingstonc, Burlon, Spekc,Guillain, les frères d'Abbadie, Raffenel , successeurs intrépides de Mungo-Park, d'Anderson, de Caillé, de Denham, de Clapperton, explorent dans tous les sens le centre de l'Afrique, le Soudan, TAbyssinie, le cours du Niger, les rives du lac Tsad, et de Benghazi au cap de Bonne-Espérance, d'une côte à la côte opposée, ils marchent, apprenant à l'Afrique ce que valent les Européens, et à l'Europe ce que contient l'Afrique*.
Pendant que nous lisons les journaux, que nous allons à la Bourse ou au théâtre, huit ou dix hommes intrépides, différents de nation, hardis représentants du genre humain tout entier, vont ainsi un à un au-devant de la
* Je ne connais rien de plus intéressant que les Résumés courts, complets et saisissants, de M. Malte-Brun, sujp la plupart de ces voyages.
mort par amour de la science. Les uns sont les martyrs, les autres les héros de la science et de Thumanité.
Richardson part en 1850, aborde à Tripoli, gagne Moursouk, puis s'avance jusqu'au pays du Bornou, explore le lac Tchad, et meurt, le 4 mars 1851, à quarante et un ans, seul, à six jours de Kouka. Quelques jours avant il avait rêvé qu'un oiseau descendu du ciel s'était posé sur une branche d'arbre, et que la branche s'étant brisés, l'oiseau était tombé à terre \ il avait eu le pressentiment de sa mort. Son compagnon Owerwech, succombe le 2 7 septembre 1852, à trente ans. Barth leur survit, entreprend seul le voyage de Tombouctou, y entre le 7 septembre 1853, vingt-cinq ans après René Caillé (20 avril 1828), y séjourne six mois, et, retournant à Kouka, il a le bonheur de rencontrer au milieu d'une immense forêt le docteur Vogel (l*'décembre 1854), qui devait, après d'admirables travaux, mourir dans le Wadaï, pendant que Barth, plus heureux, rapportait à l'Europe les trophées scienlifiques de leur commune entreprise.
C'est du Cap que part Livingstone, dans un premit^ voyage qui le conduit en 1849 à Kolobeng, à 300 kilomètres au nord de la mission de Kuruman, à 1 ,609 kilomètres du Cap, puis du lacN'gami, à 901 kilomètres au nord de Kolobeng; il y retourne, en 1850, avec madame Livingstone; il y retourne, une troisième fois, en 1851, atteint Liuyanti, puis le Zambèze, magnifique fleuve qui, poursuivant son cours jusqu'au canal Mozambique, est
« Lettre du docteur Barth, Bev. col, 1855, p. 109.
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destiné à devenir le grand chemin des voyageurs et des missionnaires au centre inconnu de l'Afrique. Il part, le 8 juin 1852, pour son quatrième voyage, traverse toute l'Afrique du Cap à Loanda, à la côte occidentale, où il arrive le 31 mai 1854, après avoir mille fois touché de près la mort, puis il se remet en route vers Test, s'abandonne au cours du Zambèze, ce beau fleuve qu'il nomme son compagnon de voyage, the companion of his travel^ et touche, le 26 mai 1855, Quilimane, à la côte orientale, ayant pour la première fois exploré d'une rive à l'autre TAfrique australe. Le 11 décembre 1856, il embrassait i\ Londres sa femme et ses enfants. Que faitril en ce moment? Une nouvelle exploration en Afrique.
Ces martyrs, ces héros, ces grands hommes, ils ont rapporté de leurs voyages une triple moisson, que recueillent la géographie, le commerce, Thumanité.
