LA NATIONALISATION DE NOTRE LITTERATURE
par l'étude de noire histoire
L'Action française publie cette étude avec plaisir — pour sa valeur intrinsèque et comme témoignage de l'état d'esprit d'une partie, tout au moins, de la jeune génération. U auteur est étudiant à la Faculté de Droit, à Laval (Montréal).
La littérature canadienne-française trouvera son existence et sa perfection dans l'originalité de notre âme nationale. Sans cette originalité, point d'assises à une manifestation intellectuelle indigène. Il faut prendre conscience de nos diversités profondes, les aimer et les dire avec la saveur particulière que donneront à notre style et à notre pensée les qualités de notre génie.
C'est une tâche difficile. Gardant une intime ressemblance avec la patrie dont elle est détachée, toujours soumise à son influence intellectuelle et morale, notre race n'a pas la perception vive de ce qui la distingue, et ses livres, peu nombreux, ne lui rendent pas le témoignage net d'une individualité propre.
Il paraît bien que le premier devoir littéraire de l'heure est l'affirmation de notre personnalité distincte. Prouver qu'il existe en notre peuple cet équilibre, ce dosage particuUer des facultés de l'intelligence et des qualités du cœur par quoi diffèrent les races, c'est poser les fondements mêmes de notre littérature. H. Taine apprit, autrefois, à ses compatriotes en mal de systèmes pohtiques imités de Londres, que « l'âme d'un Français n'est point
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l'âme d un Anglais ». Les écrivains du terroir nous rendent un service de cette sorte en dégageant certains éléments de notre originalité. Leur talent nous rend l'âme canadienne-française attrayante et sympathique.
L'histoire, non seulement expose les influences formatrices qui altèrent le tempérament du colon français, mais elle offre en regard les événements et les séries de faits qui attestent la réahté de ces influences et leur profondeur. Dans l'éloignement des siècles, nous distinguons bien leur action eflScace et les singularités qu'elles produisent. La même page qui suggère l'hypothèse sert à la vérification. La grande loi de l'adaptation, de la formation des races par le milieu physique, le cKmat, les circonstances historiques, renferme le secret de notre âme nouvelle. L'homme est un être matériel sUr lequel une empreinte se grave; il est inteUigent et comprend la cause des événements, compare et juge; ensuite, il est un être volontaire qui façonne énergiquement sa nature poiir la mjeux approprier au succès. S'adapter, c'est toujours subir, dans une certaine mesure, et pais, c'est réagir.
Des conditions particuhères de vie physique, intellectuelle ou morale enveloppent la race française au Canada. Inefficaces sur les colons venus directement de France, elles modifient, peu à peu, les générations nées en terre canadienne. Elles constituent un moule où l'âme française se modèle, dans le temps, des traits et des caractéristiques singulières. Il n'est pas nécessaire d'exposer ici ces conditions, ni de dire dans quel sens et sur quels éléments humains elles ont agi. M. l'abbé Groulx célèbre cette année l'avènement de notre nationalité, et nul mieux que lui n'est qualifié pour cette tâche de gloire.
Un agent vivant de transformation collabore, plus tard, avec ceux-là : la race anglaise s'établit parmi nous.
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Une autre organisation politique et civile remplace les institutions anciennes; elle comporte des mœurs et des habitudes nouvelles. Désormais condamnés à vivre sous le même toit, les deux adversaires historiques n'oublient pas les griefs accumulés, et la lutte, commencée au fond des siècles, se poursuit en champ clos. Toujours sur la défensive, nous adoptons les armes que les ennemis ont choisies; n'ayant pas la triste initiative de l'attaque, le lieu de la bataille nous est imposé. Notre volonté de survivance inflexible ordonne les disciplines opportunes, provoque les réformes appropriées, commande les œuvres qui sauvegardent notre intégrité. Le mouvement économique, le réveil pohtique ou historique contemporain sont inspirés par une pensée de résistance, impérative comme l'instinct de conservation. Mais, par le contact quotidien, subi ou voulu, se produit l'infiltration des idées et des sentiments qui changent notre mentahté.
