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LE PROBLEME AGRICOLE

Nous publions aujourd'hui un mot d'ordre qui est déjà imprimé depuis trois mois et qui devait paraître en mars. La Bonne entente puis le mot d'ordre pour la fête de Dollard nous ont fait ajourner un sujet que la presse traitait d'ailleurs abondamment. Nous le remettons aujourd'hui en première page, sans y rien changer, tellement il reste toujours d'une actuaUté angoissante. Mais l'on peut compter que V Action française ne s'en tiendra pas là. Elle espère publier assez prochainement l'étude d'un spécialiste sur ce ^Tai problème de l'heure. Car il ne faut point cesser d'en entretenir l'opinion publique. Un évêque a déjà dit fort justement que nous sommes vingt-cinq ans en retard dans l'organisation des classes ouvrières. Nous serons obligés de confesser la même négligence à l'égard de la classe agricole.

Elle est vraiment édifiante l'histoire du vieux manoir. L'idée chrétienne, qui devait l'animer tout le long de son existence, se manifeste déjà à sa naissance. On peut même dire qu'elle en a été la principale inspiratrice. Son fondateur en effet, fervent chrétien, fut mû à l'établir, comme nous allons le voir, par une pensée surnaturelle.

Né à Mortagne, petite ville du Perche, le 1er août-1622, Pierre Boucher arrivait au Canada douze ans plus tard, en 1634. Durant la traversée il fit la connaissance de deux jésuites, les Pères Buteux et Jérôme Lalemant. Leur science, leur zèle, leur grande charité impressionnèrent fortement sa jeune âme. Il ne les oubliera jamais. Toute sa vie il restera attaché à la Compagnie de Jésus et voudra toujours avoir un de ses membres comme directeur spirituel.

De 1639 à 1643, le jeune Pierre vit au pays des Hurons. Il s'est engagé au service des missionnaires et il en profite pour apprendre la langue des indigènes. Dès son retour à Québec il entre à la garnison et y remplit successivement les postes de soldat, de caporal et de sergent. Puis les autorités l'envoient aux Trois-Rivières où il s'élève, là aussi, de grade en grade. En 1653 il obtient celui de lieutenant général du district. Il y exerce en même temps, durant l'absence de M. de la Poterie, la charge de gouverneur. C'est alors qu'à la tête d'une poignée d'hommes, il repousse une attaque, longuement préparée, de cinq cents Iroquois. "Si les ennemis eussent pris Trois-Rivières, lui dit M. de Lauzon en le féhcitant, tout le pays était perdu." Cet exploit où la vaillance du jeune chef s'allie à son esprit

^ Ces pages sont extraites d'une brochure qui paraît à la fin de ce mois dans la collection de VOeuire des l'rads.

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surnaturel mérite de prendre place dpns les fastes de notre histoire à côté de celui de Dollard des Ormeaux.

Les hautes qualités de Pierre Boucher le désignèrent en 1661 pour un poste plus important encore. Il est délégué auprès du roi afin de lui exposer le triste état de la colonie et d'obtenir des secours urgents. Sa mission réussit. Elle lui vaut même d'être anobli par son souverain puis, plus tard, nommé gouverneur des Trois-Rivières.

Le nouveau gouverneur n'occupa pas longtemps sa charge. Dès 1667 il l'abandonnait pour s'établir sur la seigneurie de Boucherville, belle et vaste terre que lui avait concédée l'intendant Talon, en reconnaissance des services rendus à la colonie. Son premier soin, en y arrivant, fut de se construire un logis, puis à côté une chapelle et enfin un petit fort, car l'endroit était exposé aux attaques des Iroquois. Ce logis s'éleva au bord du fleuve, à l'embouchure de la petite rivière Sabrevois. C'est le manoir actuel de la Broquerie. Sa construction est donc liée à l'établissement même de son fondateur à Boucherville. Et les motifs qui déterminèrent l'un s'appliquent nécessairement à l'autre. C'est pourquoi il est opportun de les exposer ici.

Pierre Boucher abandonna, encore jeune, une belle position. Des raisons particulières durent le pousser à cet acte. Était-ce quelque difficulté dans son gouvernement ? quelque disgrâce encourue ? ou encore le simple désir de se reposer? Nullement. Des motifs plus élevés le firent agir. Il nous les a révélés lui-même dans un écrit précieusement conservé chez les UrsuHnes de Québec. Le voici textuellement:

Raisons qui m'engagent à établir ma seigneurie des Iles Percées que j'ai nommée Boucherville.

