UNE BELLE FONTAINE, ET SYMBOLIQUE
Quiconque a visité les magasins Steel, dans l'est de la rue Sainte- Catherine, à Montréal, a pu admirer la magnifique fontaine où la clientèle s'abreuvait d'eaux gazeuses. Il paraît qu'il ne s'en fait pas de plus belles. Elle a coûté exactement $35,000 — oui, mes frères, trentecinq mille piastres. C'est dire qu'elle fut fabriquée aux États-Unis, comme Steel lui-même. Cette belle, cette incomparable fontaine, au pied de laquelle Laure et Pérarque auraient eu tant de bonheur à se rencontrer confortablement assis sur un tabouret à bascule, il arriva qu'elle fut englobée dan^ le fonds de banqueroute créé par la faillite du grand financier américain. Alors, naturellement, on l'offrit à Dupuis Frères (car qu'offrir à Dupuis, hors un fonds de faillite?). On en demanda d'abord $12,000 — **Non , dit Dupuis, ma fontaine n'est pas grande, mais je bois dans ma fontaine." On baissa ensuite à $7,000 — "Trop cher encore, dit Dupuis; je me garde en argent pour le jour où l'on m'offrira Wanamaker à dix sous dans la piastre." Après s"'être longtemps fait prier, notre malin concitoyen s'est laissé séduire à $5,000. Quand donc on reverra la belle fontaine en action, ce sera dans le local agrandi de Dupuis Frères, comme un symbole du mouvement économique qui se dessine depuis quelques années en notre province. Avant longtemps, si le Canadien français cultive un peu , en matière d'argent, son instinct de conservation, ce seront les autres qui feront les fontaines, mais c'est pour lui qu'elles produiront leur nectar. Ainsi se vérifiera une fois de plus la parole de Virgile (qu'on nous permettra de citer en latin) :
Sic vos, non vobis, mellificatis, fontes. (La Rente).