POURQUOI RESTER CHEZ NOUS
De la Rente du 14 juillet.) On compte actuellement douze municipalités en Alberta et onze en Saskatchewan dont les obligations sont en souffrance et qui ne payent même pas l'intérêt de leur dette. La proportion des obligations industrielles première hypothèque en défaut, dans la province de Québec, est loin d'être aussi considérable.
Bien entendu, nous parlons ici des titres cautionnés par des maisons qui ont fait leurs preuves. Pour notre part, nous pouvons déclarer avec fierté que tous ceux que nous avons placés sont en excellente posture : leurs coupons sont invariablement honorés et les obligations ellesmêmes payées rubis sur l'ongle à l'échéance.
L'état financier d'un grand nombre de municipalités de l'Ouest prouve deux choses : 1. qu'une valeur municipale n'est pas toujours, en soi, plus solide qu'une valeur industrielle ou commerciale; 2. que, jusqu'à plus amples garanties, l'épargnant du Québec fera bien de rester dans sa province.
NOTRE AVENIR POLITIQUE
L'enquête de V Action française sur "Notre avenir politique" a été mise en volume. Cette étude sereine et claire, la plus solide, la plus profonde, la plus complète faite jusqu'à date sur le problème de nos destinées, mérite l'attention.
Personne chez nous n'a le droit de scruter avec indifférence l'avenir de notre race. Personne n'a le droit de rester inactif quand il s'agit d'assurer, non seulement la conservation, mais le complet développement de notre intégrité catholique et française. Notre classe dirigeante religieuse et laïque, nos chefs, nos aînés se doivent, sur ce point; d'éclairer la masse et surtout de fournir à la jeunesse pensive l'orientation et les directives nécessaires. L'Action française a mesuré la responsabilité de ses devoirs. Elle est à l'œuvre. Elle parle. Elle écrit. Elle agit. La jeunesse l'écoute-t-elle ? la suit-elle ?
Nous n'avons pas qualité requise pour répondre ici au nom de tous. Nous apportons cependant notre modeste opinion qui est bien aussi celle de quelques autres.
L'A. C. J. C. ne peut être accusée d'hésitation et d'imprécision sur ce point capital de notre avenir. Dès le 26 juin 1904, lors du premier congrès de la jeunesse canadienne-française, organisé par l'A. C. J. C, les membres de cette association naissante, sous l'inspiration des fondateurs, sans doute, applaudissaient les voeux suivants : ^
*'Les membres de l'Association catholique de la jeunesse canadiennefrançaise croient que la race canadienne-française a une mission spéciale à remplir sur ce continent et qu'elle doit pour cette fin garder son caractère distinct de celui des autres races. (Appl.)
\ Semeur, 1904-05, p. 37.
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"Ils croient que la race canadienne-française possède des aptitudes pour accomplir sa mission et que le pays où la Providence Fa placée renferme les ressources nécessaires à la formation d'une grande nation et que c'est aux Canadiens français d'exploiter ce pays qui est le leur. (Appl.)
Ils croient que c'est dans le sol du pays que leur patriotisme doit avoir ses racines et que le Canada français doit l'emporter dans leur amour sur toute autre région. (Appl.)
"Ils croient que c'est le devoir de tous les Canadiens de favoriser ce qui peut accroître légitimement l'autonomie du Canada et de lutter avec énergie contre tout ce qui pourrait amener son absorption par une autre nation quelle qu'elle soit. (Vifs appl.)
"Ils croient qu'il est du devoir des jeunes Canadiens français de ne point tellement s'attacher à un parti politique qu'ils soient portés à lui sacrifier l'intérêt de la religion et de la patrie." (Vifs appl.)
Que signifient ces actes de foi: * ^mission spéciale'^ de notre race; "formation d'une grande nation" et patriotisme foncièrement canadien-français; accroissement légitime de l'autonomie canadienne?
Dans ces vœux n'y a-t-il pas les articles d'un vaste programme projetant des ondes lumineuses sur l'avenir d'une nationalité? N'y a-t-il pas un idéal bien concret qui est, non seulement de conserver, mais "d'accroître" notre intégrité française et catholique jusqu'au plein accomplissement de notre mission spéciale sur le continent nordaméricain ? Bref, il y aura bientôt vingt ans, les fondateurs de l'A. C. J. C. résumaient en deux mots notre credo religieux et national: plein développement de l'intégrité française et catholique de notre race et accroissement légitime de l'autonomie canadienne. Du coup, notre association rejetait le credo annexionniste, le credo impérialiste, puis en face du credo fédéraliste, non seulement elle réservait la conscience chrétienne de nos députés, mais leur conscience française. Aucune discipline de parti ne devait prévaloir contre l'obligation première de défendre au parlement fédéral l'âme et les droits de notre race.
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Prendre une si fière attitude à une époque comme celle de 1904, c'était heurter des idées courantes, c'était réagir. Garder cette attitude sans faiblesse ni détour fut l'honneur de l'A. C. J. C. Depuis 1904, elle continue à tenir son idéal sous les yeux de notre peuple, invitant la jeunesse à le vivre et à le réahser. Depuis 1904 l'A. C. J. C. a vécu son idéal et l'a défendu. Elle attend, elle souhaite avec foi et ardeur le jour de la réalisation glorieuse.
