NAPOLEON BOURASSA
Napoléon Bourassa naquit à Lacadie, au sud de Montréal, le 21 octobre 1827. Son enfance fut bercée par mille récits de ce « Grand Dérangement » qui avait peuplé son village d'héroïques réfugiés : il ne fera plus tard, en écrivant Jacques et Marie, que fixer ces histoires, plus émouvantes encore que les contes de fées.
A treize ans, il entra au Collège de Montréal, où il resta jusqu'en 1848, subissant diverses influences, surtout celle de M. Barbarin, musicien de talent et passionné pour les belles-lettres. Les âmes de ces deux hommes se comprirent et l'artiste forma son élève à son image. L'enfant était d'ailleurs très bien doué, et s'il aima l'étude de la physique, il aima par-dessus tout la littérature. Il acquit dans cette matière un bon goût et une maturité qui frappèrent beaucoup à cette époque professeurs et élèves, Hector Fabre nous en est garant.
Sa philosophie terminée, il commença son droit. Mais sa vraie vocation le travaillait : un jour il la déclara. Il voulait être artiste. On le mit à l'atelier de M. Théophile Hamel, le meilleur portraitiste du temps. Le maître lui reconnut un grand talent, et aidé de l'abbé Charles Larocque, ami de la famille, décida le père à envoyer son fils en Europe. Napoléon Bourassa partit en 1852 pour l'Italie, séjourna à Rome et à Florence, et se fit disciple d'Oerbeck.
De retour au Canada, en 1856, il épousa bientôt la fille de Louis-Joseph Papineau. Et alors commença cette carrière, toute vouée à la diffusion des arts et des lettres
dans son pays. S'il est quelque part une initiative en ces matières, soyons sûrs qu'il en est l'auteur ou peu s'en faut. . . Cabinet de Lecture paroissial, Art Association, Artisans Canadiens-français, Union catholique, Société Saint-Jean- Baptiste, Soirées Canadiennes, Revue Canadienne, Conseil des Arts et Métiers, Académie des Beaux- Arts; à toutes ces entreprises, son nom est mêlé. Et Napoléon Bourassa n'était pas seulement un fin connaisseur : il enseigna et il écrivit. Écrivain et professeur, il fut encore peintre, et comme tel produisit de nombreuses œuvres; il fut architecte et construisit des églises. Les grands projets qu'on fit miroiter à ses yeux et qui lui échappèrent sont plus nombreux que ceux qu'il put mener à bonne fin; mais ce qu'il fit est assez pour lui assurer une renommée du meilleur aloi. L'âge vint, avec l'âge des deuils douloureux. Il commença à se préparer à mourir, et mourut en effet, à Lachenaie, le 27 août 1916.
Parmi ceux qui firent l'éloge de ce gentilhomme, il en est un qui écrivit: « Le pays n'a jamais possédé en un seul indi\'idu une complexion mentale plus complète. . . » Cela est vrai. Napoléon Bourassa était un homme cultivé, d'une culture universelle, pour qui rien d'humain n'était étranger. Il joignait à ces quahtés de l'esprit, les dons exquis du cœur. Hector Fabre, qui s'y connaissait en aménité, nous a dit combien son ami était affable et toujours homme de bonne compagnie. Ceux qui l'ont connu dans l'intimité, s'accordent à lui reconnaître tous les traits du parfait gentilhomme canadien : chrétien, patriote, large d'esprit et fin. . . A nous qui l'étudions dans sa vie pu-
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blique et dans ses œuvres, s'ouvre un vaste champ d'étude : il fut, avons-nous dit, tout à la fois écrivain, peintre, architecte et professeur. Précurseur en toutes ces voies, il l'a été surtout dans la dernière.
Napoléon Bourassa nous a laissé un roman et des critiques d'art. Charles Guérin de Chauveau avait paru en 1853, les Anciens Canadiens de Gaspé dix ans plus tard, Jean Rivard de Gérin-Lajoie de 1862 à 1864, Une de perdue, deux de trouvées de Boucherville en 1865, et c'est en 1866 que la Revue Canadienne publia Jacques et Marie. Napoléon Bourassa fait donc partie de ces romanciers d'avantgarde qui semblaient préparer une magnifique floraison du genre, mais qui, au contraire, n'eurent presque pas de descendants. Son livre est une idj-'lle touchante qui se détache sur le fond sombre de la dispersion des Acadiens. L'étude des âmes n'y est assurément pas négligée, mais cette œuvre est d'un peintre et vaut sans doute surtout par les tableaux. Quelques longueurs l'empêchent d'être un parfait chef-d'œuvre; néanmoins, il eut, chez nos pères, un très grand succès, et contribua beaucoup à gagner des sympathies à ce peuple frère.
