‹ L'Absolution avant la battilleChapitre 2 sur 2 · AVANT LA BATAILLE · texte numérisé non relu

AVANT LA BATAILLE

Le désert s'enfonçait bien avant dans les deux.

Echangeant leurs pensers et leurs craintes entre eux,

Coupant les horizons qu'un horizon efface,

Calmes sous le soleil qui leur hâlait la face,

Et secouant au vent la poudre des chemins.

Forts comme des Gaulois, fiers comme des Romains,

Cent braves s'avançaient, joyeux, front haut, stoïques ; Leurs pieds meurtris prouvaient leurs courses héroïques.

Un soir brumeux et froid — arrachés brusquement

Aux caresses sans nombre, au long embrassement

De mères qu'effrayait le cliquetis des armes,

D'épouses qui baisaient, au milieu de leurs larmes,

Leur uniforme sombre et leurs humbles galons —

Ils avaient dû partir. Sans but et sans jalons,

Par un climat d'avril, par des neiges fondantes,

Le jour dans la prairie, et la nuit sous des tentes

Dont parfois la rafale ébranlait les sommets,

Ils gagnaient l'inconnu sans se lasser jamais.

Ils allaient, s'attardant quelquefois sur les routes,

Interrogeant l'espace et l'oreille aux écoutes,

Car la savane est grande et grands sont les déserts,

Et repartaient, de pluie ou de neige couverts

Sans vivres, sans souliers. Par moments la tempête,

Crevant l'âpre nuage au dessus de leur tête

Et se répercutant dans les lointains échos,

Se dressait sur son aile et criblait leurs shakos ;

Mais que leur importait le vent et ses colères, Ils se disaient, domptant les éléments polaires: La vie est dure ici, mais la gloire est au bout. Et si quelqu'un tombait, ils lui criaient : debout ! !

Jamais un mot de blâme et jamais de murmures '. Comme un chêne géant aux rugueuses ramures, Ils restaient forts devant l'ouragan qui passait. Que dis-je, à leur insu leur âme grandissait. Et quand, malgré cela, parce que leur épée Etait encore vierge et n'était pas trempée Dans le sang, dans ce sang peut-être où nos aïeux Plongèrent si souvent leur glaive audacieux, Ils eurent à subir un insulteur, un drôle, Un vil menteur payé pour ternir l'auréole, Dont la clarté sans tache éblouissait leur front, — Eux qui devaient plus tard relever cet affront — Jamais ces fiers enfants, un moment ne faiblirent. Devant leurs pas hardis les routes s'aplanirent, Sans que de leur pays le souvenir charmant Ne vint leur apporter le découragement.

Maintenant le clairon sonne halte.

C'est l'heure Où le zénith flamboie, où la terre qu'effleure Un chaud rayon d'été par l'air pur attiédi Offre sa lèvre vierge aux baisers du midi. Le vieux Saskatchewan, roulant ses flots sauvages, Emplissait de rumeurs les bois et les rivages ; Et la plaine sans fin, dans les horizons bleus, Etalait sa splendeur auguste sous les cieux.

Dieu les avait conduits, seuls, à travers l'espace

Là, tandis qu'autour d'eux, comme un lion qui passe,

Et dont la voix grondante épouvante les airs,

Le peuple sanguinaire et fauve des déserts

Les guettait. Rien n'avait, pendant la route morne

Qui s'offrait au départ sans issue et sans borne,

De leur figure hâve et de leur front d'airain

Terni le caractère énergique et serein.

Ils sentaient, qu'au delà de l'immense prairie,

Quelqu'un les regardait fixement : la Patrie.

Pourtant une pensée amère torturait

Leur cœur, et quand les monts que le soleil dorait

De loin leur indiquaient les tours de Notre-Dame,

Quelque chose de grand s'éveillait dans leur âme.

Descendants de ces preux qu'Hébert de son burin

Exhume d'un passé sans tache et souverain,

Ils voulaient, eux aussi, de ces grands bois farouches

Réveiller les échos au bruit de leurs cartouches.

Ils voulaient recevoir leur baptême de sang.