Pourquoi, en effet, a-t-elle mis au programme de ses congrès, des études comme celles-ci: U instruction publique au Canada français (1913); Le Devoir social au Canada français (1914); Le problème agricole au Canada français (1918); Le problème de la Colonisation au Canada français (1920); Le problème industriel au Canada français (1922)? Pourquoi cette préoccupation constante de ramener chacune de ses plus graves études aux cadres d'une réalité ethnique ? Pourquoi ses réclamations en faveur des droits scolaires de la Saskatchewan et de l'Alberta (1905); sa requête portant 460,000 signatures pour obtenir la reconnaissance effective du français dans tous les services d'utilité publique (1908); cette autre requête, couverte de 100, 000 signatures et plus, pour les droits du français dans les écoles du Keewatin (1912); cette campagne d'idées et de souscriptions en faveur de nos blessés d'Ontario (1914 et 1916) ? Pourquoi enfin (et j'en omets volontairement) sa ''guerre aux infiltrations étrangères" ? Pourquoi ses protestations contre les menées de l'impérialisme britannique, si ce n'est pour demeurer fidèle à son idéal national, accroître légitimement l'autonomie du Canada et travailler au plein développement d'une intégrité catholique et française ? Oui, dès 1904, l'A. C. J. C. s'est donné un credo national complet et précis. Depuis elle croit avoir étudié et agi selon les principes directeurs qu'elle avait choisis.
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Il importe qu'à Texemple des aînés, les membres actuels de notre Association s'efforcent de suivre les pensées qui leur furent offertes. Plus heureux que ceux d'hier, nous avons aujourd'hui de précieux appuis. Par une évolution explicable, l'idéal national que nos fondateurs ont adopté, tend de jour en jour à se concrétiser dans une doctrine plus cohérente et plus solide. Promoteurs ou membres de notre Association, des frères aînés n'ont pas cru juste ni sage l'abandon de nos idéaux après la sortie de nos cadres. Ils se sont groupés, à leur tour, dans une ligue nouvelle. Pleins des idées qu'avaient nourries leur vingt ans, et que le séjour dans nos cercles avait bientôt converties en convictions profondes, ils ont décidé de continuer le bon labeur, pour *'le plein développement de notre intégrité française et catholique" et pour 'l'accroissement légitime de l'autonomie canadienne". Mieux préparés que nous, plus autorisés et plus libres, ils font œuvre plus directe et plus efficace. Identité d'aspirations religieuses et patriotiques, mais diversité dans la sphère des réalisations; puissent ces relations se développer dans la même harmonie.
Le lecteur qui aura reconnu entre les deux œuvres des affinités sensibles, devinera le vif intérêt que spontanément la jeunesse pensive doit porter à l'enquête de V Action française sur le problème de ''notre avenir politique". Car, s'il existe une portion de cette jeunesse, dirions-nous à nos aînés, "trop loyale pour vous condamner péremptoirement, comme les mandarins de l'insignifiance, sans vous avoir lus", nous serions injustifiables de ne pas l'incarner. N'y eût-il entre nous aucunes relations amicales, aucune affinité d'idées et d'action, que la somme des principes féconds et stimulateurs contenue dans votre enquête
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suffirait à captiver l'attention de tous les membres de TA. C. J. C. La doctrine qui propose comme idéal ultime, à la race canadienne-française, la formation d'un État français en Amérique, aussitôt que le permettra la Providence, cette doctrine vaut mieux, de notre part, qu'une lecture distraite. Elle nous prend au plus vif de nos convictions et de notre être. Elle engage la direction même de nos pensées et de nos efforts. Si les dirigeants de V Action française ont raison, aucune entreprise de caractère national ne saurait négliger ce point d'orientation qui pourra s'imposer demain à notre vie comme une loi suprême.
Qui oserait le contester ? La formule de notre avenir politique nous est présentée cette fois avec un appareil de raisons qui impressionne. Les uns après les autres, rivalisant de force et de logique, les collaborateurs de V Action française nous ont démontré que leur idéal s'accorde avec la plus élémentaire prévoyance, avec les exigences du droit naturel, comme il répond aux aspirations de nos pères, aux besoins de notre mission. Leur solution n'a rien de révolutionnaire. Ce n'est pas un séparatisme commandant la violence qu'on nous propose; c'est une attitude de prévoyance en face d'un séparatisme qui se prépare sans nous et contre nous. ''La destruction est commencée par d'autres que nous, écrivent les enquêteurs, et nous refusons d'asseoir notre avenir à l'ombre d'une muraille en ruine. '* Cet idéal n'a rien non plus de chimérique, si on veut bien ne pas lui marquer une échéance trop prochaine; si ce ne sont point des ''énergies frémissantes que l'on veut jeter de l'avant, vers des solutions hâtives," ^ si l'on est prêt, pour ne rien compromettre, à parcourir lentement "les étapes intermédiaires", à "traverser temporairement, par exemple,
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une période d'indépendance canadienne, peut-être, même d'annexion américaine, ou encore adhérer, comme partie intégrante, à une fédération plus restreinte". ^ Les obstacles qui se dressent devant nous n'ont rien d'insurmontable. La carte géographique du continent nord-américain n'a rien d'immuablement figé; et le peuple qu' détient en légitime propriété un territoire aussi grand que les vastes états européens, peut se promettre de n'être pas toujours le petit vassal d'un autre.