L'homme de cœur avait beau jeu dans ce roman; l'homme d'esprit et de goût se livre tout entier dans ses causeries et ses critiques d'art. Il en est de deux sortes : celles où il trace de vigoureux raccourcis de l'histoire de l'art en Europe. Les larges vues et les aperçus ingénieux y abondent. Ses vastes connaissances et son don de généralisation s'y révèlent. D'autres de ses articles nous intéressent encore plus que ceux-là, parce qu'ils touchent à l'histoire de l'art au Canada. Il faut lire ses critiques de nos premières
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expositions, ses appréciations de nos églises (que ce soit Notre-Dame, Saint-Jacques ou Saint-Patrice). L'entrain et l'esprit jaillissent sous sa plume, et le plus piquant de l'affaire, c'est que cet écrivain semble écrire pour nous, Canadiens de 1919. Le mal a la vie dure, les erreurs « artistiques » aussi. En parcourant ce qu'il dit des « compétences )) qui martjTisent l'artisan d'art, je croyais avoir entre les mains une livraison du Nigog : toute la différence tient en ceci que Napoléon Bourassa assistait à V invasion du mauvais goût et que nous, nous vivons au milieu de son magnifique épanouissement. Qu'on me pardonne !
On a souvent reproché aux critiques d'art, de notre continent et d'Europe, de n'être pas des hommes du métier. ^L René Bazin réfutait naguère ce grief avec esprit. Quoi qu'il en soit. Napoléon Bourassa ne l'encourut point : il était peintre et il était architecte.
Certes, les peintres n'étaient pas nombreux de son temps. Quand on a nommé Théophile Hamel, son maître, excellent portraitiste, et Plamondon, artiste bizarre non sans valeur, il semble qu'on n'oubUe presque personne. Si Napoléon Bourassa ne fut point le premier en date, il fut le premier par le talent. Il s'était formé en Itahe et avait goûté surtout la Renaissance; sa peinture de chevalet s'en ressent; il n'était d'ailleurs pas encore question d'impressionnisme. . . Dans SCS portraits, il n'apportait pas non plus nos préoccupations. Gâtés que nous sommes par l'exactitude de la photographie, nous demandons maintenant au portrait peint la révélation du caractère : tout cela est venu beaucoup plus tard. Mais Napoléon Bou-
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rassa est toujours jeune et vraiment grand dans son œuvre décorative.
Porté, en toutes choses, vers ce qui est le plus élevé et le plus noble, il avait mis sa prédilection dans la peinture murale. Procédant, dans sa technique, d'Ingres et de Flandrin, il avait, en plus, des idées très personnelles qu'il exprimait volontiers : on en trouvera quelques-unes dans sa diatribe contre Saint-Patrice. . . Instruit de l'histoire de l'art, il voulait, comme les artistes du Moyen-Age, que l'église fût le livre illustré de ceux qui ne savent pas hre. Et peut-être il est vrai que Napoléon 'Bourassa eut des déboires dans sa longue vie, et peut-être beaucoup de ses projets ont-ils avorté; en tout cas, une fois au moins il put décorer en paix une église, son éghse, du haut en bas, et cela est unique chez nous. Il faut en parler, d'autant plus que ce monument seul suffirait à la gloire de notre artiste.
