‹ L'Action canadienne-française (volume 2)Chapitre 65 sur 104 · LE PUBLICISTE · texte numérisé non relu

LE PUBLICISTE

Lettre d'un vieux journaliste.

Mon jeune ami,

Vous me demandez quel est, à mon sens, le rôle que doit jouer un publiciste.

Vous n'attendez pas, sans doute, que je vous parle du publiciste en général. Préoccupé comme vous l'êtes des choses de chez nous-, c'est sur le publiciste de chez nous que vous désirez connaître mon opinion.

Je vous la donnerai tout bonnement, sans phrases et sans fard, comme un homme trop pressé par sa tâche quotidienne pour s'arrêter au souci d'habiller élégamment sa pensée.

Pour connaître quel est le devoir du publiciste chez nous, il suffit d'examiner comment il peut le mieux accomplir sa part de devoir social.

L'agriculteur s'acquitte de son rôle en faisant rendre du fruit à la terre; l'ouvrier en transformant en objets utiles les matières premières qu'on lui met entre les mains; le financier en faisant circuler le numéraire de manière à faciliter les échanges et le commerce; l'homme d'État en étudiant les conditions de paix et de prospérité de la Société et en les favorisant de toute la force de son intelligence ou de ses talents.

Je ne comprends guère le rôle du publiciste qui ne se proposerait — tels les parasites antiques, — que d'amuser pour profiter, et qui prostituerait son talent dans la recherche d'une popularité facile. Car la part du publiciste est d'éclairer.

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Dans quelles conditions le peut -il faire ?

En étudiant d'abord à fond, et en toute droiture, les questions qu'il entreprend de traiter; car chacun de ses articles est un exposé ou un plaidoyer qui ont besoin d'être préparés. Puis, lorsqu'il a bien scruté un sujet ou une question, il l'expose à son public de la manière la plus simple, la plus claire et la plus franche possible.

Il remplit ainsi son devoir social en communiquant aux autres ce qu'il a appris, en contribuant à élargir le cercle de leurs connaissances, et à orienter leurs activités.

Ses articles sont des plaidoyers lorsque, pour faire accepter une vérité ou défendre le bon sens, il met la logique, et ses qualités de discussion au service de la vérité et du bon sens.

Mais dans quelle mesure, me direz-vous, un publiciste Cànadien français doit -il faire usage de ses talents? Vers quoi doit -il orienter leur activité ?

Pour répondre à cette question, commençons par nous demander quels sont, à l'heure actuelle, les besoins les plus pressants de notre pays et de notre race :

Notre société canadienne tout en pouvant se compter parmi les privilégiées, subit cependant les contre-coups de l'effervescence qui agite le monde. Nous vivons, il ne faut pas l'oublier, à une de ces périodes de l'histoire où les fautes répétées durant des années, provoquent tout à coup des désordres qu'on pourrait assimiler aux tremblements de terre déclanchés par l'explosion souterraine de gaz longuement accumulés.

Notre société canadienne-française, plus neuve, n'a guère subi de ces transformations; elle n'a que peu de déchets. D'autre pari les doctrines dissolvantes n'ont pas encore réussi à franchir le barrage solide que constituent autour d'elle les prineipes catholiques, dont un clergé

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éclairé, et toujours intime nient uni à Rome, l'a imprégnée.

Mais peut-on vivre en société sans se ressentir de l'ambiance ?

Par dessus le barrage arrivent, de temps à autre, jusqu'au cœur de la nation, des effluves de ces doctrines fausses qui ont fasciné les peuples anxieux d'y trouver le remède à leurs misères.

Contre lis mieux définies de ces doctrines, le socialisme, le collectivisme, l'anarchisme, notre peuple se défend assez bien. Mais il est peut-être plus sensible à certains courants insidieux nous arrivant du pays voisin, qui les revêt du prestige de sa richesse et de sa puissance.

L'utilitarisme, générateur des fortunes colossales qui s'amassent aux États-Unis, ne va pas sans griser quelques cerveaux de chez nous; une culture plutôt fruste, que l'or n'a pas encore réussi à vernisser; des mœurs faciles, où le divorce s'épanouit comme dans un terrain de choix; une certaine habileté, qui ne s'embarrasse pas de scrupules en affaires, font que les exemples américains, qui pèsent d'un certain poids à cause de la puissance financière de leurs auteurs, ne sont pas toujours salutaires à notre peuple.

