‹ L'Action canadienne-française (volume 3)Chapitre 134 sur 232 · ARTHUR GUINDON, PRETRE DE S. SULPICE · texte numérisé non relu

ARTHUR GUINDON, PRETRE DE S. SULPICE

Le pieux fondateur de la Compagnie des Prêtres de S. Sulpice n'avait peut-être pas prévu qu'un de ses fils spirituels se sentirait un jour la vocation de poète: identifiés avec la règle du Séminaire, théologiens consommés, ^'hommes d'oraison" d'après les méthodes qui ont fait leurs preuves, éducateurs des jeunes clercs dont ils partagent la vie studieuse, tels nous apparaissent ''ces Messieurs", à nous qui avons passé cinq ou six ans dans la solitude où ils nous ont marqués de leur empreinte. M. Arthur Guindon nous démontre par ses livres que cette austère discipline n'est pas incompatible avec les nobles élans qui élèvent l'âme vers les sommets de la poésie.

N'est-ce pas un art, après tout, et le plus beau des arts, que celui de la formation des jeunes lévites? ''Ars artium regimen animarum". Quoi d'étonnant qu'un vénérable Sulpicien, après avoir voué les plus belles années de sa vie à ce saint ministère, dépense ses dernières énergies à chanter les temps héroïques du Canada, où l'humeur guerrière fut toujours imprégnée du plus pur christianisme, aux premières périodes de la colonisation ? C'est une noble tâche, c'est le beau couronnement d'une existence qui est restée volontairement obscure, à l'ombre d'un sublime idéal.

^ Le présent article qui remonte à juillet, était composé lorsque j'ai appris la mort foudroyante de M. l'abbé Guindon. Je n'ai pas cru devoir modifier le texte de ces pages que je dédie à la mémoire du vénéré défunt, — (Note de l'auteur).

M. Arthur Guindon a donc publié en 1922, dans la collection de V Action française, des poèmes qui ont pour titre: Aux temps héroïques. Mais je vous avertis, amis lecteurs, qu'il ne faut pas ouvrir ce livre avant d'avoir parcouru une autre publication qui Ta précédé, et qui en est le commentaire indispensable: en 1920 paraissait à Montréal un livre intitulé : En Mocassins, Un pareil vocable est assez mystérieux pour ceux qui ne sont pas initiés à la vie canadienne; si le présent article passe les mers, comme il faut s'y attendre, j'ai le devoir de prévenir les Français de là-bas que ce titre est la réplique approximative de cet autre bien connu, sur un thème analogue: Chansons en sahots. Les mocassins étaient la chaussure des premiers habitants du Canada; ils sont encore en usage, mais, nous dit l'auteur, ce sont de ''grossières imitations" de la chaussure indienne d'autrefois.

Ce premier ouvrage de M. Guindon est une série de portraits, de tableaux, où il dresse en pied les indigènes primitifs, revêtus de peaux soyeuses, fièrement campés sur leurs mocassins. Il a soigneusement recueilli les contes, les légendes de la période préhistorique, et cette mythologie abonde en récits captivants à l'égal des mythologies d'Athènes et de Rome. Sans remonter si haut, n'avonsnous pas eu en France les livres de Gaston Paris dont l'érudition a ressuscité les mythes de notre moyen âge, et, plus récemment encore, la reconstitution patiente du roman de Tristan et Yseult, chef-d'œuvre de l'académicien Bédier? A sa manière, M. Guindon fait revivre un pauvre rêve évanoui, celui des Hurons-Iroquois et des Algonquins. L'entreprise valait de tenter le pinceau de l'artiste qui se cache sous l'humble livrée du Sulpicion,

Il dépeint d'abord, en traits animés, les mœurs de ces peuplades qu'il ne veut pas qualifier de ''sauvages'^, après avoir contemplé avec une indéniable sympathie leurs âmes naïves. A la suite des anciens chroniqueurs ou collectionneurs plus récents, les Sagard, les La Potherie, les Lafiteau, sans omettre l'historien Ferland, il s'aventure en cette forêt-vierge, s'attendant à y trouver ''beaucoup d'ombre, un désordre grandiose, et aussi des échappées de vue vers l'azur". Il s'est complu à étudier les croyances superstitieuses des indigènes, exprimées en des idiomes débordants d'harmonie: ''Grands enfants enthousiastes, dit-il, ils trouvaient un plaisir extrême à raconter ou à chanter, avec accompagnement de danse, tout ce dont leur âme vibrait. Ils avaient des rondes pour célébrer le retour des saisons, invoquer les esprits, préparer la pêche, la chasse et la guerre ; pour pleurer les défunts et rappeler le souvenir des ancêtres. Ils avaient des chants pour mourir au poteau du supplice."