Or, tandis qu'ils faisaient ce rêve éblouissant, Qui leur ouvrait déjà le temple de la Gloire Et burinait leurs noms au socle de l'Histoire, Tandis que leur regard voyait dans l'avenir Les drapeaux de Lévis à leur drapeau s'unir, Riantes visions de longues nuits passées A suivre lentement le cours de leurs pensées, Voilà que tout à coup du fond des bois touffus Un murmure d'abord demi-vague et confus

Comme un bruissement d'algues vertes s'élève ; Puis le son devient grave et profond, de la grève Il monte et s'agrandit en se répercutant, Et le soldat, bronzé par les soleils, entend Une voix lui crier, foudroyante et terrible : " Aux armes ! "

L'ennemi, jusqu'alors invisible, Que nul ne sent marcher et nul ne voit venir, De ses taillis obscurs s'apprêtait à bondir.

Pas un mot, pas un cri, ni plainte, ni surprise. Sentant battre du cœur sous leur étoffe grise, Et voulant conserver sans tache leur blason, Ils fixèrent muets l'insondable horizon.

Peut-être qu'au hasard quelques mains se pressèrent, Que des pleurs à travers quelques cils se glissèrent, Mais ce fut tout. Chacun comprit qu'en ce moment, Le spectre de Montcalm, sous son granit dormant, Se dressait, et qu'il ne faut pas que l'on souffleté Par une lâcheté son glorieux squelette.

Le courage chez eux ne se refroidit point ;

Mais avant d'engager, la carabine au poing,

Et les haillons au vent, leur première bataille ;

Avant que dans les airs la sanglante mitraille

Eut sifflé, décrivant un arc-en-ciel de feu,

Leur dernière pensée ici-bas fut pour Dieu.

Car ces vaillants enfants, grandis" dans les alarmes,

A leur brave aumônier présentèrent les armes,

Et, pareils aux roseaux souples des prés jaunis

Qui, lorsqu'un vent, chargé de parfums inouis,

Passe en rasant le sol de son aile et se glisse

Léger comme un brouillard et frais comme un calice,

Se penchent sans effort, aspirant les senteurs

Qui s'échappent des flots, des feuilles et des fleurs ;

De même ces soldats, pour recevoir du prêtre

Le signe du pardon et le dernier peut-être,

Courbèrent leurs fronts nus au soleil d'or brunis,

Et mirent un genoux à terre.

»0 mon pays !

Le sang de tes aïeux gonfle encor tes artères, Et tes fils d'aujourd'hui sont dignes de leurs pères ! Un siècle de repos n'a pas pu le rouiller Ton glaive, et les rayons qu'il faisait scintiller,

Eblouissent encor nos ardentes prunelles.

Tes batailles d'hier ont déployé leurs ailes,

Et toutes, accourant au son de leurs tambours,

Soufflent dans nos clairons l'esprit des anciens jours.

O mon pays, tu sais allier au courage

Ta foi, ce don divin, ce splendide héritage

Que trois cents ans vaincus, mais de gloire remplis,

Nous ont transmis intègre et si pur dans leurs plis.

Et quand revient encor la lugubre mêlée,

Quand sous les cieux, la mort, livide, échevelée,

Voltigeant au dessus des sombres bataillons,

Dans leurs rangs épaissis trace d'affreux sillons,

Tu sais, ô mon pays devant qui l'on s'incline :

Devant le Dieu de Jeanne et le Dieu de Bouvine,

Devant Celui qui fixe et règle les combats,

Tu sais te prosterner le jour où tu te bats.

Le prêtre alors leva sa main de pardon pleine Ego vos absolvo, dit-il.

Et de la plaine

Pendant qu'il prononçait ces paroles qui font, Mystère auguste et saint, tomber du ciel profond La clémence divine en céleste rosée, Monta comme un encens vers la voûte irisée.

On eut dit qu'une haleine ineffable passait.

Et les grands bois perdus où le jour se berçait,

Et le flot déferlant sur le sable, et la feuille,

Et tout ce qui fleurit, chante, vole ou s'effeuille,

Et les monts et la brise et la plaine et les cieux

Saluèrent cette aube étrangère, pour eux.

Et, comme une mystique et légère bruine,

Sur les soldats, baissant leur front sur leur poitrine,

Et que l'astre du jour de lumière inondait,

Lentement le pardon suprême descendait.

Puis quand le ciel se fut refermé sur leur tête, Troublant de ces déserts la profondeur muette, Et de l'ombre, porté sur les ailes du vent, On entendit ce cri formidable :

En avant !

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