BULLE DU PAPE GRÉGOIRE XVL
(3 novembre 1839.)
« Élevé au suprême degré de la dignité apostolique, et remplissant, quoique sans aucun mérite de notre part, la place de Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui, par l'excès de sa charité, a daigné se faire honune et mourir pour la rédemption du monde, nous estimons qu'il appartient à notre sollicitude pastorale de faire tous nos efforts pour éloigner les chrétiens du commerce qui se fait des noirs et d'autres hommes quels qu'ils puissent élre.
« Aussitôt que la lumière évangélique commença à se répandre, les infortunés qui tombaient dans le plus dur esclavage, au milieu des guerres si nombreuses de cette époque, sentirent leur condition s'améliorer; car les apôtres, inspirés par l'esprit de Dieu, enseignaient d'un côté aux esclaves à obéir à leurs maîtres temporels comme à Jésus-Clu-ist lui-même, et à se résigner du fond du cœur à la volonté de Dieu ; mais, d'un autre côté, ils commandaient aux maîtres de se montrer bons envers leurs esclaves, de leur accorder ce qui était juste et équitable, et de ne point les traiter avec colère, sachant que le Seigneur des uns et des autres est dans le ciel, et qu'auprès de lui il n'y a point acception de personnes.
(( Bientôt la loi de l'Évangile établissant d'une manière univei^selle et fondamentale la charité sincère envers tous, et le Seigneur Jésus ayant déclaré qu'il regarderait comme faits ou refusés à lui-même tous les actes de bienfaisance et de miséricorde qui seraient faits ou déniés aux pauvres et aux petits, il s'ensuivit naturellement que les chrétiens, non-seulement regardaient conune des frères leurs esclaves, surtout quand ceux-ci étaient devenus chrétiens, mais qu'ils étaient devenus plus enclins à doimer la liberté à ceux qui s'en rendaient dignes; ce qui avait coutume d'être accompli particiJièrement aux fêtes solennelles
fie Pâques, ainsi que le rapporte saint Grégoire de Nysse. Il s'en trouva même qui, enflammés d'une charité plus ardente, se jetètxnt dans les chaînes pour racheter leurs frères^ et un homme apostolique, notre prédécesseur, le pape Clément I*', de très-sainle mémoire, atteste en avoir connu un grand nombre qui Grent cette œuvre de miséricorde. C'est poui-quoi les téuèbies des superstitions païennes s'étaiit entièrement dissipées avec les progrès des tem[ s, et les mœurs des peuples les plus barbares s'étant adoucies, grâce au bienfait de la ici opérant par la charité, les choses en sont venues à ce point que depuis jJusieure siècles il n'y a plus d'esclaves chez la plupart des nalions chrétiennes.
« Toutefois, c'est avec une profonde douleur que nous le disons, on a vu depuis, même parmi des chrétiens^ des hommes qui^ honteusement aveuglés par le désir d'un gain sordide^ n'ont point hésité à réduire en servitude^ sur des terres éloignées, les Indiens, les noirs et d'autres malheureuses races; on bien à aidera cet indigne forfait en instituant et organisant le trafic de ces infortunés, que d'autres avaient chargés de chaînes. Un grand nombre de pontifes romains, nos piédécesscurs de glorieuse mémoire, n'oubhèient point de réprimander, selon toute l'étendue de leur charge, la conduite de ces hommes comme opposée à leur salut et flétrissante pour le nom chrétien; car ils voyaient bien que c'était là une des causes qui retenaient le plus fortement les nations infidèles dans leur haine contre la vraie religion.
« C'est à cette fin que tendent les lettres apostoliques de Paul III, du 29 mai 1537, adressées au cardinal archevêque de Tolède, sous l'anneau du pêcheur, et d'autres lettres beaucoup plus amples d'Urbain Vlll, du 22 avril 1639, adressées au collecteur des droits de la chambre apostolique dans le Portugal, lettre où les plus graves reproches sont dirigés contre ceux qui osent réduire en esclavage les habitants de l'Inde occidentale ou méridionale, les vendre, les acheter, les échanger, les donner, les séparer de leurs femmes et de leurs enfants, les dépouiller de leurs biens, les emmener ou les envoyer en des lieux étrangers, ouïes priver, de quelque manière que ce soit, de leur liberté; les retenir en ser>ilude, ou bien prêter aide, conseil, secours
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el faveur à ceux qui fout ces choses sous quelque couleur ou prétexte que ce soit ; ou encore prêcher, enseigner que cela est licite, et enfin V coopérer en quelque façon que ce puisse être. Benoît XIV conOrma a.^puis et renouvela ces prescriptions pontiûcales, déjà mentionnées pai' de nouvelles lettres apostoliques aux évêques du Brésil et de quelques autres régions, en date du 20 décembre 1744, au moyen desquelles il excite, dans le même but, la sollicitude de ces évêques.