Visiblement ému, l'historien n'a pas de peine à transposer d'un mode à l'autre le rythme de son style, lorsqu'il veut faire passer dans notre langue la cadence des hymnes que chantaient les Algonquins: la prose harmonieuse du chroniqueur se mue facilement en rythme poétique ; il ne faudrait pas chercher dans ces vers une poésie raffinée : ce sont des sentiments, des images fort simples, mais tout cela laisse transparaître de la noblesse, de l'énergie. La Chanson d'Arselik, par exemple, est inspirée par l'amour; mais la passion s'y révèle "sans molle tendresse, et rehaussée, en quelque sorte, par la poésie de la nature et de la mythologie."

ArseUk a été trahie par deux rivales qui n'ont pu gagner le cœur de son amant; elle a été conduite dans une île déserte; autre Caljqoso, séparée à jamais de l'objet de son

amour comme l'antique déesse, elle contemple le canot qui s'enfuit et chante ainsi son désespoir:

Je pleure seule dans cette He,

Et nul n'entend ma voix. ..quel sort !

0 solitude où Von m^exile,

Entends au moins mon chant de mort !...

Fausse amitié, tu m'as contrainte A périr loin de mon amant.

Esprit du vent, porte ma plainte Au beau chasseur qui m'aime tant !...

De son grand coeur je suis la reine.

Oh, qu'il est beau ! Oh, qu'il est fort ! Je vois sa colère et sa peine.

Dès qu'il saura mon triste sort.

Plus loin, nous trouvons un Chant de Berceuse sur les lèvres d'une femme plus heureuse que la pauvre Arselik: le nouveau-né est couché dans la nâgane indienne, simple planche en forme de berceau, suspendue aux branches des arbres durant l'été et aux chevrons de la cabane pendant l'hiver; sur un ton grêle, la mère fait entendre un couplet joyeux, et, par une fiction du trouvère indigène, le marmot lui répond. M. Guindon a rendu de son mieux cette poésie ingénue.

Il y a aussi la Chanson de la Mouche à feu; cette mouche, fameuse dans les antiques forêts, est une bestiole dont les ailes et le corps lumineux répandent mille reflets chatoyants; voici quelques strophes en son honneur:

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La nue est sombre, Tranquille est Veau; Vole dans Vomhre, Petit flambeau.

Uétoile brille Sur ton corset, Légère fille Du feu follet.

De tige en tige Voyage, luis.

Danse et voltige.

Flamme des nuits.

Ces visions reposantes ne sont pas de longue durée; dans l'ensemble, ce folk-lore est parsemé de titres terribles: Un ancien nid de tonnerre. La création du mauvais esprit. Le Bain des squelettes. L'éditeur a eu soin de reproduire, sur des planches finement gravées, les divinités tragiques qui sont mises en action dans ces récits: bustes humains sur des jambes de fauves, ou réciproquement; aigles formidables planant sur une mer en furie et lançant des éclairs par l'orbite de leurs yeux enflammés; géants fantastiques, terrassant des serpents monstrueux à coups de rocs énormes, rien ne manque à ces pages pour produire une impression grandiose et terrifiante.

Un des derniers contes de ce recueil, et aussi un des plus attachants, c'est La Fiancée du Manitou. Les poètes Algonquins avaient imaginé cette idylle dramatique pour combattre l'indulgence aveugle des parents envers leurs enfants, non moins que l'excessive mélancolie à laquelle

étaient portés les jeunes Indiens, dès la plus légère contrariété. La scène se passe dans les forêts qui bordent le Kitchigami, nom algonquin du Lac Supérieur. Lilino est une jeune fille qui a choisi le Manitou, génie de la forêt, comme esprit protecteur; après un jeûne rigoureux, assise sous les pins séculaires, elle a mérité de voir le Manitou sous la forme ''d'une espèce d'oiseau-mouche tout vert, à gorge de rubis, passant d'un pin à l'autre en bourdonnant." Depuis lors, elle s'isole de plus en plus, et la forêt exerce sur elle une fascination maladive qui désespère sa famille. Sa mère finit par croire qu'elle y a trouvé l'amant idéal et mystérieux qui se dérobe aux regards indiscrets.

