‹ L'Accès des Gros Vaisseaux de la Base du CouChapitre 2 sur 13 · A MON JURY DE THÈSE · texte numérisé non relu

A MON JURY DE THÈSE

A MES MAIÎTRES

A. AiBESSARD.

À mes camarades morts pour la Patrie.

Notre génération a fait la guerre. Elle s’y est sacrifiée. Lorsque la patrie fut menacée dans tout son être en août 1914, un unique souci régna sans partage chez les hommes de trente ans: la France, la France même dans sa chair, l’espace de la planète compris entre les trois mers, les deux chaînes de montagne et le Rhin.

Les médecins forment parmi les intellectuels français un des groupes les plus cruellement et les plus glorieusement décimé. Combien d’entre nous sont partis frémissants, ne pensant qu’au salut de la Patrie, combien sont restés sur les champs de bataille, donnant d’un seul coup pour la France sauvée cette vie qu’ils avaient rêvé de donner longuement pour la France plus belle. Rien n’a compté pour eux, pas même le pressentiment de ce qu'’allait coûter à la patrie tant de richesses en fleurs qui s’offraient à la faux du destin, la perte de l’avenir infiniment précieux qu'ils portaient en eux.

En rendant hommage à ceux d’entre nous en qui l’intelligence française a fait une irréparable perte, un souvenir classique se présente à nous et \ est certainement dans toutes les mémoires.

Ulysse « ayant prié les générations des morts » égorgea les victimes sur la fosse. « Et les âmes des morts qui ne sont plus, sortaient en foule de l’Erèbe. Elles s’amassaient de toutes parts sur les bords de la fosse avec un frémisse-

ment immense ». Et Ulysse interroge ses compagnons. Ce sont tous des héros, ils ont péri dans la guerre fameuse. (€ Mais toi, Achilleus, vivant, nous t’honorions comme un Dieu, et maintenant tu commandes à tous les morts. Tel que te voilà et bien que mort, je ne te plains pas. » Mais Achille aussitôt: « Ne me parle point de la mort! j’aimerais mieux être un laboureur et servir pour un salaire, un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les morts qui ne sont plus. »

C’est cette parole d’outre-tombe qu'il faut surtout retenir, ce sombre bougonnement d'amour que profère l’ombre d'Achille en faveur de la vie.

C'est à nous aujourd’hui, les survivants, qu’il appartient d'évoquer les ombres de nos amis tombés au service de la France; vous, mes camarades d'enfance: Riol, Delrieu; mes camarades d’études: Lavie, Poggi; toi, mon médecin auxiliaire, mon cher Lalande, tué près de moi à Verdun en 1916, et vous tous mes camarades de la 37” division d’Afrique, morts si nombreux pour la Patrie. Votre visage est au centre de nos souvenirs lorsque nous vous donnons.le même amer et incessant regret. À nous de reprendre l’œuvre où nous nous sommes engagés par l'envie de servir votre mémoire et de vous continuer.

Et cependant, la vie ne s'offre pas à nous sous l'aspect du repos, mais sous celui de la lutte journalière, des daffrcultés à vaincre. Nous revenons dans notre âge mür ayant gardé de certaines journées tragiques le souvenir d’un accord de sentiments et de pensées que nous n’imaginions pas pouvoir toucher à cette profondeur. Puissions-nous toujours le rencontrer dans l’exercice de notre profession. Nous allons nous trouver aux prises avec le monstre jamas complètement soupçonné, lutter avec lui corps à corps

cette matière humaine toujours la même et toujours diverse que le temps mobile dépose à nos pieds. Nous ne faiblirons point devant la tâche. La guerre qui tue fait aussi des hommes. Nos morts ont ouvert la voie. Au bout du chemin brillent encore de beaux jours pour la France immortelle.

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