Une plante étrange croît dans les régions tièdes de l'Equateur; ses branches se courbent, touchent le sol et poussent des racines qui donnent naissance à des tiges nouvelles; chaque arbuste reçoit de la terre, d'abord, une sève nourricière, puis, par les mille canaux entrecroisés, une circulation de la même vie rayonne à travers la forêt. C'est un symbole révélateur de noti-e « âme locale et française tout à la fois », selon l'expression de M. Gabriel Hanotaux. Après avoir pris racine au sol canadien, nous y avons vécu, nous y avons souffert. Cela ne va pas sans créer des liens entre les vivants et les morts, entre les hommes et les choses. Aujourd'hui nous sentons bien que le Canada est notre patrie, nous savons que notre peuple forme une entité ethnique, avec ses préoccupations politiques ou sociales, ses besoins et ses aspirations uniques, ses problèmes complexes qui résultent de causes particulières.
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Oserais-je affirmer aussi que notre idéal n'est subordonné à celui d'aucune nation étrangère ? que nous n'avons d'autre but national que nous-mêmes, c'est-à-dire la grandeur et la gloire de notre race ? que nos goûts, nos devoirs, nos préférences, ne nous sont imposés par personne? Nous n'abandonnons pas aux étrangers le soin d'ordonner l'orientation de nos activités. Un peu intolérante et farouche à la façon du jeune homme passionné de Maurice Barrés, notre nationaHté croit que rien ne vaut ses idées, ses passions, son patrimoine; elle les étudie, et les affirme, avec une belle audace, « sous l'œil des Barbares », et sent une révolte instinctive en face des autres peuples qui veulent garder son âme en tutelle, ou substituer leurs caractéristiques aux siennes.
D'où l'on voit que de l'action simultanée des circonstances extérieures et de sa volonté sur elle-même, une race est née qui possède une âme originale, inexploitée, une âme opulente d'austères et rayonnantes beautés. Ce qu'elle a de vivace et de particuher est à l'intelligence, comme aux lèvres un goût nouveau et frais, comme aux yeux un paysage clair et pur. Nul n'a le secret des chants qui l'émeuvent autant que les passionnés qui ont empli leur cœur de son amour.
Mieux étudier notre âme nationale, c'est mieux la connaître; et si mieux la connaître n'est pas nécessairement mieux l'exprimer, il n'en demeure pas moins vrai qu'on ne peut la bien exprimer sans la bien connaître. Or, rien ne supplée l'histoire pour nous en donner, avec la connaissance précise, l'amour ou le sentiment de ses particularités. La littérature nous manque qui est le miroir où se contemplent et s'examinent les peuples. Il n'est pas indifférent que nous ignorions cette âme, puisque se dire complètement, pour un écrivain, c'est toujours dire l'âme nationale qui est au
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fond de lui-même. L'éducation doit tendre à la libérer. Elle doit tendre à la fortifier aussi, à l'enrichir selon ses préférences, toutes choses que la nôtre n'accompht pas.
Une race, en effet, se rencontre un jour, que des dispositions initiales modifiées par des circonstances historiques prédisposent à l'idéal d'une certaine beauté, à l'amour de formes d'art particulières. Elle tient de là un caractère et des tendances propres. Chaque indi\'idu de cette nation est une reproduction plus ou moins parfaite de cette première image : il en a toujours les traits essentiels. Des méthodes spéciales sont nécessaires pour développer cet être spécial. Lorsqu'il s'agit de la sensibilité et de l'intelligence d'un écrivain surtout, instruments déhcats, les conséquences d'un vice de culture sont désastreuses et de longue portée. Trois éléments forment un tempérament littéraire et lui procurent, en même temps, la matière et le canevas de son œuvre : l'éducation, les lectures et le milieu. Les leçons du professeur; les influences de la société, l'enseignement des livres doivent intensifier dans l'adolescent toutes les caractéristiques de sa race qui sont ses vertus profondes. Ils doivent travailler, dans une intimité étroite, à l'élaboration de vérités et de sentiments qui ne se contredisent point, mais s'ajoutent les uns aux autres, dans une belle harmonie. Parce que tout individu est de sa race et de son temps, il a besoin d'une éducation, de lectures et d'un milieu national pour son développement complet et normal.