Un jour, cependant, Lilino revient toute joyeuse: le démon de la mélancolie semble vaincu; ce seront bientôt les noces, tout le monde en est persuadé, et la fête se prépare. A la date convenue, la jeune fille s'est parée de ses plus beaux atours, ''de sa tunique à franges et de ses mocassins brodés, de son collier et de ses bracelets en coquillages... Elle court se mirer dans une source voisine, revient, et déclare qu'elle va à la rencontre de son fiancé." Mais, tout-à-coup, sa voix devient grave, elle joint les mains, fait de touchants adieux à ses parents et disparaît pour toujours dans les profondeurs du bois. En vain on partira à sa recherche: ce n'est plus qu'un fantôme ethéré qui est allé s'unir au génie de la forêt, maître de son cœur.

Le lecteur de cet apologue se croirait transporté parmi les Contes des Mille et une Nuits. Cette série de narrations fantasmagoriques contenait en germe, comme il a été dit, les poèmes dont le fond appartient au domaine de l'histoire, et qui ont trait à la défaite des Iroquois par les Européens.

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Bâtir une épopée sur des données historiques a paru longtemps une gageure, un défi aux lois du genre épique, tel qu'il était envisagé avant le Romantisme. Mais nous avons eu, depuis, Vigny et les poésies narratives de son Livre Moderne, Lamartine et le roman en vers de Jocelyn, et surtout Victor Hugo dont la prodigieuse Légende des Siècles renferme jusqu'à des événements contemporains.

Il était donc permis à M. Guindon de suivre ces illustres guides et d'inviter sa Muse (une Muse sanctifiée comme il sied à un membre de sa Compagnie) à célébrer les temps héroïques de l'occupation canadienne. Il serait téméraire de prétendre que son entreprise, quelque hardie qu'elle puisse paraître, n'ait pas abouti au succès.

Je me sentirai plus à l'aise pour faire ressortir les mérites de l'œuvre lorsque j'aurai fait grief à l'auteur, salva reverentia, d'un certain nombre de métaphores ou d'expressions qui semblent heurter les lois de nos vieux traités de littérature. Ces remarques sont à l'adresse de la génération qui vient, afin qu'elle ne s'autorise pas du défaut ou des faiblesses de style qui se rencontrent même dans les meilleurs ouvrages de ses respectables aînés. Les efforts littéraires de la Nouvelle-France sont si méritoires, si touchants, à une telle distance de la Mère-Patrie, qu'on serait tenté de les louer toujours, quand on vient de là-bas et qu'on entend ici parler et écrire notre belle langue, dût-on y rencontrer des tournures répréhensibles. Mais ce serait faillir au devoir de la critique, et les intéressés eux-mêmes tiendraient pour suspectes, et non sans raison, des louanges qui ressembleraient à des "prix d'encouragement". C'est donc dans un esprit de bienveillante équité que je me permettrai les remarques qui suivent:

A la page 35, on lit ces vers :

Ayant incendié Focéan de nuages, Le soleil a passé les horizons sauvages. Le ciel s'est renversé dans le fleuve miroir. A Vorient, la nuit montre son buste noir.

Les figures de mots du premier et du dernier vers ne sont pas fausses par elles-mêmes, mais assez mal préparées ; l'océan pourrait être incendié, mais par le reflet de nuages en feu. Le huste de la nuit supposerait une personnification allégorique qui n'est pas indiquée dans ce passage.

A la page suivante, c'est la poursuite des ''mouches à feu" par Madame de la Peltrie et Mademoiselle Mance; ces mouches étincelantes sont destinées à être suspendues en chapelet devant l'autel, au lieu et place de la lampe du sanctuaire. Les deux pieuses femmes, en de joyeux ébats, en prennent une, puis deux, elles courent ensuite après un ''trio" de ces insectes, dont une seule unité tombe entre leurs mains délicates; elles les vérifient minutieusement, et, quand les voiles soigneusement fermés en contiennent un brillant essaim,

^^ Jeanne avec enjoûment: fen attrape encore une, Et puis ce sera tout /..."

Vénérable poète, il y a là trop de candeur, trop de détails puérils, dans un sujet de cette envergure; cette scène aurait sa place dans un livre de fables à l'usage do la première enfance, et non dans les pages épiques de la fondation canadienne. Quelques gestes sobres, discrètement indiqués, auraient suffi à votre tableau, dont l'ensemble est par ailleurs d'un charme incontestable.

Vers la fin de la page 44, je vois des sauvages qui ont attiré les chrétiens dans un guet-apens, et qui, d'un coup d'arquebuse.