Parmi toutes ces raisons de croire à notre avenir, nous y voyons encore une sorte de postulat de notre histoire, un épanouissement normal de nos plus tenaces aspirations. Pourquoi, en fin de compte, depuis trois cents ans, chaque génération de notre race se serait-elle transmis le mot d'ordre: luttons pour la survie? Pourquoi, depuis trois siècles, ces constants efforts pour conserver et développer notre intégrité catholique et notre intégrité française, si, condamnés à n'être jamais qu'un petit peuple dans l'enfance, chaque lendemain doit nous trouver plus pauvres et plus petits qu'hier ? Pourquoi nous évertuer à gravir la pente, si ce n'est pour atteindre le sommet ? Serait-ce qu'une abominable fatalité s'amuserait à nous souffler l'ambition de grandir pour nous coucher tout aussitôt sur le lit de Procuste? Un Canadien français peut-il poser comme idéal suprême de sa race, le colonialisme perpétuel dans l'Empire ou cette autre forme de colonialisme intérieur que serait le fédéralisme sans fin? En soi, ces régimes expriment un état de transition qui doit permettre aux groupes ethniques de dessiner leur orientation, d'alimenter leurs forces et
2 Action française, janvier 1922.
3 Action française, janvier 1922.
d'élaborer la virilité et Tépanouissement de leur être. Les premiers de nos publicistes écrivent, d'ailleurs, que l'empire anglais ne doit pas et ne peut pas durer, cependant que la confédération a aussi démontré, après une épreuve d'un demi-siècle, qu'elle ne peut durer que par miracle ou durer contre nous. Remontons même plus haut. Depuis cent cinquante ans, l'histoire en peut témoigner, notre race a dépensé le meilleur de sa vitalité et de son énergie pour effectuer la '^bonne entente" avec l'autre, et pour obtenir des résultats de plus en plus problématiques. Tout récemment, encore, le 17 mars dernier, le Lieutenant-gouverneur de l'Ontario prenait l'initiative d'une réunion où devait se discuter les moyens propres à la création et au maintien de cette entente cordiale prêchée dans les congrès et les conférences, mais oubliée dès le lendemain quand les races se retrouvent elles-mêmes. ^
Depuis 1867, l'élément canadien-français s'est comporté avec une loyauté parfaite à l'égard du fédéralisme. Par son esprit de justice, par un esprit de conciliation poussé jusqu'à l'outrance, il a collaboré autant qu'il l'a pu à la création d'un esprit national purement canadien. Â quoi sa bonne volonté a-t-elle abouti? Non seulement nous n'avons pas réussi à inculquer l'esprit canadien à l'âme des autres, mais nous-mêmes avons partiellement perdu cet esprit dont nous croyions être les apôtres invincibles. Nous avons eu le triste spectacle de voir les miasmes de
^ Je lis dans V Action catholique du 6 mars 1923: "Le député Hocken de Toronto parle aux Communes *'de l'importance de créer au pays un esprit national pour assurer l'unité." — Donc en plein Parlement fédéral, on admet couramment qu'il faut commencer à créer un esprit canadien. Mais à quoi donc a-t-on employé les cinquante années qui nous précèdent? A quoi donc, ont servi nos honteuses concessions, nos pseudo-habiles compromis? Devons-nous persister à risquer la somme de nos efforts pour la création d'un esprit national dont on commence seulement à soupçonner l'importance et l'utilité ?
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Fimpérialisme gagner entièrement l'Ontario, dévaler jusque dans les plaines de l'Ouest, puis envahir le Québec jusqu'au centre même de sa capitale. Nous avons eu cet autre spectacle de voir nos frêles énergies se diviser sur ce point essentiel. Dès lors, adieu l'esprit national! Comment espérer le créer, le faire jaillir triomphant du choc des doctrines, quand nos quelques chefs politiques qui n'avaient pas encore abdiqué le sens national, ont dû consacrer leurs efforts à la conversion de leurs propres compatriotes, lâcheurs ou renégats ? La situation ne s'est guère améliorée depuis, pour ne pas dire qu'elle est allée s'aggravant de jour en jour et de conférences en conférences impériales. La race canadienne-française, vraiment, est-elle assez robuste pour se livrer plus longtemps à ce jeu mortel? Devons-nous risquer notre propre vie pour tenter d'engendrer une chimère ?
''La Confédération mieux conçue, plus justement pratiquée, eût peut-être fait disparaître au Canada le particularisme de race. On crut trouver dans le pacte fédératif de 1867 un durable compromis aux nécessités divergentes des nationalismes canadiens. Il apparaît aujourd'hui que ce compromis n'était pas possible. Les signataires de cette entente voulurent fonder une nation canadienne, en insufflant aux nouveaux corps associés un esprit neuf, commun à chacun d'eux, l'esprit canadien. Ils ont échoué dans leur œuvre. L'esprit canadien n'existe pas. Les preuves abondent non seulement de l'échec passé, mais aussi de l'impossibilité d'un succès futur. Après un essai vieux de cinquante ans, les différentes provinces se retrouvent aussi moralement éloignées les unes des autres qu'elles l'étaient au milieu du dix-neuvième siècle." ^
Notre seule ressource, à nous de la jeunesse, est donc de
5 h' Action française, novembre 1923; M. Antonio Perrault.