Cette théorie est un peu abstraite, mais l'étude de notre situation l'illustrera bien. Autrefois, nos écrivains n'eurent pas une cultiue littéraire assez forte pour oser une forme personnelle. Comme des débutants, ils imitent des auteurs parfaits; ou bien, ils racontent les faits, aridement, et, sans apprêts, disent lem- pensée. Toutes ces œuvres, nées du
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désir louable de servir une cause, furent utiles en leur temps. Aujourd'hui, elles ont ce tort de tendre, au-dessus des choses canadiennes, un voile terne qui en dérobe la secrète nouveauté. Habitués aux perfections de la littérature française qui nous rendent sympathiques des objets étrangers, nous ne nous plaisons plus dans la contemplation de nous-mêmes, et les beautés de notre pays nous sont indifférentes, presque inconnues. Nous n'avons pas de littérature canadienne-française parfaite et riche. Les livres français sont l'unique ahment de notre esprit. « Au heu de choish" dans la pensée de France et de l'accueillir comme une éducatrice, nous nous en sommes forgé un vasselage », suivant la formule de M. l'abbé Groulx. Notre originahté ne peut s'épanouir. C'est une lacune dans la formation Uttéraire du Canadien français, et, par ce fait, tous les talents subissent un amoindrissement.
La littérature française, en effet, n'est pas la fleur spontanée de notre civilisation. Elle ne cultive pas les parties canadiennes de l'adolescent, ses « réserves héréditaires )), et lui impose, du dehors, des qualités étrangères. Au lieu d'être un levain intimement mêlé à la substance elle est un ferment disséminé à des endroits divers, et qui ne produit pas ailleurs son effet. Presque tout ce qui est canadien en lui reste inculte. D'où un affaiblissement de personnalité encore accru par les mauvaises habitudes intellectuelles contractées. Si la faculté d'oBservation lui manque, si une lecture le laisse trop passif et que les jugements des auteurs lui semblent des apophtegmes, ne le doit-il pas aux livres français qui l'obligent à toujours regarder dans son imagination pom^ reconstituer les paysages, les tableaux de vie sociale ou politique, exposent des sujets dont il ignore tout et aboutissent à des conclusions qu'il ne peut vérifier?
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Ces lectures préparent mal le jeune littérateur à dire ce qui lui chante au fond de l'âme. Par cela seul que nous vivons dans une société et dans un pays, que nos ancêtres ont subi les mêmes influences, nous sommes déterminés à exprimer toutes ces choses dont nous avons l'impression, la perception quotidienne, immédiate et directe. La vie, par ses multiples contacts, les répète et les grave dans notre sensibilité, toujours identiques, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Lorsque nous en prenons conscience, il nous est loisible de nous exposer, de nouveau, à l'atmosphère d'un lieu, de refaire l'expérience ou de recommencer l'enquête pour fortifier la pensée, raviver la sensation ou recueillir de plus abondants renseignements. L'exercice est fructueux, car personne ne nous vaut pour pénétrer notre race, et la nature qui nous entoure nous livre ses beaux mystères. Dans l'intérêt de leur gloire, les écrivains doivent utiliser ces riches trésors déposés en eux. Ils excelleront seulement dans l'expression de tous ces sentiments et de toutes ces pensées, longtemps amassés et couvés avec une inquiétude ardente.
Mais nos lectures françaises exclusives ne renforcent pas ces émotions, ni elles n'augmentent ces connaissances précises. Elles ne provoquent pas leur méditation, ni une activité mentale qui les étudie, les coordonne et les éclaire; elles ne nous excitent pas sur les sujets qui nous sont connus. Elles nous imposent d'autres émotions et d'autres connaissances : c'est une culture en surface et non en profondeur. Ce qu'il y a de plus grave encore, la littérature française, par sa force attractive, nous détache des choses qui nous sont chères et nous attache à des objets étrangers. Troublés par ces voix de sirènes, les auteurs canadiens dédaignent les sources puissantes qui jaillissent en eux pour creuser des puits artificiels. Les choses canadiennes sont sans attraits.
Il en résulte une apathie singulière et l'indifférence pour toutes les préoccupations de leurs contemporains, et le mépris qui oublie que la race canadienne-française est aussi digne que la race française, que le monde canadien est aussi beau que le monde français, même si nos écrivains, empêchés par des circonstances plus fortes qu'eux, n'ont pas su les décrire avec une perfection pareille.