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''Les font dégringoler à terre, palpitants." La trivialité de l'expression ne aurait échapper à personne.

Dans une autre strophe du même morceau, on rencontre ce vers, pour stigmatiser le vil assassinat qui vient d^être commis:

''La honte satisfaite et la fange contente.^' Encore une image forcée, une métaphore mal amenée, qui frise l'incohérence et cause une surprise peu esthétique.

J'ai trouvé ailleurs quelques incorrections matérielles comme "quelqu'un de seuV\ page 45. "Ils ont vu d'autre chose", page 90. Cheville dans le premier cas, procédé fautif pour éviter l'hiatus dans le second.

Il y aurait du pédantisme à insister sur ces négligences. J'ai hâte d'arriver à un exposé d'ensemble, pour donner un aperçu de ces pièces magistralement épiques; je signalerai les plus significatives.

Le premier jour de Montréal fait songer à ce passage de VEnéide où Virgile nous montre l'emplacement de la Rome future, campagne inculte qui offrait aux troupeaux de maigres pâturages:

0 rive, qu'as-tu fait des nids sous la feuillée. Des herbes et des fleurs, des taillis pleins de voix, Du sable d'or qu'ourlait la vague ensoleillée f Ah ! te voilà fameuse autant que dépouillée Du charme d'autrefois...

De longs quais, assaillis par une onde courante, Retiennent amarrés cent navires de fer. D'un jet de vapeur sort une voix mugissante. Quand l'un d'eux, retournant sa proae impatiente. Fuit vers le gouffre amer.

0 titans du progrès, trêve à votre délire ! Taisez-vous, éléments, engrenages, essieux. 0 nature, reprends en ces lieux ton empire. Pour une heure, ô forêt, reviens avec ta lyre Et Vombre des aïeux.

Ce sont des strophes d'une rare plénitude, des vers d'une touche classique; le rêve de l'artiste, regrettant ^l'âge d'or" et maudissant "Vtge de fer", est traduit avec éloquence.

La tête de Saint-Père est une scène macabre, mais pleine de grandeur. D'autres poètes ont fait parler ainsi la tête de S. Jean-Baptiste apportée au banquet d'Hérode. Ici, le héros qui avait nom de Saint Père a été décapité par les Onneyouts, tribu iroquoise; ils veulent se faire un trophée de cette figure exsangue; mais la physionomie s'anime tout-à-coup, et ces lèvres frappées par la mort adressent aux misérables des rep oches terribles. En vain les bourreaux veulent-ils se moquer de ces miraculeuses paroles, en y répondant par des insultes:

Tu peux nous menacer, ô tête; Mais nous sommes indifférents A r inoffensive tmpête Qu^un mort déchaîne entre tes d.nts.

La victime se fera entendre jusqu'au bout et les Iroquois prendront la fuite, terrifiés par ce prodige. Mais, dans la pièce suivante, plusieurs héroïnes qui ont survécu au carnage, y compris la veuve de Saint-Père, interviendront auprès de la justice militaire pour implorer le pardon des assassins; c'est le triomphe de la charité.

L'expédition de Dollar d occupe près de cent pages du

recueil; les alexandrins y alternent avec des strophes en vers de huit pieds. Le récit est entremêlé de discours pathétiques, comme dans V Iliade et V Enéide. Nous ne sommes plus habitués, dans la littérature moderne, à ces longues narrations en vers. Qu'on prenne la peine de lire celle-ci, et Ton verra si l'auteur n'a pas eu raison de mettre des "pensers nouveaux" à la ^'mode antique." C'est plus qu'un essai, c'est une œuvre de talent conduite avec art. Je ne paraîtrai pas trop méchant si j'ajoute qu'il y a, dans cette chronique rimée, de la prolixité, des vers trop faciles, des tirades qui sentent l'improvisation.

Il me semble superflu de parler des autres morceaux; l'analyse ne saurait remplacer une lecture attentive. Je crois en avoir assez dit pour que la classe lettrée ne néglige ni les récits ni les poèmes de M. Arthur Guindon: ils doivent être en bonne place dans une bibliothèque canadienne.

Ce consciencieux écrivain a fait paraître, en 1923, une brochure des plus intéressantes sur Les trois Combats du Long-Sault; ces pages historiques éclairent d'un nouveau jour les exploits de Dollard, magnifiquement chantés dans le livre précédent. Le premier récit du livre serait encore plus vivant, si l'auteur avait montré moins de prédilection pour les verbes au présent de Vindicatif; il lui sera facile de corriger cette permanente distraction, dans une édition ultérieure que je souhaite à son dernier-né.