Nous y avons passé dernièrement un avant-midi de dimanche, très lumineux, et nous avons pu en jouir pleinement, au milieu du silence. L'impression générale est harmonieuse. Rarement on a l'occasion, chez nous, de contempler un ensemble si bien composé, tant du point de vue des idées que de celui de l'art picturaire. Cette chapelle fut élevée à la gloire de l'Immaculée-Conception : U n'est pas une inscription, pas un tableau qui ne s'y rapporte. La nef, jusqu'à l'entrée du chœur est consacrée à l'Ancien Testament, à la préparation de l'incomparable privilège. Au sommet des voûtes, quatre grisailles représentent des figures de la gloire de Marie. De cliaque côté, en couleur sur fond d'or, les prophètes. Plus bas, sous les fenêtres, des écussons illustrant les litanies. Dans le transept et le chœur, voûtés en cul-de-four à leur extrémité, l'artiste a placé, au-dessus du maître-autel l'Annon-
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dation, dans la voûte de droite la Visitation, dans celle de gauche l'Adoration des bergers et des mages. Au-dessous de ces deux compositions du transept, et répondant aux prophètes de la nef, on compte une douzaine de grands saints du Nouveau Testament, qui ont parlé de l'Immaculée-Conception. Dans le rond-point du chœur, de chaque côté de l'autel, on admire deux grandes toiles : l'Assomption et le Couronnement. Si maintenant vous levez les yeux vers le dôme, quatre anges ornent les pendentifs. Dans le fond de la coupole trône Marie parmi les anges; tout autour, en grisaille, se déroule une admirable procession de papes, d'évêques, de militaires : c'est la proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception-. D'autres tableaux devaient compléter cet ensemble déjà si beau et l'artiste méditait de rempUr les huit grands panneaux du bas, actuellement azm'és, de scènes historiques. Il ne l'a pas fait, nous ignorons pourquoi. Ce que nous possédons constitue néanmoins la meilleure œuvre du genre au pays. Voici comment un critique la jugeait naguère.
«... Les moyens les plus simples et les plus directs « sont les seuls nécessaires à l'expression, et l'idée est d'au- « tant plus accessible à la foule à qui elle s'adresse, qu'elle « s'embarrasse moins de subtiles recherches de couleurs « ou de pittoresque. Bourassa le comprit si bien qu'il ne « se servit de couleurs que tout juste ce qu'il fallait pour « modeler ses figures et leur donner les accents de la vie. « Son attention se porta principalement sur le dessin, sur « le contour fermement appuyé de la forme, et encore de « cette forme il ne retint que les lignes essentielles et vrai- (( ment caractéristiques. Les fonds d'or sur lesquels elles « se profilent ordinairement ajoutent encore à leur séche- « resse. Mais toujours, par une savante dégradation de « teintes délicates et fondues, Bourassa sauvait le « mor-
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« ceau » et de ce qui aurait dû produire une impression « de dureté, il tirait la plus suave harmonie. »
Nous avons d'autres preuves de cette maîtrise dans les projets de décoration pour la cathédrale de Saint-Hyacinthe, œuvre qui ne fut jamais exécutée; dans sa chapelle de Nazareth; dans sa restauration si heureuse de l'église de la Rivière-du-Loup ; et surtout dans son immense toile : r« Apothéose de Colomb ». Ce tableau a son hjistoire, vraiment lamentable. S'il est vrai que l'artiste fut parfois sur le point de décorer les murs des temples et finalement en fut empêché, plus souvent encore il espéra orner nos salles profanes et nos palais législatifs et se vit frustré de son rêve. Depuis le jour où on lui laissa entendre qu'il pourrait bien couvrir de couleur la nouvelle salle du Cabinet Paroissial, en 1860, jusqu'à celui où il parut le seul capable d'orner l'Hôtel du Gouvernement, à Québec, Napoléon Bourassa fut hanté par de sublimes compositions et notamment par cette « Apothéose ». L'esquisse des soixante personnages en fut exposée à l'exposition universelle de Paris en 1867; il entreprit de l'agrandir, la travailla longtemps, spécialement de 1904 à 1912, et l'abandonna quand les forces lui manquèrent. Elle nous reste, témoignage émouvant et grandiose de la puissance de conception de ce puissant artiste.