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nous tourner vers l'avenir et d'embrasser la meilleure solution qu'on nous ait offerte jusqu'ici. Qu'importe que le rêve soit haut, s'il n'est pas inaccessible! ''C'était aussi un rêve de fous pour nos pères, il y a trois cents ans, de vouloir jeter ici au sein des forêts de la barbarie, les assises d'un royaume catholique et français. Ce fut un rêve de fous après 1760, pour la poignée d'hommes qu'étaient nos ancêtres, de prétendre à la survivance de leur race et à l'autonomie nationale. Et pourtant ce royaume catholique et français a été fondé, et pourtant cette race a survécu; notre autonomie, nous l'avons conquise; nous avons prouvé qu'en restant nous-mêmes, qu'en restant fidèles à nos traditions, qu'avec de l'endurance, de la lutte et de la foi, nous nous faisions fort de réaliser, même en Amérique, les rêves insensés." ^
D'ailleurs le i;êve d'une grande nation canadienne au service de l'Empire anglais, ou celui d'un grand tout américain englobant les États-Unis et notre Puissance, ou celui encore d'une nation canadienne indépendante s'échelonnant de l'Atlantique au Pacifique sans autre lien qu'une gigantesque ligne ferrée, sans autre ferment d'unité que le racial melting pot, tous ces rêves sont-ils plus sages, moins chimériques ?
Enfin, si vraiment une doctrine doit se formuler qui donne à la ''jeunesse pensive" une direction nationale plus sûre, plus bienfaisante, plus traditionnelle que celle de V Action française, qu'elle se fasse entendre et nous l'écouterons! D'ici là, que personne ne s'offusque si nous adoptons celle qui satisfait nos aspirations et nos esprits.
8 Education de la volonté, p. 23 (1904), l'abbé Lionel Groulx.
Albert Lévesque, E.E.D.
Pour extraordinaire que cela paraisse, un mal existe chez nous qui s'appelle proprement la haine de la terre. Peuple planté d'hier sur un sol vierge, nous avons ce vice des vieilles civilisations. Les médecins se présentent Tun après l'autre qui diagnostiquent le mal, en détaillent les causes. De leurs examens une première conclusion se dégage et qu'il importe souverainement de retenir : c'est que, pour une ou deux causes accidentelles, la dépopulation des campagnes n'en compte guère après tout que d'anciennes et de permanentes.
Les causes accidentelles, on les a presque toutes énumérées quand on a tenu compte du déficit de la production agricole depuis une couple d'années, déficit aggravé par la baisse soudaine des prix de guerre pour les produits du sol. Si entre ce mal de durée toute récente et les suites funestes déplorées par chacun, existe une si évidente disproportion, c'est qu'au mal d'hier s'ajoutait un mal ancien qu'on a trop négligé de compter. La dernière rafale n'a pu abattre la maison que parce qu'une longue incurie en avait laissé préparer la démolition.
Le déficit de la production agricole existe depuis longtemps par la faute des méthodes routinières qui affectent la quantité aussi bien que la qualité des récoltes. Les statistiques ont démontré que les terres québecquoises dépassent rarement, à l'acre, une médiocre moyenne de production et qu'elles sont loin d'être vouées aux cultures les plus appropriées et les plus payantes. Ni l'enseignement des écoles
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rurales, ni celui des agronomes disséminés à travers les campagnes ne pg^raissent avoir suffisamment modifié cet état de choses. Les écoles, trop insuffisamment spécialisées, trop médiocrement ''rurales", les mêmes du reste pour l'enfant des villes, l'enfant du village ou l'enfant de la ferme, ont peu aidé ce dernier et lui sont devenues trop souvent une agence de déracinement. Quelques agronomes ont fait noblement leur devoir; d'autres n'ont pas su dissimuler une insigne incompétence: les fermes qu'ils ont cultivées ou administrées n'ont servi qu'à enseigner aux cultivateurs un nouveau mo^ren d'échouer brillamment. Le plus souvent les plus intelligents et les plus dévoués se sont heurtés à l'apathie, aux préjugés toujours vivaces des ruraux contre les agriculteurs en manchettes; quelquefois aussi, il faut bien le dire, le pire ennemi de l'agronome a été le député du comté, démocrate au petit pied, jaloux de son influence et ne souffrant de renommée que la sienne parmi ''les libres et intelligents électeurs". Nous avons connu des districts où l'agronome ne pouvait faire une conférence, ne pouvait réunir dix habitants, pour leur parler d'engrais chimiques ou d'élevage de bêtes à cornes, sans la permission du député.
Les mauvaises années auraient-elles été aussi dures pour l'agriculteur, s'il n'avait manqué d'un autre secours qui est le petit crédit ? Les campagnes sont suffisamment couvertes de banques — dont un bon nombre anglaises — qui recueillent les épargnes des petites gens, mais ne leur en prêtent qu'une minime partie. Les banques ont toujours un peu effarouché l'homme des champs; il n'ose leur demander les petits prêts, à toute sorte d'échéances et à taux modeste, que les banques, au surplus, ne peuvent lui consentir. L'homme des champs irait plus volontiers aux caisses populaires, aux guichets accueillants, aux prêts faciles, œuvres de secours avant d'être des œuvres de finance. Mais voilà:
LA HAINE DE LA TERRE 4l
les caisses populaires se développent chez nous, comme toutes les œuvres de caractère social: en raison inverse de leur nécessité. En sorte que le cultivateur tombé en mauvaises affaires et qu'un secours opportun pourrait souvent relever, n'a qu'à choisir entre les griffes de ses créanciers ou celles de l'usurier.