On vient de publier à Paris, comme Supjjlément au Manuel illustré d'histoire de la Littérature française dû à l'abbé Calvet, professeur à l'Institut catholique, quelques lumineux aperçus sur la littérature canadienne. M. le

chanoine Chartier, vice-recteur de TUniversité de Montréal, s'est chargé de cette rédaction.

Ce n'est qu'un sommaire comme bien l'on pense; mais le idées générale ^ y abondent. Pour le sujet qui nou occupe, on peut lire avec fruit ces lignes, extraites d'un article de l'honorable M. Chapais: "Nos aïeux faisaient de la littérature, mais une littérature vivante et héroïque. Ils respiraient une atmosphère épique et chaque jour voyait naître sous leurs pas une page d'épopée... Quant à l'histoire, elle se faisait de toutes pièces; elle se rédigeait à coups de hache et d'épée, à coups de flèche et de mousquet... Durant cent cinquante ans, nos ancêtres semèrent à pleines mains... la semence généreuse d'où devaient sortir les moissons littéraires de l'avenir: moissons de légendes et de récits épiques.. , moissons de poésie et d'histoire, dont notre siècle a vu l'heureuse et pacifique germinat'on."

Ces derniers mots résument, sans que son nom y figure, l'œuvre de l'écrivain sur lequel je viens d'attirer l'attention. En faisant mieux connaître et mieux aimer les origines de la race canadienne, M. Arthur Guindon a étendu le champ d'action de son apostolat: prêtre doublé d'un patriote, il a bien mérité du pays où s'est longuement exercé son zèle sacerdotal.

Abbé F. Charbonnier, Docteurs des lettres de V Université de Paris,

CORRESPONDANCE DE FLAVIEN DUPONT (i)

Montréal, 2 octobre 1895.

Mon cher Dupont,

Je viens d'apprendre que la dernière tentative est de faire revenir Chapleau avec L.-P. Pelletier et d'envoyer Ouimet à Spencer Wood. Avec L.-P. Pelletier, on croit entraîner le clergé.

Si la combinaison avait lieu, il se pourrait bien faire que nous aurions des élections sans retard. Chapleau y consentant pour avoir une occasion de montrer son pouvoir de suite. Écrivez ce que vous pensez de cela. On nous traiterait comme une quantité négligeable.

Tout à vous,

A.-R. Angers.

Ottawa, 27 août 1895.

Mon cher Dupont,

Je vous transmets l'Événement de jeudi où se trouve une traduction de mes explications. Elles pourront peut-être servir plus tard. Au Sénat les débats ne sont pas traduits.

Je vais vous communiquer le nouvel ordre en conseil au Manitoba. Suivant moi c'est un document humiliant le pouvoir central devant M. Greenway, c'est virtuellement le rappel du "Remédiai Order". C'est une demande à Greenway de bien vouloir dire au gouvernement ce qu'il est disposé de faire pour la minorité catholique. Vous entendez d'ici la réponse de Greenway. MM. Chapais, Casgrain, Charlebois apprécient ce document comme moi. Je ne comprends pas comment M. Ouimet et M. Caron n'ont pas résigné plutôt que de consentir à cet ordre en conseil. Ils ont peut-être craint de n'être pas pris au sérieux une seconde !

1 Voir V Action française, décembre 1922 et janvier 1923.

Ce fameux document est en visite à Québec. Je l'attends par la poste d'aujourd'hui, je vous le passerai ensuite.

Je crois descendre à Montréal sous peu. Je compte vous y rencontrer.

Votre ami,

A.-R. Angers.

Ottawa, 28 août 1895.

Mon cher Ami,

Je vous transmets le nouvel ordre en conseil du 25 juillet dernier. C'est un monument de bêtises. Le gouvernement est capable de toutes les bassesses et décidé à sacrifier les droits de la minorité. Prenez une copie du document et rendez-le moi.

Tout à vous,

A.-R. Angers.

Ottawa, 29 août 1895.

Mon cher Ami,

La Presse et le Monde du 28 publient une entrevue importante avec M. Greenway. Il dit que l'exécutif du Manitoba est sans pouvoir et que toutes communications d'Ottawa devront être soumises à la Législature pour réponse.

C'est précisément ce que nous avons prévu. Si Greenway complète cette réplique en ajoutant "mais la Législature ne peut être convoquée avant le mois de juin prochain", le Parlement sera paralysé par l'imprudence du Cabinet et nos ministres seront matés. C'est encore ce que nous avons prévu.