La peinture, même décorative, n'offrait pas un champ assez vaste à son activité; Napoléon Bourassa rêvait d'un art plus complet : il fut architecte. Non content de couvrir avec son pinceau de larges espaces, il voulut les construire, les créer à sa guise. Il y avait eu des architectes, au Canada, avant lui, et il y en avait de son temps. A Que-
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bec, les Baillargé, de père en fils depuis trois ou quatre générations, étaient architectes et sculpteurs. Les premiers avaient été formés en Europe, le dernier au Canada. Dans la région de Montréal, au moment où Napoléon Bourassa revint d'Italie, nous avions Bourgeau et Ostéll, l'un de formation indigène, l'autre de formation anglaise. Le pays tout entier a été couvert des constructions de cette demidouzaine d'architectes. Quels que soient leur talent et le nombre de leurs productions, aucun ne nous a légué une œuvre aussi complète que cette chapelle de Lourdes dont nous avons parlé tout à l'heure. Napoléon Bourassa en a dessiné les plans et il en a surveillé la construction. La façade n'est peut-être pas de marbre blanc comme il aurait fallu, les deux petites coupoles qui devaient la surmonter sont encore à venir, les quatre tourelles qui accompagnent le dôme sont en ferblanc : soyons sûrs que l'architecte a été forcé, à son corps défendant, de subir ces avanies. De plus, grâce à cette indifférence absolue à l'égard de la perspective, qui caractérise notre ville, cette chapelle est enfouie parmi des maisons trop hautes, et son dôme rivalise avec une cheminée de brique tout auprès. Mais il reste que, à l'examen, elle apparaît ce qu'elle est vraiment : correcte, élégante et originale.
Nous devons encore à Napoléon Bourassa le couvent des Dominicains, à Saint-Hyacinthe, la petite église de Montebello, « une de ses plus charmantes créations », et l'église Sainte-Anne à Fall-River, cette dernière dessinée à soixante-quatorze ans. Ce sont des œuvres très différentes les unes des autres et très étudiées.
Il faudrait peut-être parler ici de Bourassa sculpteur : il fut en effet le premier maître de Philippe Hébert. Mais
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passons, pour en arriver au trait de son talent où il apparaît vraiment et sans conteste un précurseur : Napoléon Bourassa fut l'apôtre de l'enseignement des arts chez nous.
Nous savons que dès la fin du XVIIe siècle, une École des Arts et ^Métiers, fondée par ]Mgr de Laval, existait à Saint-Joachim. Cette école ne vécut qu'un an, mais les cours de sculpture, peinture et architecture furent continués au Petit Séminaire de Québec, pendant le XVIIIe siècle. Nous savons en outre que, sous la supériorité de Messire Jérôme Demers, l'architecture religieuse était enseignée au Séminaire de Québec. Nous ne savons rien de plus. Peut-être, ici et là, dans quelque maison de la province, y eut-il des cours de dessin, intermittents, comme au Collège de Montréal. ]\Iais sûrement, dans son ensemble, l'enseignement des arts plastiques était nul.
Quand Napoléon Bourassa revint d'Italie, il se trouva donc dans une société peu capable d'apprécier les tableaux. Et s'il est vrai qu'en ce temps-là il existait une critique httéraire qui jugeait les œuvres selon le parti politique auquel les auteurs appartenaient, on peut dire que la critique artistique était encore plus insignifiante. Notre artiste comprit que, avant de faire de la peinture chez nous, il faudrait former un miheu capable de la comprendre, ime ambiance qui pourrait à la longue faire naître des talents nouveaux. A cette œuvre, il se consacra : elle devait être le labeur de sa longue vie. Ce travail ingrat et si peu récompensé lui a mérité non pas seulement notre admiration, — ce serait trop peu, — mais aussi notre profonde reconnaissance. Lors d'une exposition de ses œu^Tes, — quand son ateHer passa en d'autres mains, — M. Jean-Baptiste Lagacé, qu'il avait un jour appelé « son fils spirituel », fit ressortir, dans une conférence, jusqu'à quel point il avait été un précurseur, un sagace initiateur. Ce texte ferait
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ici fort bien l'affaire : il remplirait avec une compétence que je n'ai pas la tâche que je me suis fixée.