La carte, à la place des pays visités par Livingstone, portait ces mots : Grands plateaux élevés et déserts; il faut lire maintenant : Ch^andes vallées profondes et peuplées. L'histoire, à propos des régions explorées par Barth, donnait cette définition : Tribus nomades sauvages et dispersées ; il faut lire maintenant : Populations agglomérées dans des villes assez avancées en civilisation. Au-dessous et au-dessus de Téqualeur, Livingstone et Barth, selon la juste expression de M. Malte-Brun, ont découvert une Afrique nouvelle. Dans Tune, des commerçants; dans l'autre, d'admirables produits. I^a botanique est une science trop humble; elle pourrait, comme l'ethnographie le fait pour les bassins ou pour les climats, fonder une théorie de l'influence des végétaux sur
l'homme ; il y aurait les peuples de Therbe, changeant de place avec leurs troupeaux, ou plantant et levant le piquet de leur tenle selon que tombe le grain dans le sillon ou Tépi dans la gerbe ; le peuple du palmier et de l'olivier, obligé de devenir sédentaire puisque Tarbuste qui le domine demande des années de soins; lé peuple du froment, le peuple du coton, le peuple du tabac, le peuple des bois. L* Afrique présenterait mille arguments à cette théorie; Dieu a semé sur son territoire la plus admirable variété de végétaux, ses peuples sont nomades ou sédentaires, pasteurs, agriculteurs, ou même industriels, selon la plante qui naît au milieu d'eux; les peuples suivent en quelque sorte les mœurs des plantes, mais il est besoin que le commerce leur apprenne à multiplier la culture par réchange. Or les grands voyageurs ont apporté la preuve que les produits à échanger étaient innombrables ; le coton, pour n'en signaler qu'un^ est presque dans toute l'Afrique centrale à l'état natif, et de meilleures semences en amélioreraient aisément la qualité. Déjà une société intelligente, fondée à Manchester, Cotton mpply society^ en prévision de la crise qui menace le coton des États-Unis, a soigneusement indiqué plusieurs points de l'Afrique, et notamment notre Sénégal, comme aussi propres que l'Egypte à la culture de ce précieux arbuste \ C'est tout un avenir de richesse
* V. un résumé très-exact du rapport fait à cette Société (mars 1861) dans Futile Journal d'agriculture coloniale^ rédigé par M. Paul Madinier. V. aussi la Crue améncaine au point de vue de Vindustrie du coton, par M. John Ninet (Revue des DeuayMondes, (mars 1861), et par M. Justin Améro (Correspondant, mai 1861),
mais aussi de liberté, car tous les voyageurs atleslenl que Ton ne vendra plus les hommes quand on aura inlérêt à vendre les choses.
La découverte de grands fleuves qui sont les routes naturelles vers le centre, est rendue plus précieuse par la constatation de ce fait important que les régions centrales sont plus salubres que les côles^
Les expéditions maritimes, les explorations scientifiques, les missions religieuses, nous apportent ainsi h Tenvi le témoignage que TÂfrique n'est pas inaccessible à l'Européen, que TAfricain ne se refuse ni à la religion, ni à Tagriculture, ni au commerce.
D'une commune voix, les savants, les marins, les missionnaires nous répètent que l'esclavage et la traite ont tué la religion, l'agriculture, le commerce; mais que le commerce, l'agriculture, la religion, tueront la traite et l'esclavage ^
D'une commune voix, ils nous affirment que pour allumer enfin le flambeau dans ces ténèbres, il suffit de deux ou trois établissements européens étendus, solides, pourvus de moyens de navigation, comprenant un vaste terriloire bien défini, sortes de lieux d'asile où Ton verra affluer la population', prospérer la culture et grandir peu à peu la civilisation.
* M. le gouveineur Faidherbe atteste aussi la grande diminution de la mortalité des Européens dans le haut Sénégal, à Bakel. (Le Sénégal en 1859, Correspondant, 1860, p. 310.)
* Richardson a eu pour but de son voyage Tabolition de Tesclavage. Elle fut aussi la passion de Livingstone, et souvent il fut protégé dans sa route parce que Ton apprit qu'il était de la nation amie des noirs.
^On sait que depuis que Tesclavage a disparu de la régence de Tunis, de nombreux esclaves sont venus s'y réfugier pour être libres,
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A ces centres de civilisation, vivement recommandés par Livingslone, on pourra sans danger, après quelques années, venir demander pour nos colonies, des émigrants libres, qui se seraient déjà engagés facilement si, depuis trois siècles, TEurope avait fait autant de bien à TAfrique qu'elle lui a fait de mal. On s'apenjoit bien tapd que le mal est toujours un mauvais calcul, et l'on revient par de longs détours à chercher, même par intéréf , le bien qu'on méprisa.
Je termine par ces lointaines, mais consolantes perspectives, ce chapitre incomplet.
Le 31 janvier 1848, le P. Libcrmann écrivait à Eliman, roi de Dakar :
« Jésus-Christ, fils de Dieu, Dieu des chrétiens, Dieu de lout l'univers aime tous les hommes également; noirs comme blancs, tous
sont ses frères bien-aimés Je suis serviteur de Jésus-Christ; il veut
que j'aime tous les hommes comme il les aime ; mais il m'inspire un amour beaucoup plus vif et plus tendre pour ses chers frères les hommes noirs, n
Le 45 février 1856, David Livingstone écrivait à H. Maclear :
« Je ne suis pas aussi enorgueilli qu'on pourrait l'attendre d'avoir accompli la traversée du continent. La fin de l'exploration du géographe n'est que le commencement de l'entreprise du missionnaire. Que je puisse avoir l'honneur de faire un peu de bien à celte pauvre Afrique si dégradée, si opprimée, c'est un vœu auquel, je n'en doute pas, vous vous associerez cordialement. »
On lit dans une autre lettre :
« J^espére rivre assez pour voir la double influence de ♦l'espri';
ilu christianisme et du commerce tarir la source am^ de la misère africaine. »
II ne faut plus désespérer de ]a transformatiou de TÂfrique, puisque Dieu lui a donné de tels amis.
LE
ÎRISTIANISME ET L'ESCLAVAGE