PROSPECTUS
\ L serait ridicule aujourd'hui de chercher à expliquer les raisons qui peuvent faire entreprendre une édition complète des œuvres de Pigault- Lebrun. Les succès européens que ce fécond et spirituel écrivain obtient depuis vingt-cinq ans , et le goût que le public ne cesse de montrer pour ses productions , sont , sans doute , des motifs suffisants pour justifier l'édition que j'annonce par souscription. A ces considérations , que , comme son seul libraire , je suis plus à portée que tout autre d'apprécier, se joignent un sentiment de reconnaissance envers l'auteur, et le désir que j'ai de rendre digne des plus belles bibliothèques un écrivain dont les ouvrages ont lutté avec avan-
tage contre le mauvais , goût des traductions anglaises et allemandes de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci.
Pendant qu'on importait chez nous , des rives de la Tamise et des bords du Danube , des cargaisons de spectres et de revenants ; que le romantisme s'emparait de tous les vieux châteaux de la Germanie , qu'il évoquait les ombres de tant de chevaliers des croisades , et de tous les moines du treizième siècle ; Pigault-Lebrun , suivant les traces des Le Sage , des Prévost , des Fielding , et des Richardson , étudiait le coeur humain , et peignait les mœurs de son époque. Joignant au mérite d'un rare talent d'observation le charme d'une imagination vive et féconde , il opposait aux sombres rêveries des Radcliffe et des Lewis, les folies de son Enfant du Carnaval , les boutades franches et brusques de son oncle Thomas , la loyauté touchante de Brandt , et l'originalité si divertissante du Baron de Felsheim ; enfin , cette foule prodigieuse de conceptions , tour-àtour si gaies , si spirituelles , si comiques , souvent si profondes, et quelquefois si intéressantes, au nombre desquelles on se plaît toujours à citer M. Botte j la Folie espagnole , l'Homme à projets., Jérôme ^ le Garçon Sans-Souci ^ Ans^élique et Jeanneton, el laiil de jolies comédies, qui sont aussi des tableau v de mœurs.
Si, comme \v dit L;i llar|)e, les hoiis romans sont riiistoirc du co'iir hnindiii, on peut assurer
(3) que, dans ce genre, Pigault-Lebrun est un historien parfait. Sa vie elle-même, un peu romanesque^ a pu, non-seulement déterminer le genre de son talent, mais, par la bizarrerie de ses événements , elle a pu fournir une ample matière à son génie observateur. Les romans sont comme les comédies; ils exigent une maturité de talent et une richesse d'expérience qui ne sont pas les qualités d'un jeune homme. Ce qui prouve que Pigault était appelé à avoir des succès dans ces deux genres, c'est qu'il en calculait les difficultés; ce n'est qu'à quarante-cinq ans qu'il a commencé à écrire ; et à une époque où la société avait passé devant ses yeux, et où son imagination pouvait s'enrichir de ses souvenirs. Le monde , que Le Sage a peint dans un seul ouvrage , se montre sous toutes ses faces dans la collection des ouvrages de Pigault-Lebrun : il n'y a pas une seule classe de la société qu'il n'ait observée , et qu'il n'ait peinte avec une vérité de caractères et une variété de nuances et de tons qui décèlent à-la-fois un moraliste profond , un observateur habile, et un écrivain ingénieux.
Ce n'est sans doute pas de moi qu'on attendra un jugement critique sur les œuvres de mon auteur ; je suis , au contraire , fort tenté de me mettre en garde contre ceux qu'on en a portés , quand je pense que les défauts mêmes que quelques censeurs lui ont reprochés , ont été pour moi des éléments de succès : c'est dire assez que je ne
me permettrai aucune suppression dans la collection que j'offre aujourd'hui au public : la moindre mutilation serait un outrage fait aux arrêts qu'il a portés ; et , plus que tout autre , j'ai des motifs de les respecter.
Les œuvres de Pi^ault-Lebrun formeront vinot volumes, et paraîtront, pour la première fois, en corps d'ouvrage et dans le format in-8° (i). Voulant donner à cette entreprise tout l'éclat dont elle est susceptible , je ne négligerai rien pour que l'exécution typographique réponde à la réputation de l'auteur , et puisse tenir une place honorable à côté des belles éditions de Le Sage et de Prévost; c'est un monument littéraire que j'élève au premier de nos romanciers modernes , et mie dette que j'acquitte envers l'amitié.