Encore s'il était possible de construire solide sur ces bases exotiques. Mais, qu'on le sache et qu'on le retienne, l'observation passagère et fragmentaue, l'impression unique et subite, toutes les réminiscences, les sentiments livresques n'ont jamais produit et ne produiront jamais que des œuvres sans consistance, sans vérité et sans vie. Elles pourront avoir la beauté mignarde des plantes de serre, mais non la vigueur saine des grands chênes dans le ciel. Une imagination, des sentiments sm-menés, une invention totale des paysages et des décors, un échafaudage de théories sur des faits imparfaitement connus et mal interprétés n'ont pas la force qui soulève et anime les talents.
On peut conclure que les lectures françaises exclusives produisent ceci : le désaccord entre la formation par les livres et la formation par le milieu et l'éducation; le désaccord ou plutôt la dissemblance entre les émotions, les informations des livres, et les impressions et les connaissances acquises par l'éducation et dans le milieu; la tendance, pour l'écrivain, à exprimer des choses étrangères, ce qu'il ne peut faire avec puissance, et le dédain pour les choses canadiennes qu'il dirait avec tant de bonheur. Et cela produit les « déracinés » intellectuels. Sans racines profondes dans la société où ils vivent, sans racines dans le passé de leur race, sans racines dans la terre qui les porte, ils n'ont pas l'avantage des sèves généreuses et vivaces qui hâtent les frondaisons merveilleuses. Ils s'amusent aux
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féeries légères et brillantes. Le déracinement, c'est la grande maladie envahissante dont souffrent les intellectuels canadiens, et qui dissout des forces utiles et nécessaires. ■
n ne faudrait pas, de ces conclusions un peu sévères, déduii'e qu'il faille rejeter toute littérature française. Ce serait une entreprise absurde qui tournerait à notre détriment. Outre qu'elle est l'universelle informatrice des doctrines et des idées, elle nous apprend encore des méthodes et la technique de l'art. ]Mais ce qu'il faut à tout prix, c'est un contrepoids à nos lectures françaises. Elles ne doivent plus être exclusives. Et comme la marque nationale est profonde en nous, un ensemble solide de lectures canadiennes suffirait, avec les influences du milieu, pour la maintenir distincte et claire.
Notre histoire, parce qu'elle forme la partie la plus considérable de notre Uttérature, la plus attrayante et la mieux appropriée au but désiré, détruira les inconvénients de notre situation anormale. Elle contrebalancera, de manières diverses, les conséquences d'une formation désastreuse. Reconstituer autour de son âme l'ambiance historique qui enveloppa notre peuple au cours de sa vie, c'est créer l'atmosphère propre à le fortifier dans ses instincts et ses quaUtés héréditaires, à l'orienter dans la Ugne de ses tendances secrètes. Et s'il est vrai qu'un homme ne prend dans les hvres que ce qui s'accorde avec ces mêmes tendances, une œuvre d'un auteur de sa race offre toujours plus d'aliments pour les fortifier. Les mots sont alors chargés de plus de sens, de plus de souvenirs, de plus d'évocations. Affermir en nous notre personnalité canadienne-française, l'imprégner de tous les effluves d'atavisme qui assainissent, la rendre si vigoureuse qu'elle soit capable d'assimiler tous les éléments étrangers, me semble un travail
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préparatoire nécessaire sans lequel notre intelligence risque d'être asservie. Aurons-nous la crainte d'opposer, même aux Français, notre individualité, et de l'enrichir de ce qu'ils nous offrent? Ayons l'ambition de n'être les serfs de personne et de vivre sur notre fonds.
La méditation de notre histoire nous rendra cet autre service d'égale importance, de nous donner un système d'idées et de sentiments sur notre peuple et notre pays. Lorsque nous sommes jeunes, dans l'aventure de notre personne à travers les Uvres et la vie, des pensées se déposent en nous. Plus tard, elles s'ordonnent et s'organisent de manière à constituer comme la structure mentale de notre cerveau. C'est un cadre où viendront se placer les connaissances et les émotions. Il importe que ce système soit national afin de bénéficier de l'enseignement journalier des hommes et des choses. Autrement, nos observations nous occupent un moment, et s'échappent. Peut-être aussi que, préoccupés de théories que nous nous voudrons apphquer ou dont la vérification doit être faite, nos regards sauront mieux voir notre société et l'observer avec minutie.