Fouillons le mal jusqu'au fond et disons que les années dures ne seraient jamais des années d'exode, si l'habitant canadien-français ne souffrait d'un vice de race qui s'appelle l'imprévoyance ou la prodigalité. Sont-ce les complexités trop réelles de la comptabilité agricole qui auront fait que le cultivateur n'aura pu tenir aucune espèce de comptabilité ? Encore aujourd'hui, alors que l'instruction s'est pourtant améhorée dans les campagnes, la plupart ne savent où ils en sont, dans leurs affaires, que le jour où, toutes leurs redevances payées, ils comptent les derniers écus de leur portemonnaie. Dans l'intervalle ils ont peiné au jour le jour, sans savoir ce que leur rapporte telle ou telle culture, ne comparant que dans l'a peu près leurs recettes et leurs dépenses. Ce manque de comptabilité, cette indifférence au budget annuel, dont s'accommode trop bien une imprévoyance endémique, sont au commencement de toutes les catastrophes. Les bonnes années sont rarement des années d'économie, des années où s'accumulent les réserves d'argent en prévision des échecs ou des disettes possibles. Un peu moins que l'ouvrier ou que le petit salarié de chez nous qui dépensent tout ce qu'ils gagnent, mais dans une mesure encore trop large, le cultivateur canadien-français a soin de ne jamais laisser se gonfler son porte-monnaie; si ses recettes augmentent, il augmente tout aussitôt ses dépenses de luxe, sans se préoccuper du lendemain, n'ayant pas de pire crainte, à ce qu'il semble, que celle de s'enrichir trop rapidement. Aussi le premier malheur le trouvera-t-il sans res-
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soui'ces suffisantes. Et pour peu que la mauvaise fortune ait d'opiniâtreté, elle aura bientôt fait de terrasser ce magnifique travailleur.
Ce sont là des causes également communes à l'émigration vers les villes et à l'émigration aux États-Unis. Chacun de ces exodes a pourtant ses causes particulières et permanentes qu'il importe aussi de signaler.
La ville a exercé sur les ruraux une fascination contre laquelle on les a peu protégés. Il n'est guère de campagnes québecquoises à proximité des chemins de fer qui ne soient aujourd'hui envahies par la villégiature. Le spectacle de ces mondains n'a pas seulement révélé aux habitants, des luxes et des frivolités qu'ils ont essayé de copier; il a allumé dans leur esprit sans défense, le désir d'aller vivre dans ces agglomérations humaines où évolue le beau monde, où les plaisirs, les amusements sont à portée de la main. Les voyages devenus plus faciles et plus fréquents ont reculé jusqu'à vingt, jusqu'à quarante lieues, pourrait-on dire, les banlieues de chaque ville. Pendant ce temps-là le cultivateur ne savait trop que faire du surplus de ses enfants, de ses filles surtout. N'ayant pas toujours pris au couvent, à ce qu'il semble bien, le goût d'épouser un habitant, les filles de la campagne sont allées chercher en ville un travail de domestiques ou d'employées de magasins et de bureaux. Un ou deux de leurs frères les avaient quelquefois précédés. Pour le reste de la famille et pour son voisinage, ce fut le commencement de la débandade. Ces petits campagnards d'hier frottés d'un peu d'anglais ou d'un peu de dactylographie sont les pires agents de la dépopulation des campagnes. Â chacune de leurs visites au foyer, ils exhibent vaniteusement leurs toilettes, leurs breloques où s'évanouit régulière-
ment, jusqu'au dernier sou de leur salaire; ils parlent de sport, de théâtre, des ''petites vues"; ils narrent par le menu leurs plaisirs de chaque soir; leur vantardise en met plus qu'il ne faut. Et voilà que, pour les vaillants restés à la ferme, la convoitise s'éveille d'une autre existence; pour la première fois peut-être, ils trouvent rude et bien inférieure leur existence de tâcheron.
Ce tableau fardé de la vie urbaine que l'on promène depuis si longtemps à travers nos campagnes, il eut fallu une parole d'autorité pour en démasquer les couleurs menteuses. Â côté des plaisirs plus ou moins réels, il eut fallu montrer le travail perpétuel sous un maître, l'esclavage du salarié, les émoluments suffisant à peine à solder chambre et pension; il eut fallu faire voir les petites maisons dans les quartiers ouvriers, sans air, sans lumière, cavernes de tuberculeux; au spectacle de l'homme des champs, travaillant dur parfois, mais ouvrier libre, n'ayant de maître que lui-même, propriétaire d'un domaine, concourant à la force et à la moralité de la race, il eut fallu opposer la vie morne de ces déracinés, perpétuels locataires, traînant leur petit mobilier de quartier en quartier et de ville en ville, ouvriers aigris et graines de révolutionnaires, fils des fondateurs de ce pays, acceptant cependant, aux vidanges et dans les rues, des besognes dont ne veulent pas les rebuts de nos immigrants. Ces tableaux à contrastes bienfaisants, les voix autorisées les ont-elles faits aux campagnards ? Les ont-elles faits avec assez de vigueur, aussi souvent qu'il l'eût fallu ?