Votre ami dévoué,

A.-R. Angers.

Montréal, 19 novembre 1895 Mon cher Ami,

J'ai reçu votre lettre. Je constate que vous êtes dans une grande quiétude. Je ne puis pas dire que je suis aussi tranquille. Les choses me paraissent aller ici fort mal. Nous allons vers une défaite certaine. Montréal-Centre est aux mains de McShane. Les libéraux font des

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assemblées dans Jacques-Cartier. Les conservateurs n'y ont pas même de candidat. Et M. Ouimet est allé passer une semaine de distraction à New- York. Voir ainsi nos intérêts sacrifiés me fait faire du mauvais sang.

Je viens de voir le sénateur Bernier. Il est venu à Ottawa à la demande de sir Adolphe. 11 ne sait pas exactement pourquoi. Il espère que c'est pour collaborer à un projet de loi. 11 me donne de très mauvaises nouvelles du Manitoba. Il ne croit pas qu'il y ait un seul comté sûr pour les conservateurs, pas même celui de Larivière. Son abstention de voter avec nous lui a fait un grand tort.

Vous avez dû voir dans le Star la rumeur que l'on songeait à me remplacer au ministère par M. Flynn, un Irlandais? Comment cela serait-il vu de nos Canadiens ? On disait même que le Gouvernement de Québec se prêterait à cet arrangement. Je ne le crois pas. Ce serait à faire désirer la résurrection de M. Mercier.

Quand venez-vous passer un après-midi à Montréal ? J'ai quelque chose de très important à vous communiquer au sujet d'un certain nombre d'élections, inclus la vôtre, qui se ferait par acclamation. Le 21 est fête légale. Si je ne suis pas au bureau ce jour-là et que vous veniez à Montréal, vous me trouverez à ma pension, 26 rue Victoria. Si c'est indifférent pour vous je préfère que vous choisissiez un autre jour, car il me faudra peut être sortir avec ma femme.

Tout à vous,

A.-R. Angers.

Montréal, 14 décembre 1895.

Mon cher Dupont,

A mon retour de Québec je reçois votre lettre du 13. J'ai bien hâte d'avoir votre visite à Montréal. Vous voyez que le gouvernement depuis juillet dernier n'a converti personne puisque Wallace se retire. Je crois que Tupper, père, vient sur l'invitation de Tupper, fils, et il reste encore assez de temps d'ici au deux janvier pour causer une grosse surprise. Le club Cartier-MacDonald m'a fait une fort belle réception. Son adresse a surtout beaucoup d'importance. Pour diminuer l'effet de cette démonstration M. Ouimet par son clerc Côté et son neveu Ouimet, à une assemblée presque clandestine du club des jeunes conservateurs, a fait censurer le Moniteur de Lé vis. Imaginez si les écrivains du Moniteur vont être humiUés de recevoir une pareille censure.

Savez-vous que notre Ouimet est aussi fort que Talleyrand?

Je viens de recevoir une lettre de mon ancien secrétaire Gérin. Cook, le reporter du World, et Wallis du Mail l'ont arrêté pour lui dire : "Après tout, M. Angers avait raison, la démission de Wallace le démontre, au lieu d'avoir gagné du terrain nous en avons perdu". Sontils bêtes, ces Anglais, de ne voir les choses qu'après qu'elles sont passées.

Tout à vous,

A.-R. Angers.

Montréal, 27 avril 1896.

Mon cher Ami,

Samedi matin j'ai eu une entrevue avec le futur Premier. M. Chapleau a été demandé en mars de s'adjoindre à lui; ils ont échangé plusieurs lettres. Dans l'une d'elles, M. Chapleau a accepté d'entrer. Alors le Bill venait de subir sa seconde lecture pour entrer au comité général; il était alors sous l'impression que le Bill passerait, il consentait bien à récolter sans avoir eu le trouble de semer; mais aussitôt qu'il a été constaté que le Bill ne passerait pas et que le gouvernement était forcé de passer à autre chose, il a écrit une autre lettre pour se dégager. J'ai donné l'avis au Premier d'insister de nouveau, de le faire venir à Ottawa, de le mettre au pied du mur afin que le public sache que s'il n'entrait pas c'est par égoïsme.