Tous les problèmes contemporains ont aussi des éléments historiques. Le présent n'est qu'un effet dont le passé est la cause. Nos annales nous indiquent les mouvements pohtiques, intellectuels ou religieux, les mouvements sociaux et économiques, elles nous inspirent le désir d'en suivre le cours et l'évolution, elles nous les révèlent même dans le temps présent. Il est impossible de comprendre et de résoudre sûrement toutes les questions discutées sans connaître leur origine et leur développement. Autrement on préconise les initiatives vaines, ou l'on porte des jugements inexacts. Une lumière s'épanche du fond de l'histoire qui éclaire notre miheu social. C'est pourquoi les amants du passé nous paraissent les meilleurs observateurs
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du temps présent, ceux qui voient le plus clair, le plus juste et le plus de choses, et que l'on peut suivre avec foi.
Si les historiens, en général, sont des sociologues ou des politiques avertis, ils sont aussi des patriotes convaincus. Ils appuient de faits leur instinct, et le nourrissent de raisons. Ils connaissent les causes des infériorités de leur race que les conditions difficiles de sa croissance ont occasionnées, et les mâles angoisses de sa vie sont lourdes à leur cœur. Notre nationalité a besoin de tous les talents : jamais une aube ne lui présage une journée pacifique, et pour le travail national les forces communes suffisent à peine. Les écrivains canadiens-français ont besoin de ce patriotisme profond. Principe extra-littéraire si l'on veut, mais qui, comme toute passion maintient l'attention sur son objet, sur les idées et les faits qui l'animent. Un écrivain patriote se considère comme une fonction de sa race, son interprète véridique ou son héraut retentissant. Il aspire à dire la fierté ou la douceur calmante de ses rêves, à formuler ses aspirations et ses besoins. Rien ne lui est inconnu des inquiétudes qui la troublent, et il impose une austère discipline à sa vie, afin que sa gloire rayonne en lui, et que par lui, magnifique, elle s'épande sur le monde.
Que les auteurs fatigués des redites banales aillent puiser dans notre histoire les idées neuves, l'inspiration des sentiments lumineux et la fraîcheur des émois d'une race nouvelle dans l'immensité béante d'un monde nouveau. Rien, d'aUleurs, n'égale la valeur fécondante d'une lecture nationale. Elle remue les observations, les émotions accumulées. Traitant de choses connues, elle tient l'esprit en éveil et, par une comparaison instinctive entre la pensée de Fauteur et la nôtre, nous contrôlons ses jugements; des aspects neufs nous découvrent des perspectives d'idées qui soUicitent au travail notre intelhgence.
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Par ces voies nombreuses, l'étude et la méditation de notre histoire nous conduisent au nationalisme littéraire. Le nationalisme littéraire, c'est l'expression de notre âme nationale, de notre société, de notre milieu physique; c'est, dans nos Uvres, non seulement notre âme ancienne, les mœurs du temps passé ou les souvenirs héroïques qui s'en exhalent, mais encore notre âme contemporaine, avec ses ardeurs et ses fiertés. Quelques-uns le nommeront régionahsme, mais c'est un régionalisme élargi, plus compréhensif et capable d'embrasser plus de choses. Nos écrivains doivent se rendre compte que les écrivains de tous les pays sont des nationalistes Httéraires. Ils ne cherchent pas en terre étrangère la matière de leurs œuvres, si ce n'est à titre d'information ou de curiosité. Nous sommes destinés à dire le « canadianisme », par hasard de naissance si l'on veut, mais surtout pour ne pas nous diminuer. Et c'est le devoir de la jeunesse à l'heure où beaucoup de nos intellectuels en ont le dédain, de pubher cette vérité avec crânerie, de la défendre, même avec un peu de fracas, pour qu'il en reste quelque chose.