Disons, pour être juste, qu'aux cultivateurs des vieilles paroisses, incapables de garder leurs terres, ou ne sachant que faire de leurs garçons, leurs conseiDers n'ont jamais pu opposer efficacement aux séductions de la ville, Talternative des terres neuves. Pour invraisemblable que cela paraisse, dans une province qui détient encore des millions d'acres
sans culture, où chacun proclame la colonisation l'œuvre capitale, le défrichement des terres neuves demeure toujours le partage des héros surhumains. Il n'est point de tracasseries ni d'avanies que l'on ait épargnées au pauvre colon de notre province. Pendant que nos gouvernants réservaient toutes leurs politesses et toutes leurs faveurs aux capitalistes et aux industriels étrangers qui venaient accroître notre servage économique, ils ne cessaient de forger des lois pour écraser, si possible, le glorieux conquérant de la terre québecquoise, le meilleur élément de l'actif national. Nous avons aujourd'hui ce spectacle qu'à l'heure où les meilleurs fils du Saint-Laurent quittent un pays où ils ne trouvent pas à vivre, les industriels étrangers envahissent partout ce même pays et y font des affaires d'or. Un nouvel esprit, par bonheur, a commencé de souffler dans les sphères gouvernementales. Mais l'homme qui préside aujourd'hui au ministère de la colonisation, reste encore entravé par cinquante ans de sottises et de politique criminelle. Autour de lui rôdent toujours les ennemis séculaires du colon : le marchand de bois, le spéculateur, le politicien de coulisses, hommes néfastes qu'il écartera pourtant s'il veut seulement se souvenir qu'il a contre eux toute sa province.
L'exode aux Etats-Unis a peut-être des causes encore plus affligeantes. Sans doute nous faut-il compter avec notre situation géographique. Les courants humains vont du nord au sud; les terres ensoleillées attirent plus que les climats rigoureux. Les pays indépendants où la personnalité du citoyen se déploie intégralement, offrent aussi plus de séduction que les nations mineures et les pays coloniaux. Mais ces causes naturelles et permanentes expliquent-elles des folies d'émigration comme celles qui sévissent chez nous périodiquement, qui atteignent plus que tout a tre le Canadien français, c'est-à-dire l'homme apparemment le
plus enraciné au sol de son pays, et, parmi les Canadiens français, l'agriculteur, le terrien par excellence? Expliquent-elles surtout, comme le disait récemment à Carillon le directeur de V Action française, ^'qu'à la première crise, qu'au premier malaise économique, nos populations lèvent le pied comme les faméliques des ghettos d'Europe" ? Nous aurons beau faire, des faits comme ceux-là ont leur douloureuse signification et nous sommes bien ici en présence d'une véritable crise du patriotisme. Pour quelques-uns qui s'en vont, la nostalgie dans l'âme, le plus grand nombre, nous disent de bons observateurs, ressemblent à l'herbe folle qui ne connaît de loi que le vent qui l'emporte. On part pour les États-Unis; on partirait tout aussi bien pour l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Pas un instant l'on ne semble envisager 1 départ de la patrie comme une solution extrême. La patrie, c'est devenu pour le grand nombre de nos compatriotes, le pays des gros salaires et de la vie facile. Et qu'un pareil état d'âme ait pu se propager au milieu d'une nationalité qui ne perd jamais que du nécessaire, où les devoirs les plus rigoureux enchaînent chaque homme à son poste, voilà qui doit donner à réfléchir à tous les maîtres de notre enseignement. Il y aurait matière à réflexion, tout aussi bien, pour ceux de nos lettrés qui ont préféré cultiver l'exotisme en petites chapelles plutôt que d'idéahser, aux yeux de leur race, l'image de la patrie. Exotistes et impérialistes de toute couleur et de tout grade, tous ceux qui ont prêché à leurs compatriotes un autre amour que celui du pays natal, ont contribué à cet effroyable déracinement et, s'ils sont capables de remords, en battront leur coulpe.
Voilà le problème, croyons-nous, dans son ampleur et
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dans sa gravité. Ceux qui entreprendront de le résoudre, ne sauraient surfaire la grandeur de leur tâche. Ce n'est pas un cataplasme ou deux qu'il faut appliquer à des membres malades; pas seulement des organismes économiques qu'il faut donner aux terriens; c'est toute une âme rurale qu'il faut refaire; c'est la haine de la terre qu'il faut détruire. Les terriens ont besoin d'être attachés, par des liens plus forts, à la petite terre de leur foyer et à la plus grande terre de la patrie; ils doivent se sentir les collaborateurs de l'œuvre nationale, de la grande œuvre de notre survivance dont ils sont les meilleurs soutiens. Comme ils l'avaient déjà fait pour les travailleurs des villes, nos ovêques demandent à leurs prêtres de se tourner vers ces autres ouvriers qui ont besoin de guides. C'est l'orientation définitive de tout notre clergé vers les œuvres sociales. Là réside le meilleur espoir. Formés par des hommes qui connaissent bien leur pays, de moins en moins, il y a lieu de l'espérer, les jeunes clercs des grands séminaires seront laissés dans l'ignorance du cadre de leur vie. Ce problème rural où se trouvent liés l'avenir moral d'une race et peut-être la vocation d'un peuple apostolique, est l'un des plus dignes du souci sacerdotal. Il faut nous applaudir qu'à résoudre ce problème, l'on ait appelé les hommes qui se tiennent le plus près du peuple et qui peuvent encore lui parler de désintéressement.