Sir Mackenzie doit résigner aujourd'hui. L'intention est de reconstruire en entier la section française de notre Province. M. Ives restant, M. Daly céderait sa place à H.-J. Macdonald, Manitoba. Tous les autres demeureraient. Bowell serait remplacé par Osier ou par Tisdale. Ce n'est pas tout ce que nous avons espéré. Je crois la situation bien difficile; un gouvernement qui n'est pas encore formé pendant que l'Opposition va son chemin.

Tout à vous,

A.-R. Angers.

Villa Mastaï, Québec, 30 novembre 1895.

Mon cher Député,

A tout Seigneur tout honneur. Tu seras le premier servi de quelques numéros du Moniteur qui te montreront ce journal sous son vrai Jour. Il ne parle qu'une fois la semaine et sa voix n'est pas enrouée. Enchanté de l'aimable accueil que tu veux l)i(Mi lui faire, il va tcnt(n* île

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s'introduire dans ton royaume pour y propager la semence des saines doctrines. C'est un journal de combat et comme il ne craint pas de recevoir des coups il n'a pas peur d'en donner. Ses principes sont les tiens et il les défend envers et contre tous. On le lit à Québec et un peu à Ottawa, d'après ce que je puis voir. Dans les ministères, il est mal noté, si on en juge du moins par le patronage qu'il n'a pas, mais cela ne change en rien ses allures. On le dit tenace et entêté. C'est du moins l'opinion de sir Adolphe Caron et je la partage. Bref, comme tu le dis, c'est une invention nouvelle et tout à fait moderne. Il est à ta disposition et publiera avec plaisir ce que tu daigneras lui confier. Ce sera lui faire grand honneur.

J'ai déjà effleuré la question des nominations au Sénat et à l'aide des chiffres du recensement j'ai prouvé que les Anglais n'avaient droit qu'à cinq sièges dans la chambre haute, par conséquent que les autres vacances qui restent doivent être remplies par des Canadiens français. Cochrane, Drummond, O'Gilvie, Murphy et Price, voilà les cinq sénateurs qui ne sont pas des Français. Or les Français ont droit à 19 sièges. Si tu veux je peux continuer à attirer l'attention de nos ministres sur l'impérieux devoir qui leur incombe de ne pas nommer un Anglais à Rougemont. Ce serait peut-être dangereux de leur suggérer un nom quelconque, mais je ne vois aucune objection à dénoncer l'idée de nommer Brute Campbell. J'attendrai ta direction avant d'agir.

Notre chef a un projet de manifeste entre les mains, au cas d'une dissolution immédiate. Tu peux demander à le voir et faire tes suggestions.

L.-P. Pelletier accepterait bien volontiers ce que lui suggère son ambition effrénée, mais la crainte de faire de la peine à Angers l'arrête ! Il a décidé d'attendre le discours du trône avant d'agir, comme si le discours pouvait ne pas contenir l'annonce à^une législation réparatrice, puisque la session est spécialement convoquée pour cet objet. Vois-tu arriver le jour où la crainte de faire de la peine à Angers n'existera plus !

Tous les jeunes conservateurs de Québec sont avec nous, à l'exception d'Amyot qui ne sait pas encore ce qu'il est et de Joncas qui cherche à se caser. L'ami Arthur Turcotte est parti pour l'Angleterre mais il sera de retour vers Noël. Est-il allé voir quelque millionnaire et prélever une souscription en faveur de notre parti ? On le saura au mois de janvier. En attendant le plaisir de te voir je te serre cordialement la main.

Bien à toi,

P. Landry.

Villa Mastaï, Québec, 17 décembre, 1895 Mon cher Dupont,

Le sénateur Desjardins, Alphonse de son petit nom, est un homme qui peut, à un moment donné, dans le seul désir de sauver le parti, consentir à se laisser bombarder ministre fédéral et membre du Conseil privé. Il faut empêcher la chose et s'assurer des influences qui peuvent, si nécessaire, agir efficacement sur les dispositions et la volonté toujours un peu vacillante de notre ami. Nous avons trop bien réussi jusqu'à ce jour en tenant les affamés loin de la crèche ministérielle pour ne pas croire que la Providence nous fasse triompher jusqu'à la fin. Mais il faut aider au ciel et je signale à ta vigilance et à ton activité le sénateur Desjardins, Alphonse de son petit nom.

Notre modeste démonstration à notre chef a eu du retentissement. Puisse-t-elle convaincre les puissants ( ?) du jour que notre province est unie, groupée autour d'un homme avec lequel il faut compter. A Québec le sentiment est unanime. Ceux qui sont ostensiblement neutres dans le différend travaillent en-dessous pour nous comme l'a si bien dit M. Angers. Joncas et Amyot appartiennent à cette catégorie de poissons, on ne sait pas si ce sont des sardines ou des petits harengs !