(( En étudiant l'histoire de la Renaissance, disait le con- (( férencier de M. Bourassa, il avait été frappé de ce fait in- (( discutable que la cause fondamentale du merveilleux dé- « veloppement de l'art à cette époque avait été le sentiment « religieux;. . . ce sentiment était encore augmenté de l'amour « de la cité que tous voulaient grande et belle; de là les ca- « thédrales de marbre ou de pierre et les palais publics parés « de toutes les séductions de la peinture et de la sculpture. (( Dans cette œuvre d'orgueil salutaire et bienfaisant, laïcs « et ecclésiastiques unissaient leurs efforts et leurs ressour- (( ces. . . )) Et Napoléon Bourassa crut que cette œuvre était possible au milieu de la jeune civilisation canadienne du XIXe siècle. Il se jeta dans la mêlée avec entrain et se heurta bientôt à toutes les difficultés que devaient rencontrer après lui, les autres artisans d'art. Loin de se décourager et de prendre le parti d'aller vivre en Italie, il resta fidèle toujours au but qu'il s'était proposé.
Il eut la bonne fortune de rencontrer dans ses débuts un abbé qui le comprit. . . M. Verreau lui laissa enseigner le dessin à l'École Normale. Au bout d'un an le ministre qui payait cette classe, s'étant informé si le nouveau professeur était un « rouge », celui-ci ne daigna pas répondre. . . et les subsides furent supprimés. Mais les « motifs puissants » qu'on avait eus d'établir ce cours subsistaient. Napoléon Bourassa les avaient exposés dans une « lecture » ; il continua de les répandre par sa parole et surtout par sa pratique. N'ayant plus à sa disposition de cours payés, il en fonda de gratuits. Six ans après son amusante mésaventure politique, il devenait, en 1868, professeur de dessin aux classes du soir des « Artisans Canadiens-français ». Trois ans plus tard, on le rémunéra, et, en 1874, il fut nommé
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directeur de ce cours qui exigeait alors plusieurs professeurs. En 1877, pour répondre à ses appels réitérés en faveur des écoles de dessin au Canada, le gouvernement provincial lui confia la mission d'aller s'enquérir en Franqe, des écoles d'arts et métiers : fonctionnement, programmes, personnel. Sa correspondance avec les autorités ne nous est pas connue, mais nous savons qu'après avoir visité plusieurs établissements français, il fit un choix de modèles pour l'étude de la mécanique et du dessin industriel et d'ouvrages concernant l'enseignement dans ces écoles. Le « Conservatoire des Arts et Métiers » lui prépara une série de dessins que, à son retour, il remit au gouvernement, ainsi qu'un mémoire sur les méthodes de ventilation, d'éclairage et de chauffage en usage en France. Tous ces rapports sont bien faits, pratiques et clairvoyants. L'écrivain ne se borne pas aux écoles d'art, il prévoit la nécessité des écoles techniques et il en recommande la fondation aux autorités civiles. Il devance son temps, et réclame des bourses pour permettre aux jeimes gens d'aller étudier dans les vieux pays.
Malgré tous ces travaux, le spirituel critique qu'il était trouvait le moyen de donner à la Revue Canadienne de fines chroniques sur nos Salons de peinture, sur nos constnictions, sur l'état des arts au pays. Son autorité en ces matières était incontestée, et sa voix se faisant entendre presque seule, il était considéré par tous comme le champion de la haute culture artistique. Cette situation était si bien reconnue que, en 1880, lorsque le Marquis de Lorne fonde l'Académie des Beaux-Arts, Napoléon Bourassa en est élu vice-président.
Et le musée désiré par lui depuis si longteînps allait donc recevoir un commencement de réalisation ! Ce n'était pas trop tôt. Décidément notre province est réfractaire
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aux musées. De nos jours même, n'est-il pas étonnant qu'une métropole de l'importance de Montréal ne possède pas son Musée d'histoire naturelle, par exemple, son Jardin zoologique, son Musée d'Arts et Métiers (nous avons des embryons de tout cela, mais rien en rapport avec notre population) . Et pourtant, il y a des années qu'on en parle ! Quand Napoléon Bourassa commença sa carrière artistique, Mgr Bourget avait souhaité que ses toiles « marquassent le point de départ d'un musée national », et l'on exprimait le vœu que le gouvernement «vînt en aide à une entreprise qui ne pom'rait qu'honorer notre pays. » Bourassa n'y cherchait pas un moyen de soigner sa propre réputation : bien plutôt un instrument nécessaire d'éducation. Il put voir, de son vivant, des Galeries de Beaux- Arts s'ouvrir dans nos villes : c'est à peine si quelques-unes de ses toiles y figurent. Mais il a laissé de nombreux tableaux et de nombreux dessins, — de l'immense Apothéose de Colomb jusqu'à ses projets de décoration d'église. Cette œuvre à elle seule formerait un musée ou du moins remplirait toute une salle dans quelque vaste bâtiment. Nous souhaitons qu'un jour elle trouve le palais où elle serait mise en valeur. . .