En pratiquant cette discipline, on étabUt une Httérature canadienne-française. On lui donne des bases solides, une âme nationale. Canadienne par la sensibihté, les idées et les objets, par la psychologie des consciences, les questions étudiées, par son fonds enfin, elle s'élancera d'un jet puissant « vers la supériorité ». Certes, nous écrirons toujours en français; mais qui ne voit que la langue, pour être la différence la plus matérielle entre les littératures, n'est pas la plus forte, ni la plus concluante? Ce n'est pas un travail qui se puisse retarder : les groupes français disséminés dans l'Amérique ont plutôt notre caractère et notre tempérament. Nos origines sont communes : il est naturel qu'ils reçoivent de nous la vie intellectuelle. Il faut que la vieille
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province, comme un cœur fort, aux pulsations victorieuses, refoule jusqu'à l'extrémité de ses veines un sang régénérateur et abondant.
Que les jours soient proches où les enfants pourront s'émouvoir aux seuls livres de leurs pères. Notre histoire n'apprend pas à craindre l'existence de pionniers intellectuels. Celle-ci est pourtant bien décevante et bien rude en notre pays. Les écrivains usent leurs forces dans le double souci du pain quotidien et du travail littéraire. La tristesse leur est commune de réussir à moitié dans leurs deux tâches et, dévoyés, conscients de ne pouvoir manifester jamais la meilleure partie d'eux-mêmes, et la plus riche et la plus noble. Acculés à cette impasse, aux moments d'amère sohtude, qu'ils se souviennent des défricheurs hardis, autrefois, à l'heure du crépuscule d'hiver. Une angoisse s'épanche de la forêt hostile qui se détache sur la blancheur de la neig© et le bleu trop dur du ciel ; on dirait que la nature immobile subit la souffrance indicible du froid, que les choses ont des plaintes, que le pressentiment d'une douleur surhumaine envahit les êtres. Isolé dans son abri de billots équarris, seul avec la femme dont il aime l'apaisante, la silencieuse douceur, le colon français, pénétré de toute la mélancolie immense de la terre, sentant l'insécurité de sa vie, de son amour et de son rêve triomphant, s'abandonne à la nostalgie troublante de la France, cependant qu'au dehors le vent soulève la neige en larges nappes qui claquent comme des voiles.
Il a persévéré, malgré tout, le Français nostalgique, et la pérennité de son œuvre témoigne de la grandeur de ses sacrifices.
Léo-Paul Desrosiers.
A TRAVERS LA VIE COURANTE
Pût oies A-t-on assez remarqué, dans V Action française de déde chef cembre, les quelques lignes où de sa haute autorité, l'éminent archevêque de Saint-Boniface signale et encourage cette humble mais pviissante lutte « par les détails », d'où est née la Ligue des Droits du français et qm demeure l'im de ses principavix objectifs ?
Le digne successeur de Mgr Langevin trace d'abord, en quelques phrases lapidaires qu'on croirait tombées des lèvres mêmes du « grand blessé de l'Ouest », tant elles rappellent ses nobles accents, les directives de la lutte pour la conservation de notre langue : « La meiUevire garantie du français au Canada c'est qu'un peuple fier veut le garder. — Si nous voulons du français au Canada, c'est à nous d'en mettre. — Remisons les grandes déclarations sur la beauté du patriotisme, si nous n'avons pas le courage, chaque fois que l'occasion s'en présente, de nous montrer patriotes agissants. »
ImpOïtanCB Puis, dégageant de ces principes les conclusions
des détttils pratiques, ne craignant pas d'entrer dans les détails, s'y arrêtant même avec une insistance qvii, de la part d'un tel chef, dit toute leur importance, il écrit : « J'ai ime lettre à adresser; pourquoi ne pas l'adresser en français? Quelle vétille, diront un grand nombre ! Quand la vétille se sera répétée dix ou douze millions de fois au cours d'une année, la résultante sera-t-elle vaine? Vous écrivez à un ministère du gouvernement fédéral; le français y est officiel; quelle bonne raison pouvez-vous avoir d'écrire en anglais ? Votre dignité personnelle aussi bien que l'avantage des vôtres demandent l'emploi du français.