Le prochain numéro du Moniteur cherchera à détruire l'effet de la résignation de Wallace. Cette démission a fortement ébranlé notre Poincaré qui voulait accepter. Nous avons réussi à l'arrêter... quel homme î Quelle ambition !

Mais c'est à recommencer tous les jours. J'ai hâte à la session. Si tu vois VEvénement je te recommande la lecture de son article du 16 intitulé "Un nouveau parti" où ses craintes de juillet dernier reviennent à la surface et font place à la belle espérance des derniers jours. C'est significatif et alarmant.

Mille amitiés,

Bien à toi,

P. Landry.

Cap-de-la-Madeleine, 20 octobre, 1895.

Mon cher député et ami.

Pardonne-moi si j'ai retardé à répondre à ta bonne lettre. J'étais absent quand elle est arrivée. Depuis j'ai été obhgé de voyager à Québec, Montréal et Ottawa. Voilà la raison du retard.

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Des nouvelles politiques ! elles sont aussi rares ici que chez toi. Nos hommes politiques sont très réservés, au moins à mon égard.

Je crois que nous aurons une session. Bowell ne peut faire autrement d'aorès les déclarations qu'il a faites,, hormis qu'il sortirait du ministère, que Haggart le mettrait par-dessus bord.

Je ne crois pas à l'entrée de L.-P. Pelletier à la place d'Angers. J'ai appris à Québec qu'il aurait accepté à la condition que Angers fût satisfait et Angers ne Deut être satisfait que quand la loi rémédiatrice aura été somnise aux chambres, et rien autre chose ne peut satisfaire Angers pour le présent, et L.-P. Pelletier le savait très bien. C'était une manière polie de dire qu'il ne voulait pas accepter pour le moment.

Je ne vois pas pourquoi Caron et Ouimet insisteraient pour remplacer Angers, car son siège vacant est plus éloquent que pourrait l'être son remplaçant.

J'ai été à Ottawa la semaine dernière. Je t'assure que Ouimet est bien changé; il a la peau terreuse, jaune comme de la mauvaise terre comme par chez vous à Saint-Liboire. Tu me parles du Dr Ross, tu le trouves perplexe. Il peut bien l'être un peu; on lui attribue la cause de la résignation d'Angers et la position que certains députés ont prise en chambre, qu'il tenait cluh dans ses appartements pour conspirer contre le gouvernement, enfin mille et une choses qu'ils disent contre lui, ça le met plus perplexe, comme tu dis.

Tu m'as l'air de perdre confiance pour le Sénat. Crois-tu que Ouimet va tenir compte de la position que tu as prise en Chambre à la session dernière? Il connaît bien mieux que cela. Chaque fois qu'il a aspiré à quelque faveur, il a voté contre le gouvernement et ça lui a bien réussi. Pourquoi ferait-il autrement po\ir les autres de ce qu'ils ont fait pour lui ? D'ailleurs tes amis les députés qui t'ont témoigné de la confiance sont encore là prêts à faire ce qu'ils ont fait si c'est nécessaire, et ils le feront j'en suis certain. Le gouvernement n'osera pas faire une nomination contre leur gré car il a trop besoin d'eux dans ce temps-ci. Ils n'ont qu'à vouloir pour faire réussir la chose, et ils le veulent, donc ça réussira !

Je serai à Montréal lundi prochain le 28 courant. Si tu n'es pas trop occupé à ta terre neuve que tu es à faire, tu pourrais venir passer la journée. Si je n'étais pas à l'hôtel je serai à l'égHse. J'ai regretté que je fus hors de l'hôtel quand tu es venu pour me rencontrer. J'étais sorti pour une bonne cause. Je te conterai cela quand je te verrai, ça serait trop long à décrire, d'une manière quelconque comme disait Hurteau.

J'espère que tu as toujours été en parfaite santé depuis la session. Ton ami dévoué,

H. MONTPLAISIR.

Montréal, 1er mai, 1896.

Mon cher ami,

Enfin le ministère est reconstitué et on ne peut mieux. Une grande influence et une confiance sans réserve devront en résulter. La question des écoles est entre les meilleures mains. Que je suis content ! L'entrée de ces hommes fait disparaître les derniers doutes sur la bonne volonté du gouvernement. Le fanatisme est délogé de ses derniers retranchements. C'est le triomphe de la justice. J'ai hâte de te voir.

A toi,

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