‹ L'Academie des sciences et les ecademiciens de 1666 a 1793Chapitre 83 sur 136 · HUYGHENS · texte numérisé non relu

HUYGHENS

L'académicien Conrard, en annonçant à Constantin Huyghens l'accueil fait à son aimable fils, lui laisse deviner que le jeune Archimède ne voyageait pas seulement en philosophe.

« Je m'en rapporte, dit Conrard, parlant d'une question insignifiante et de pure politesse, je m'en rapporte à votre excellent Archimède quand il voudra parler sincèrement, comme il fera sans doute lorsque la mer nous aura séparés et qu'il sera tête à tête avec vous dans votre paradis terrestre dont il m'a fait une si belle description. Je ne crains plus tant qu'il se trouve auprès de vous que je le craignais il y a quelque temps, car il fait ici tant de bonnes et agréables connaissances, que je ne le vois guère plus que s'il était à la Haye ou à Zulichem. Au lieu donc que je vous conjurais au commencement de ne nous le redemander pas sitôt, je vous avertis aujourd'hui, mais en grand secret, que si vous n'y prenez garde, on l'arrêtera ici pour toujours et peut-être même de son consentement, car il trouve tant de gens et tant de compagnies à son gré, que s'il se pouvait partager en vingt ou trente parts tous les jours, il ne contenterait pas encore tous ceux qui le désirent. Il y a trois mois qu'il a fait espérer une visite à une dame de très- grand mérite, avec laquelle je lui ai fait faire connaissance, et il n'a pu encore trouver moyen de la lui rendre, quoiqu'il ne le désire pas moins qu'elle et qu'il ne leur faille qu'une

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après-dînée pour les satisfaire tous deux. Jugez d'après cela, monsieur, ce que peut attendre de lui un misérable comme moi, qui n'est bon à rien. »

Sans oublier ni négliger la science, Huyghens. trouvait le temps de se lier avec la célèbre Ninon de Lenclos, et de lui adresser ciuelques vers, que Voltaire, à qui elle a eu la malice de les montrer, aurait mieux fait de ne pas impi'imer.

On pourrait aisément pardonner à Huyghens de n'être pas poëte et de nml rimer dans une langue étrangère; il pensait cependant, comme Pascal, (( qu'un honnête homme, sans se piquer de rien, doit savoir juger de tout, même de la poésie, et ne se montrer incapable d'aucun exercice de l'esprit. » Quelques vers, composés comme épitaphe de Descartes, et publiés pour la première fois par M. le comte Toucher de Careil, prouvent que la prétention n'était pas excessive :

Sous le climat gelé de ces terres chagrines Oïl l'hyver est suivy de l'arrière-saison , Te voicy sur le lieu (jui couNie les ruines D'un fameux bàliment qu'habita la raison.

Par la rigueur du sort et de la Parque infâme Cy-gist Descaries au regret de l'univers; Ce qui servoit jadis d'interprète à son âme Sert de matière aux pleurs et de [lâlure aux vers.

Cette âme, qui toujours en sagesse féconde Faisoit voir aux esprits ce qui se cache aux yeux.

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Après avoir produit le niodello du monde. S'informe désormais du mysière des cieux.

Nature, prends le deuil , viens plaindre la première Le grand Descartes et montrer ton désespoir. Quand il perdit le jour, lu perdis la lumière; Ce n'est qu'à ce flambraii que nous t'avons pu \oir.

Huyghens, comme Cdnrard le faisait ci'aindre à son père, trouva en France une seconde patrie. Inscrit le premier sur la liste des membres de l'Académie des sciences, il en fut -rornement et la gloire jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes. Résistant alors ;i toutes les instances ei refusant la tolérance exceptionnelle qu'on lui ei^it volontiers accordée, il retourna en Hollande, où il mourut dix ans après, épuisé de forces et engourdi, à Tàge de soixante-six ans, par la vieillesse prématiu'ée de l'esprit et du corps.