1ère raison: C'est pour avoir un lieu dans ce pays consacré à Dieu où les gens de bien puissent venir en repos, et les habitants faire

profession d'estre à Dieu d'une façon toute particulière. Ainsi toute personne scandaleuse n'a que faire de se présenter pour y venir habiter, si elle ne veut changer de vie, ou elle doit s'attendre à en être bientôt chassée.

2ème raison : C'est pour vivre plus retiré et débarrassé des fracas du monde, qui ne sert qu'à nous désoccuper de Dieu et nous occuper de la bagatelle, et aussi pour avoir plus de commodité de travailler à l'affaire de mon salut et de celui de ma famille.

Sème raison: C'est pour tâcher d'amasser quelque bien par les voies les plus légitimes qui se puissent trouver, afin de faire subsister ma famille, pour instruire mes enfants en la vertu, la vie civile et les sciences nécessaires à l'état où Dieu les appellera et ensuite les pourvoir chacun dans sa condition.

4ème raison: Comme c'est un lieu fort avantageux tant pour les grains que pour les nourritures, et que ce serait dommage qu'il demeurât inutile, ou que cela est capable de mettre bien des pauvres gens à leur aise, ce qui ne se peut faire si quelqu'un ne commence. Cette terre m'appartenant, je crois que Dieu demande de moy que j'aille au plus tôt l'établir. Ce qui me confirme dans cette pensée c'est la connaissance que j'ay que cela sera utile au public et aux particuliers.

5ème raison: C'est qu'il me semble que j'auray plus de moyen de faire du bien au prochain et d'assister les pauvres, que dans le poste où je suis où mes revenus ne suffisent pas pour faire ce que je voudrais, ayant d'ailleurs une grande famille; ce qui fait que je n'ay à présent que le désir et la bonne volonté. Peut-être que dans la suite me trouverai-je en état d'exécuter les sentiments que Dieu me donne conformément à ce que j'ay vu pratiquer à un grand homme de bien; ce que je ne pourrais faire demeurant icy."

Puis une prière suit cette belle page. 'Tour y réussir, je prie notre bon Dieu par les mérites et l'intercession de son fidèle serviteur le Père de Brébeuf, de m'en faciliter l'établissement, si c'est pour sa gloire et le salut de mon âme et celui de toute ma famille; sinon qu'il ne permette pas que j'en vienne à bout, ne voulant rien que sa sainte volonté."

Et enfin cette note où le pieux gentilhomme semble avoir comme une vue prophétique des grandes choses qui vont s'accomplir sous le toit de son manoir: ''Je mets ceci par écrit afin que si Dieu permet que je réussisse, le relisant, je me souvienne de ce à quoi je me suis engagé; afin aussi que mes successeurs sachent mes intentions. Je les prie de continuer dans la même volonté, si ce n'est qu'ils voulussent

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enchérir par dessus, en y faisant quelque chose de plus à la gloire de Dieu. C'est ce en quoi ils me peuvent le plus obliger, ne leur demandant pour toute reconnaissance que Dieu soit servy et glorifié d'une façon toute particulière dans cette seigneurie, comme en étant le maître. C'est mon intention; je le prie de tout mon coeur qu'il veuille bien l'agréer, s'il lui plaît. Ainsi soit-il."

Oui le bon Dieu a agréé cette noble intention. Il a accompli, et au delà, les voeux de son fidèle serviteur. Ses successeurs ont enchéri — pour nous servir de sa propre expression — par dessus sa volonté. Et l'humble seigneurie est finalement devenue un pieux cénacle, une pépinière d'apôtres, une ^'forteresse du catholicisme".

Mais plusieurs années s'écoulèrent avant que cette dernière destination fût atteinte. Maints événements les ont remplies qui se rattachent à l'histoire du vieux manoir. Nous ne saurions les raconter tous ici. La plupart d'ailleurs sont d'ordre purement familial. Signalons-en simplement deux d'un intérêt plus général, ceux-là mêmes que rappelle le monument érigé en face de la maison, sur l'emplacement de la première chapelle et dont Mgr Taché évoquait le souvenir dans le discours qu'il prononça, lors de son inauguration, le 19 août 1879.

Pierre Boucher, comme nous l'avons déjà fait remarquer, était très lié avec les Jésuites. Il nourrissait en particulier une tendre affection pour le futur découvreur du Mississipi, le P. Jacques Marquette. C'est ce qui valut à celui-ci de faire le premier baptême mentionné aux archives paroissiales de Boucherville. Répondant à l'invitation de son ami, l'intrépide missionnaire venait parfois, entre deux courses apostoliques, célébrer la messe dans son humble chapelle et prendre à ses côtés quelques heures de repos. Or, lors d'une de ces visites, il eut le bonheur de baptiser

une petite algonquine, Marie Kiouentaoué, tenue sur les fonds baptismaux par les deux, enfants du seigneur, Ignace et Marie Boucher.