Cependant ne nous plaignons pas trop : Napoléon Bom-assa eut quelques aubaines dans sa vie. S'il est un précurseur dans bien des voies, notamment dans celles des désappointements et des désillusions où tant de nos artistes se sont engagés, il faut dire que, une fois au moins, il eut l'occasion d'appliquer ses vues et de produire une œuvre satisfaisante. Bien d'autres n'ont pas eu cette consolation. Nous voulons parler, — c'est la quatrième fois, mais il faut y revenir, — de la chapelle de Lourdes.
« L'histoire de l'art, avait-il écrit, n'a qu'un ensei- «gnement. .. La vraie école a été, dans tous les temps,
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((l'atelier et V œuvre du maître, c'est-à-dire renseignement «avec la pratique; la science acquise avec l'expérience; le « talent et le caractère éprouvés par la tâche de tous les jours; « la carrière ouverte sous l'œil rigoureux du patron, pour- (( suivie à côté de lui dans de grands travaux publics, et con- « tiaués, après lui, avec les traditions et l'esprit de suite d'une « véritable et puissante famille. VoUà la source, véritable- « ment féconde et vigoureuse d'où sont sorties ces puissantes « écoles de Sienne, de Florence, de Pérouse, de MUan, de « Rome et de Venise. )>
Une école de Montréal !. . . Il fit ce rêve, et vraiment à lire comment il construisit et décora cette chapelle de Lourdes, on se croirait transporté dans quelque ateher florentin du XVe siècle. Alaître et élèves travaillent de concert ! On a cité trop de fois la conférence dans laquelle l'artiste a révélé à ses admirateurs cette intimité de quelques mois avec de jeunes artistes qu'il initiait aux secrets de l'art : qu'il nous sufi&se de la résumer.
Pendant qu'il s'occupait de la construction, il formait ses apprentis au dessia. Quand le temple fut ^l'prêt à recevoir la décoration, il entreprit d'y faire travailler ses élèves. Très au fait des difficultés de tels^ou tels motifs, il ne les confiait qu'à des élèves capables demies exécuter. Au moyen d'une gradation très pédagogique, intelligente aussi, et en même temps source d'émulation, il fit passer ces jeunes gens, ces enfants, de l'ornement simplement plaqué, à la figure humaine en grisaille, de la grisaille à la couleur, etc. Évidemment ce sj-stème exigeait une surveillance constante de la part du patron et l'obligea à maintes retouches fatigantes. Mais pendant que le maître corrigeait, les élèves s'instiTiisaient, et cette chapelle une fois terminée, ceux-ci purent gagner leur vie en se servant des connaissances qu'ils y avaient acquises. Qui sont-ils donc ces élèves que Na-
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poléon Bourassa néglige de nommer ? M. Lagacé les connaît peut-être, car il leur reproche d'avoir oublié les leçons de sobriété et de goût que leur avait données le maître. Pas tous, évidemment, puisque l'un d'entre eux — Philippe Hébert — a atteint la gloire.
Arrêtons-nous ici : nous ne saurions tout dire et nous risquerions de répéter les excellents articles pubUés à l'occasion de la mort de notre artiste; ou plutôt, finissons par une citation de l'un, de ces auteurs anonymes qui veut ranger ce grand peintre, « père des beaux-arts au Canada », parmi les pionniers de notre gloire nationale. « Napoléon Bourassa a été, dit-il, pour son vaste domaine, ce que Garneau a été pour l'histoire, Crémazie pour la littérature, le curé Labelle pour la colonisation, l'abbé Tanguay pour l'arbre généalogique de notre race. Il fut, jusqu'à l'abnégation, l'effacement et les sacrifices pécuniaires, l'apôtre de l'esthétique au Canada. » Nous avons le devoir de nous en souvenir !
OUvier Maurault, p. s. s.