Toutes les œuvres d'Huyghens font paraître la lueur et souvent l'éclat de son' génie; aucune n'est de médiocre importance. En mécanique, en géométrie, en physique, il a des égaux; il ne peut avoir de supérieurs. Deux de ses écrits surtout, le Traité sur le 'pendule et la Théorie de la lumière, vivront éternellement parmi les chefs-d'œuvi'e de l'esprit humain.

Placé par sa date entre les dialogues de Galilée sur le mouvement et le livre des principes de Newton, Vffornlogium nscillatoriam d'Huyghens s'appuie

sur les premiers et a servi évidemment avec ses théorèmes sur la force centrifuge à la préparation du second. C'est dans ces trois chefs-d'œuvre que l'on peut trouver, sans rien chercher ailleurs, la base ferme et solide de la science du mouvement. Peu d'ouvrages d'ailleurs, indépendamment des fruits qu'il devait produire et pour n'en examiner que les détails, font paraître dans une plus grande abondance d'inventions originales une plus grande puissance géométrique. L'expérience avait appris à Galilée l'isochronismedes petites oscillations du pendule, c'est-à-di)-e l'égale durée des oscillations plus ou moins amples d'un pendule de longueur donnée. Mais cette égalité n'est qu'approchée, et les petites oscillations, l'expérience l'a démontré, s'accomplissent plus rapidement que les plus amples. Huyghens, préoccupé des applications à l'horlogerie, chercha d'abord à former un pendule rigoureusement isochrone. Dans la solution de ce beau problème, où les principes physiques étaient à créer aussi bien que les méthodes géométriques, Huyghens, comme en passant et en guise de lemme. révèle la théorie des développées, exemple et modèle entièrement nouveaux de l'étude générale des courbes.

La théorie imparfaite, mais déjà lumineuse et exacte du pendule composé, complète ce beau livre, dont une note finale révèle sans démonstration, dans la théorie de la force centrifuge, les principes jus-

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que-là inaperçus, dont la lui des attractions planétaires aurait pu être le corollaire immédiat.

Si VJ/orologium oscillalon'um est la plus accomplie des œuvres d'Huyghens, le Traité sur la lumière montre peut-être un plus étonnant génie. La voie ouverte par Galilée devait être suivie, et si Huyghens avait été refusé à la science, les progrès de la dynamique retardés pour un temps n'auraient pas manqué, cela paraît certain, de se produire assez rapidement sous une forme équivalente. Newton et Leibnitz, Jean et Jacques Bernoulli. d'Alembert et (llairaut, auraient peut-être accru leur gloire en se partageant une portion de la sienne. Le Traité .sur la Itnnièrc reste au contraire entièrement original. Pendant un siècle et demi, les pi'incipes aujourd'lmi indubitables en sont rejetés comme obscurs et sans fondement. Plusieui's générations successives, en reléguant ce petit chef- d'œuvre parmi les chimères d'un grand esprit, ne lui accordent pas d'autre attention qu'aux conjectures sur la cause de la pesanteur. C'est là pourtant peut-être sa plus admirable conception. Huyghens s'y montre nonseulement le précurseur, mais le seul guide et le maître de Thomas Young. et la théorie triomphante de Fresnel devait lui emprunter, avec ses premiei's principes, quelques-uns de ses plus clairs rayons.