L'autre événement met aussi en scène une des belles figures de notre histoire, la vénérable Marguerite Bourgeoys. La pieuse fondatrice de la Congrégation de Notre-Dam.e fit en effet elle-même la classe dans le manoir de Boucherville. Elle y tint la première école. Ses filles lui succédèrent et, depuis, l'heureux village les a toujours eues comme institutrices. ''Nos mères, disait à cette occasion l'archevêque de Saint-Boniface, nos aïeules et leurs aïeules, ont eu l'avantage de recevoir les soins et la direction de cette communauté admirable, qui a couvert notre chère patrie d'établissements d'éducation, de maisons dans lesquelles la science est prodiguée aux jeunes intelligences et la vertu gravée profondément dans les coeurs."

La maison de Pierre Boucher resta propriété des membres de sa famille durant plus de deux siècles. Huit générations s'y succédèrent, pratiquant les vertus dont leur ancêtre leur avait donné l'exemple, s'efforçant de suivre les recommandations laissées dans son admirable testament. Mentionnons, entre autres, Mgr Alexandre-Antonin Taché. C'est lui qui, en 1884, donna le manoir aux Pères de la Compagnie de Jésus. Deux raisons, écrit-il lui-même, l'ont déterminé à cet acte: '*1 ^ Le désir d'y voir offrir le saint sacrifice de la messe, avec l'espoir qu'en l'offrant on prierait pour les membres de ma famille et pour moi. Cela vaut mieux que de voir cette vieille maison tomber, pour quelque somme d'argent, entre les mains de personnes qui la feraient peut-être bientôt disparaître; 2^ C'est que cette maison, si elle est une relique pieuse pour la famille, elle Test aussi pour les RR. PP. Jésuites. Le premier prêtre qui y est entré était le jésuite Marquette qui Venait faire ses adieux

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au vénérable Pierre Boucher, quatrisaïeul de ma mère, avant de partir pour la découverte du Mississipi, en compagnie du sieur Louis Jolliet, quatrisaïeul, lui, de mon père. Malgré la pauvreté de cette maison j'ai pensé que puisqu'elle était agréable aux RR. PP., ils voudraient bien y prier pour tant d'âmes qui me sont chères et pour la mienne."

Le manoir, appelé alors Château Sabrevois, — du nom d'un des gendres de Pierre Boucher, Jacques-Charles Sabrevois de Bleury — devint la Villa la Broquerie, en l'honneur de son dernier occupant, oncle du généreux archevêque.

Ravis par son admirable site, les jésuites décidèrent d'en faire une maison de campagne pour les étudiants de leur ordre. On sait quelle longue formation la Compagnie de Jésus impose à ses membres. Treize ou quinze ans s'écoulent ordinairement avant qu'ils reçoivent l'onction sacerdotale. Années consacrées presque toutes à l'étude. Il y a danger, si l'on n'est prudent, d'y compromettre sa santé. Des périodes de détente complète, de vie au grand air sont nécessaires. C'est pourquoi quinze jours de pleines vacances ont lieu chaque année. En outre, chaque semaine, une journée entière est soustraite au travail. La Villa la Broquerie offrait des commodités spéciales pour ces jours de récréation; elle était située à proximité de la ville, d'accès facile, au bord de notre magnifique Saint-Laurent.

De 1886 à 1912, aussi longtemps que l'accroissement des touristes ne vint pas leur enlever une bienfaisante solitude, les scolastiques jésuites passèrent dans le vieux manoir la première quinzaine de juillet, puis, tous les jeudis, durant la belle saison, de mai à octobre. *'0 ces quinze jours de la Broquerie, écrit le P. Louis Lalande, comme ils en ont refait des poitrines et des têtes fatiguées! Comme ils en ont fait des coeurs reconnaissants envers celui qui nohis

haec otia fecitl Comme ils y ont gravé profondément le nom et la mémoire du donateur de la villa". ^

Était-ce la réalisation des voeux formés jadis par le pieux seigneur? Son désir ''que Dieu soit servy et glorifié d'une façon toute particulière dans cette seigneurie" se trouvait-il comblé ? On aurait pu le croire. Des religieux habitaient sa maison. Ils s'y préparaient par un sage repos à leur ministère apostolique. La messe s'y disait chaque matin durant plusieurs mois de l'année... Et cependant une destinée plus glorieuse encore était réservée à l'antique manoir. C'est la troisième phase de son existence qui s'ouvre.

Joseph-Papin Archambault, s.j.

1 Une vieille seigneurie, p. 337.

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