Notre publiciste, vous en conviendrez facilement, a ici devant lui, un champ d'action précis : Il doit d'abord employer tout ce qui peut servir à mettre à nu le faux et le vide des doctrines cnii fascinent ainsi les foules. Mais il ne doit pas non plus négliger un moyen, efficace entre tous, pour défendre les siens contre les entraînements du dehors : celui de maintenir l'esprit de ceux qui le lisent à une telle hauteur, qu'ils voient toujours bien clairement ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent être.

Ce que sont les Canadiens français, il n'est pas permis de le laisser oublier.

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De toutes manières, à chaque occasion, sans se lasser, le publiciste doit maintenir devant son public les faits qui rappellent la pureté de nos origines, le véritable miracle de notre survivance nationale, la haute destinée que la Providence nous réserve.

Certes, il ne s'agit pas pour lui de faire des phrases, ni de l'éloquence vaporeuse, mais d'éclairer ses lecteurs à la lueur de faits, de comparaisons, de conclusions. Il s'agit d'empêcher les siens de se laisser distraire par le fracas de la vie, au point de perdre de vue leurs origines, leurs destinées, et de compromettre ainsi cet esprit traditionnel, dont la continuité fait les grandes familles et les grands peuples.

Pour bien sauvegarder cette tradition, il ne doit pas seulement s'occuper du passé et de l'avenir. Entre celui-ci et celui-là se glisse le présent, toujours plus difficile à vivre parce que tout y est actuel : les joies, mais aussi et surtout les peines, les soucis et les difficultés.

C'est au milieu de ces heurts, de ce brouhaha, de ces sollicitations venant de partout, et agissant parfois en sens contraire, que le publiciste, pénétré de l'importance de son rôle peut surtout l'exercer avec fruit, en orientant les esprits de telle sorte que les courants d'opinion ne s'égarent jamais au point de compromettre l'avenir. Parmi ces multiples courants prédominent le courant religieux, le courant national, le courant économique.

Il ne faut jamais laisser égarer ni affaiblir le premier car c'est à propos de lui surtout qu'on peut rappeler les mots de Shakespeare : To be or not to be ! — Les Canadiens français seront catholiques, ou ne seront pas. C'est dire comme la foi en Dieu, la fidélité au Pape tiennent à l'essence même de notre être. Je n'ai pas à souligner la diversité des assauts qu'ils peuvent subir. Aux publicistes d'être toujours en éveil pour les prévoir, les soutenir, les repousser.

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Après notre foi, notre langue.

Il faut bien avoir le courage de l'avouer : Les pertes qu'elle subit sont souvent le fait de notre propre faiblesse. On nous enlève ce que nous négligeons de garder. Le publiciste ne doit pas reculer devant le rôle de Cassandre. Au risque de fatiguer les oreilles, c'est son rôle de recommander aussi souvent qu'il est besoin la vigilance contre les faiblesses, la ténacité dans la défense.

Avec notre foi, avec notre langue, nous possédons les éléments nécessaires pour vivre et durer.

Mais encore faut-il que quelqu'un s'occupe de nous aider, de nous stimuler dans les chemins où tant de concurrents se hâtent fiévreusement vers la prospérité matérielle et la puissance économique. Ce quelqu'un peut encore être le publiciste; et puisqu'il peut l'être, il doit l'être.

Voilà donc, très brièvement exposée, la tâche sociale du publiciste.

Elle est vaste, trop vaste certainement pour qu'un homme se flatte de pouvoir la compléter. Mais faisons toujours de notre mieux.

Mon jeune ami, ne nous dérobons point. Entreprenons courageusement de remplir notre part de devoir social. Attelons-nous à la tâche, sans nous demander si le voisin a commencé la sienne, s'il nous précède ou s'il nous suit de plus ou moins près.

Il ne s'agit pas tant de réussir que de mériter.

Si nous méritons, tout est bien. Notre part sera faite.

Jules Dorion.

Nous croyons pouvoir promettre, pour le commencement de novembre, Chez nos Ancêtres de l'abbé Lionel Groulx, et, pour la fin du même mois, Les Énergies méconnues de M. Guy Vanier. Cette dernière publication fera partie de notre série à dix sous.

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