Les découvertes d'Huyghens sur les mathén)a-

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tiques pures auraient suffi à la gloire d'un autre nom. La théorie des développées et celle des fractions continues sont restées classiques dans la science. Ses écrits sur la quadrature de l'hyperbole, sur les propriétés de la logarithmique et sur la chaînette, et sur d'autres questions d'importance secondaire, montrent que le talent de l'auteur bien plus que le sujet mesure l'impoi'tance d'un ouvrage, et qu'un grand génie, sur quelque terrain qu'il se place, n'y paraît jamais à l'étroit. Aussi bien que le géomètre de Syracuse, dont ses amis lui donnaient le nom, Huyghens joignait la pratique à la théorie avec une incomparable industrie; aussi adroit que patient, il construisait de ses mains les instruments les plus délicats et les plus parfaits. C'est avec une lunette fabriquée par luimême qu'il a découvert l'anneau et l'un des satellites de Saturne. Apiès avoir vu à Londres une machine pneumatique, il s'empressa de la reproduire en la perfectionnant, pour en montrer le premier à l'Académie des sciences de Paris les elTets singuliers et ingénieusement variés. Ses expériences enfin sur la réfraction du spath d'Islande ont révélé les lois les plus complexes et les plus exactes en même temps que puisse citer la physique.

Quoique la gloire d' Huyghens, comme l'éclat des noms de Fermât, de Pascal et de Descartes, obscurcisse et semble elTacer tout ce qui les entoure.

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Roberval plus d'une fois cité dans l'histoire de ces grands hommes est resté justement célèbre.

Ingénieux à proposer de beaux problèmes et habile à les résoudre, il a mérite l'estime de Pascal et celle de Fermât. Mersenne et Garcavy, mêlés tous deux à toutes les discussions sur la science, ont parlé de lui avec autant d'égard que d'alfection, et le savant évoque d'Avranches, Huet, le nomme dans ses Mémoires parmi ses amis les plus chers. N'en est-ce pas assez pour balancer les jugements plus que sévères prononcés sans hésitation par les Cartésiens contre le contradicteur impoi'tun et passionné de leur maître? De nos jours encore, plus d'un philosophe épousant la querelle de Descartes, garde pour Roberval un injuste dédain. Un jour, dans une bibliothèque publique, M. Cousin, traversant la salle, voit les œuvres de Roberval entre les mains d'un lecteur; il s'arrête un instant, regarde la date de l'édition et s'éloigne en disant : « Roberval ! ce n'était pas un bon homme, j'en sais long sur son compte 1 » J'ai cherché depuis et n'ai rien appris, sinon qu'à la campagne, chez ses parents pauvres cultivateurs, il n'avait pu dans son enfance acquérir beaucoup d'urbanité. Professeur au collège de maître Gervais et chargé en même temps de deux chaires au Collège Royal . il élait plus accoutumé au commei'ce des livres et à la société des écoliers.

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qu'à la conversation des gens du monde. Appliqué aux mêmes ])roblèmes mathématiques que Fermat, Descaries et Pascal, s'il les égalait presque par son savoir en géométrie, son esprit trop roideet trop contentieux avait moins d'étendue et de verve, et il n'était pas comme eux au-clef>sus de ces matières. Roberval était en outre fort inférieur par l'éducation à ses trois émules. Descartes parut seul le remarquer, et l'on vit son orgueil s'élever plus d'une fois contre un homme de si petite condition qui osait le contredire avec tant d'àpreté. méconnaître sa méthode et lui refuser tout applaudissement.

Roberval a composé plusieurs écrits réellement distingués. La Cîjcldide a été pendant plusieurs années le sujet de ses études et l'occasion de ses succès. Sa méthode pour en trouver l'aire est originale et de première main. JMersenne avait inutilement demandé le résultat à Galilée, qui y avait échoué. Fermât et Descartes, sur l'énoncé connu, en trouvèrent la démonstration, mais leurs méthodes sont différentes l'une de l'autre et encore de celle de Robe'rval, de telle sorte qu'en les voyant toutes il n'est pas difficile, c'est le sentiment de Pascal, de reconnaître quelle est celle de l'auteur; « car il est vrai, dit-il, qu'elle a un caractère particulier et qu'elle est prise pai* une voie si belle et si sim|)le, qu'on connaît bien que c'est la naturelle. » Roljci'val a trouvé aussi, le premier, le volume engendré par

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