(1 Longtemps auparavant, un autre de nos prédécesseurs plus ancien^ Pie II, dont le pontificat Ait l'empire des Portugais s'étendre en Guinée et dans le pays des nègres , adressa des lettres , en date du 7 octobre 1462, à l'évêque de Buvo, prêt à partir pour ces contrées ; dans ces lettres il ne se bornait pas à donner au prélat les pouvoirs convenables pour exercer dans ces contrées le saint ministère avec le plus grand finit, mais il y prenait occasion de blâmer très-sévèrement les dhré^ tiens qui réduisaient les néophytes en esclavage. Enfin, de nos jours, Pie VU, animé du même esprit de charité et de religion que ses prédécesseurs, interposa avec zèle ses bons offices auprès des hommes puissants pour faire cesser entièrement la traite des noirs parmi les chrétiens.
(( Ces prescriptions et cette sollicitude de nos prédécesseurs n'ont j^s peu servi, avec l'aide de Dieu, à défendre les Indiens et les autres peuples que nous venons de nommer, contre la barbarie des conquêtes et contre la cupidité des marchands chrétiens; mais il s'en faut bien encore que le saint-siége puisse se réjouir du plein succès de ses elTorts et de son zèle, puisque, si la traite des noirs a été en paitie abolie, elle est encore exercée par un grand nombre de chrétiens. C'est pourquoi, afin d'écarter un tel opprobre de toutes les contrées chrétiennes, après en avoir mûrement traité avec plusieurs de nos Vénérables Frères, les cardinaux de la sainte Église romaine, réunis en conseil, suivant les traces de nos prédécesseurs, en vertu de Faulorité apostolique, nous avertissons et admonestons avec force, dans le Seigneur, tous les chrétiens, de quelque condition qu'ils puissent être, et leur enjoignons que nul n'ose à V avenir vexer injustement les Indiens^ les nègres ou autres hommes , quels qu'ils soient, les dépouiller de leur bien ou les réduire en servitude, ou prêter aide et faveur à ceux qui se II. 3*
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UvrefU à de tels excès, ou exercer ce trafic iiiluiniaiii ))ur lequel le> noirs, comme s'ils irétaient pas des hommes , mais de vérilables et impui*s animaux, réduits comme eux eu servitude, • sans aucune distinction, contre les droits de la justice et de rhumanité, sont achetés, vendus et dévoués à souffrir les plus durs travaux, et à Toccasion duquel les dissentiments sont excités, des guerres presque incessantes fomentées chez les peuples par Tappât du gain proposé aux premiers ravisseurs de nègres.
« C'est pourquoi, en vertu de l'autorité apstolique, nous réprouvons toutes les choses susdites, comme absolument indignes du nom chrétien, et par la même autorité, nous prohibons absolument et nous interdisons à tous, ecclésiastiques ou laïques, d'oser soutenir comme permis ce commerce des noirs, sous quelque prétexte ou couleur que ce soit, ou de prêcher, ou enseigner en public ou en particulier, de manière ou d'auti-e, quelque chose de contraire à ces Lettres apostoliques.
« Et afin que ces Lettres parviennent à la connaissance de tout le monde, et qu'aucun ne puisse prétexter ignorance, nous décrétons et ordonnons qu'elles soient publiées et affichées selon l'usage, par un de nos officiers, aux portes de la basilique du prince des apôtres, de la chancellerie apostolique, du palais de justice , du Moiit-Citorio et au Champ de Flore.
« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, sous le sceau du Pêchetu', le 3 novembre 1839, la neuvième année de notre pontificat.
Contresigné : '{ Louis, cardinal Lambruschim. »
PIN U£ LAPPËNUlCIù.