Jacques Beassier.
8 juin 1923.
(pAK Emile Coderke)
Voici un volume de vers paru il y a déjà quelque temps. Les Signes sur le Sable, de M. Emile Coderre, ne révèlent pas un talent très personnel; mais on y constate, à côté d'une connaissance de métier notable, des tentatives d'évasion de la banalité ambiante et, en ce temps de négligence et de relâchement littéraire, le culte et le souci sincère de la forme. On y trouve encore un bel amour de l'art, du rêve et des illusions. C'est assez pour valoir à leur auteur l'estime des lettrés.
M. Emile Coderre, comme son ami Alphonse Désilets, est, plus qu'autre chose, un poète heureux. Il chante la vie, la femme et l'amour; ces trois mots résument son œuvre. Il a bien quelques strophes où palpite une douleur vraie, où il a mis son cœur endolori par l'existence, mais c'est chez lui affaire d'un moment. Il reprend vite l'autre lyre, celle de l'amour ensoleillé et du bonheur de vivre. Il bénit alors jusqu'à la souffrance, de ce qu'elle l'a fait plus fort devant les duretés de la vie et il s'écrie :
Je vous bénis, mon Dieu, d'avoir fait la souffrance,
Je vous bénis, Mon Dieu, d'avoir brisé mon rêve, Puisqu'il est une Vie au delà des tombeaux...
Et le livre se clôt sur une Finale dont la dernière strophe contient toute l'idée de sa chanson :
Que m'importe après tout qu'on me raille ou m'acclame, Et qu'en le noir oubli mon livre soit jeté, Si mes vers ont su mettre un peu de joie en l'âme De la Femme pour qui je les aurai chantés.
Cette femme, elle sera la muse, l'inspiratrice de ce qu^il y a chez lui de meilleur. Il Ta chantée dans son attente, lors de sa venue, puis dans la plénitude de leur amour. C'est elle qui sera sa joie, c'est à cause d'elle que la vie méritera d'être vécue. La musique, les mille symphonies de la nature, les parfums, les poèmes et les soleils couchants, tout lui parle d'elle. Il lui dit, dans un moment d'exaltation :
Le crépuscule est doux comme un de tes sourires...
Il lui rendra ce témoignage, qui est bien d'un poète :
Je veux clamer bien haut les vers que tu m'inspires, Car, vois-tu, de nous deux,, le poète, c'est toi, Je ne puis qu'expiimer les vers que tu soupires, Et mon âme est un luth qui vibre entre tes doigts. ^
Dans Royauté de poète, l'une des belles pièces du recueil, il énumère ses richesses, richesses verbales d'artiste, et il lui en fait l'hommage :
J'ai des trésors d'azur, de pourpre, de nuages, Des pays fortunés sous des soleils d'or pur; Les flots d'argent nacrés caressent les rivages Oii mes palais altiers ont des rubis pour murs.
J'ai tout le bleu des flots, tout le vert du feuillage, Tout l'or mystérieux des rayons du couchant; Toutes les fleurs des prés, toutes les fleurs sauvages, Et le chœur des oiseaux me célèbre en ses chants.
J'ai le velours des nuits, Vor scintillant des astres. Le parfum des forêts, la caresse des vents, Et la lune où, la mort a semé les désastres Se repeuple pour toi de mes rêves vivants.
L'univers m'appartient. L'âme de chaque chose Palpite avec mon âme et subsiste par moi.
^ Immortalité, p. 82.
Aux accords de mon luth, les oiseaux et les roses, Les astres et la mer vibrent de mon émoi.
Laisse-moi sur ton front poser le diadème :
Mon Royaume est à toi ! Sois la Reine: je t'aime ! ^
Et plus tard, il écrira dans Prière, quand la femme aimée sera morte :
Mes sanglots, ô mon Dieu ! mes pleurs, je vous les donne;
C'est le sang de mon âme, et qu'il coule à jamais.
Si chaque pleur qui coule au pied de votre trône
Doit devenir, au front de celle que j'aimais,
Un diamant de plus dans l'or de sa couronne,
Mes sanglots, ô mon Dieu, mes pleurs, je vous les donne. '
Malheureusement, tout n'est pas de cette qualité dans les Signes sur le Sable. Ce qui n'entre pas dans ce qu'on pourrait appeler le cycle de la femme, est généralement faible. Il est quelques fantaisies pleines de charme et de délicatesse, comme Mendiant d'amour, Vieille Romance, Éventail, qui évoque le souvenir de Nelligan; Poème étrange, Fantaisie, où passe en scintillant la gamme des couleurs; et l'on découvre ça et là, parmi des alexandrins d'écolier et des strophes en prose rimée, des vers très beaux:
Sur le mur du jardin, ta fenêtre éclairée Dessine un carré blond oib ton ombre se meut;*
Les maux qui m'ont blessé, je ne les maudis pas; Qvxind on a su souffrir, la Douleur n'est point vaine. ^
Écoute dans la nuit silencieuse et moite Tomber les feuilles d'or des rêves caressés... ^
* Dernière sérénade de Pienot, p. 91.