« Vous avez à mettre une enseigne au-dessus de votre porte; la ville ou le village que vous habitez est aux trois quarts de langue française; sied-il à un Canadien français conscient des droits de sa langue, d'employer l'étiquette anglaise? Substituer ainsi l'anglais au français, c'est infliger à sa race une marque d'infériorité et c'est en même temps donner aux étrangers l'impression fâcheuse qu'il y a peu de français au Canada, ou que l'on n'y tient pas. »
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Certes, de telles paroles sont à retenir. EUes consacrent ouvertement l'humble campagne menée depuis dexrx ans dans cette re^'ue. De voir ainsi un grand évêque la prendre sous son patronage, en sonner lui-même la charge, lancer vaillamment ses mots d'ordre, nous est un puissant réconfort.
Lq pQTt Nous nous permettons d'ajouter, puisque l'occasion du clCT^é ^'^^ présente, que le clergé — mieux peut-être que tout autre corps social — a su comprendre l'importance de cette lutte et y coopérer. Ce qu'il a fait pour le maintien de notre nationalité sur les vastes champs de bataille où se jouait son existence, sur le terrain de la paroisse, de la colonisation, des écoles, il a voulu l'accompUr aussi dans les humbles tranchées de la \'ie courante. Là comme ailleurs on le trouve au premier rang, prêt à remplir les rôles variés qu'impose le péril qui passe : sentinelle \àgilante, soldat aux rudes randonnées, chef même, s'il le faut, intrépide et clairvoyant !
Ainsi, n'est-ce pas vm prêtre — un prêtre, dont je n'ai pas à louer ici, dans ces pages de V Action française, le patriotisme actif et éclairé — l'abbé Lionel Groulx, qui jetait à un auditoire vibrant ces énergiques paroles : « Nous voulons qu'elle (la langue française) règne en ce pays, partout où eUe a le droit de régner, depuis le discoiirs du trône lu par le représentant de Sa Majesté, depuis les actes officiels du parlement fédéral, jusque sur l'effigie du timbre-poste, jusque sur le bUlet de chemin de fer, jusque siir la correspondance de tramway. » Et ces autres : « Pouvons-nous prétendre à la qualité de race française \nvante, nous qm permettons qu'on ne nous ser\-e presque partout que des affiches et des armonces en langue anglaise, excepté poiu" les Défense de fumer ou les Défense de cracher ? qui, sur nos chemins de fer, svir nos compagnies de bateau, tolérons qu'on ne nous parle qu'en anglais; qui, jusqu'à ces tout derniers temps, ne demandions le numéro de téléphone qu'en anglais, n'acceptions des compagnies d'utilité pubhque que de la correspondance en anglais, ne Usions dans nos cafés et nos restaurants que des menus en anglais ? Croyez-voas que beaucoup d'autres races, aj'ant l'orgueil de leiu: origine et la volonté de \-ivre, toléreraient longtemps chez elles un pareil régime ? »
N'est-ce pas encore un prêtre, l'abbé Emile Lambert, chanceher du diocèse de Montréal, qui faisant écho à ces fières déclarations, demandait en juin dernier, aux membres de l'A. C. J. C, réunis en congrès, de ne pas considérer ces détails dans la lutte pour la langue comme
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des vétilles, mais de leur accorder au contraire une grande importance, de les mettre au premier rang dans leurs préoccupations patriotiques ?
Des pQTOleS VoUà bien — car nous pourrions apporter plu-
aUX GCtCS sJ-eurs autres témoignages — les directions du clergé sur ce sujet. Mais il ne s'en contente pas, il veut lui-même donner l'exemple. Aux paroles il ajoute les actes, il agit comme il demande d'agir. Quelques faits entre mille.
En août dernier revenait à Québec, après im séjour d'une dizaine d'années en Eiurope, un Canadien français, prêtre de la Congrégation de Saint-Vincent-de-Paul. Il alla s'inscrire aussitôt afin d'obtenir un certificat d'enregistrement. Ce ne fut qu'au bout de deux mois que celui-ci lui arriva d'Ottawa. Et encore il n'était pas satisfaisant. Le nom, par exemple, du destinataire avait été lourdement estropié. Il écrivit sans tarder la lettre suivante :
« Monsieur le secrétaire du Bureau-chef d'Enregistrement,
Ottawa.