•* Je te pardonne, ô Vie, p. 97.
• Nocturne de novembre, p. 129.
Il remercie la lune :
Pour cet ultime rayon bleu Dont tu viens éclairer le réduit du bohème, Qui s^ affaisse en pleurant, sans amie et sans feu,
Sur les derniers vers d'un poème. ''
Et ce vers en douceur :
On entendrait tomber des pétales de roses, * qui fait songer à cet autre joli vers de Jean Caillol: Le bruit que fait la neige en tombant sur la neige.
Nous n'entreprendrons pas de signaler en détail faiblesses et dléfauts. Ce serait trop long et peu profitable. Remarquons entre autres choses que M. Coderre a déparé son livre par une malheureuse tendance à philosopher, visiblement inspirée de Vigny et de Baudelaire. Le genre ''tour d'ivoire" a fait son temps; c'est vieux jeu. Et nous ne croyons nullement M. Coderre quand il crie son mépris de la foule, qu'il affecte de dédaigner ''les prétendus plaisirs et les ombres d'espoir". Beaucoup de poèmes sont gâtés par cette obstination à leur ajouter une manière de morale versifiée, pas toujours élégante, et assez souvent peu appropriée. Cette manie est surtout visible dans les deux ou trois premières parties du recueil, les plus mauvaises.
M. Emile Coderre n'est pas un grand poète. Il lui manque la personnalité. Son vers, qui est souvent bien fait, n'est pas marqué du large sceau de l'originalité. Celle-ci se définit assez mal, vu qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. On la reconnaît à un rien, peu facile à déterminer, impalpable, mais sensible à première lecture, qui fait qu'un vers de Baudelaire n'est pas un vers de Samain, et que le
• Soleil couchant, p. 123.
vers de Samain n'est pas celui de Verlaine. Les Signes sur le Sable procèdent directement des poètes français contemporains; les parentés sont trop apparentes et trop précises. M. Coderre a fait chez eux un bon apprentissage du vers; il n'a pas su se garder des dangers que comportaient, pour l'éclosion de son individualité, les subtilités de leurs phrases chantantes, enveloppantes. Son inspiration reste profondément livresque.
Rien n'est plus aisé que de le prouver, pièce par pièce, vers par vers. Il est inopportun de ressusciter ici la méthode critique employée par William Chapman contre Fréchette, dans son Lauréat. Ce travail de dissection n'est pas nécessaire. Noiis profiterons cependant de l'occasion pour indiquer un mal dont souffrent un trop grand nombre de nos jeunes écrivains. L'imitation, cela ne fait pas de doute, est un moyen de formation littéraire. Mais l'imitation reste l'imitation, et le décalque ne vaut que comme tel. Un exercice de collège n'est pas une réalisation d'art. Et il y a trop de ces exercices dans les recueils de vers publiés chez nous, ces dernières années. Jean Nolin, Jean Chauvin, Léo d'Yril, Alphonse Désilets, Albert Dreux même autorisent ces remarques autant qu'Emile Coderre.
Celui-ci, comme nous le dit son préfacier, a pratiqué Albert Samain, André Rivoire, Rostand et Rodenbach, Paul Verlaine. Il a lu aussi de Vigny et Baudelaire, probablement Charles Guérin et Le Cardonnel, d'autres encore. Il connaît l'américain Poe, ne serait-ce que par son lamentable poème du Corbeau. Aussi les Signes sur le Sable contiennent-ils Samain, Rostand, etc. Le Corbeau inspirera deux pièces. L'auteur ne cache rien; il sait ce qu'il fait et que la critique ne se laissera point prendre. Il va jusqu'à citer, en tête de ses poèmes, les aînés qu'il va exploiter. Il écrira, après Rostand :
Les plus beaux vers d'amour ne sont pas dans les livres
et après Baudelaire:
Je veux graver ton nom dans l'or de mes poèmes Afin que si, plus tard, mes vers sont parfois lus...
Par moment, on dirait qu'il a fait la gageure d'écrire en marge de tout ce qu'il a lu. Nous le regrettons. Quelle que soit notre admiration pour l'art ciselé des Fleurs du Mal, la psychologie amoureuse du Songe de V Amour, ou les rimes acrobates des Musardises, nous préférerions à leurs auteurs, dans les circonstances, un nouveau poète qui s'appelât Emile Coderre.
Les Signes sur le Sable ont de la valeur, si relative soitelle. L'auteur a de la culture et sait faire le vers; il possède aujourd'hui un instrument qu'il n'avait pas il y a dix ans. Nous lui demandons mieux pour l'avenir. Il lui faut devenir lui-même; qu'il se cherche et qu'il se trouve ! Qu'il ne perde pas de vue non plus cette vérité: que nous ne ferons rien pour l'avancement de notre littérature, tant que nous ne dépasserons ou n'égalerons au moins ceux qui nous ont précédés.
Harry Bernard.