« Monsieur,
J'ai l'honneur de vous renvoj^er un certificat adressé ici sans doute « par erreur. Car nous ne connaissons pas dans notre établissement « de Rev. Jvles John Plamoundon. Xous n'avons ici que le Père Jules- « Joly Plamondon qui s'est fait enregistrer en août et non en Aiigust « dernier.
« Veuillez avoir la bonté de m' expédier im certificat aussi sérieux « que celui-là, sans y faire deux énormes fautes qui sentent VengJish à « plein nez, dans le nom et le prénom, et daignez pousser la délicatesse « jusqu'à remplir eti français les blancs d'un texte français. »
Uîî bon Ah ! si tous les nôtres avaient le courage d'agir, dans T exultai ^^^ mêmes circonstances, aussi vaillamment que ce prêtre ! Pour lui, sa récompense ne se fit pas attendre Presque aussitôt il recevait, signée d'un nom bien français, la lettre suivante :
« Mon révérend Père,
J'ai reçu votre lettre ce matin et j'ai corrigé les deux fautes men- « tionnées. C'est regrettable que ces demoiselles anglaises ne sachent « pas mieux écrire le français. Nous recevons souvent plusieurs lettres « comme la vôtre, et par malheur ceux qui sont en tête de ce départe- « ment ne les voient pas. Nous sommes chargés de répondre.
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« On m'a dit de corriger votre certificat et d'écrire une petite note. « Excusez-moi si cette note est plutôt longue. Je ne voulais pas laisser « votre lettre inaperçue.
« Veuillez agréer les respects d'ime petite Canadienne.
« VrVB LA liAXGUE FRANÇAISE ! ! t.
Les billets X'est-ce pas que voilà une démarche fruc-
dè cheTniflS d€ fCT tueuse ! Toutes ne donnent pas des résultats aussi rapides, mais aucune n'est stérile : elles préparent au moins le terrain où la bonne semence finira par lever. Ainsi la suivante. Il s'agit cette fois de chemin de fer. On sait que les membres du clergé reçoivent du gouvernement un certificat leur permettant de voyager sur son réseau à moitié prix. Cette année, im livret contenant ime série de billets a remplacé le certificat. On l'obtient sur demande personnelle. Or il est rédigé uniquement en anglais. Un Père du Saint-Sacrement s'e.st hasardé à demander si on ne pourrait lui envoyer un Hvret français. « Beg to adiise that we hâve not any of thèse in French », fut la réponse. — Eh bien ! alors, réphqua le Père, je vous retourne celui que j'ai reçu, car je le considère plutôt comme vme injiire que comme ime faveur. Et je ne cesserai de protester que vous ne m'ayez donné satisfaction.
Voilà qui est bien fait. D'autres, m'a-tK)n dit, ont agi de même. Que le mouvement se généralise, que des protestations soient faites en haut heu, et justice sera rendue.
AÏGTChdiîdS Ces deux exemples viennent du clergé régulier.
de V OntCLTW '^^ pourrais en citer encore plusieurs dus à des membres d'autres ordres: dominicains, jésuites, franciscains, oblats. Ils prouvent que l'habit religieux n'étouffe pas le patriotisme. Mais prenons quelques faits chez le clergé sécuher.
Plusieiu^ maisons de commerce ontariennes ont une grosse clientèle dans notre pro%'ince. Elles oubUent trop souvent que notre langue est le français. Telle cette maison d'ornements d'église qui envoyait, il y a quelques mois, une circulaire uniquement anglaise à im bon nombre de nos prêtres. L'un d'eux, récemment nommé chanoine, l'avertit charitablement qu'elle ne devait pas songer à traiter avec les Canadiens français aussi longtemps, non seidement qu'elle écrirait en anglais, mais même que le règlement XVII existerait ! Si tous les marchands ontariens, ajoutait-il, qui ont des cHents dans notre pro\ànce voulaient exiger le retrait de cette mesiue, ils l'obtiendraient. Nous attendrons leurs actes pour les encourager.
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EtîQU€tt€S P^r contre, des épiciers montréalais dont les produits
hilin^UeS portent des étiquettes bilingues, ont reçu des commandes de plusieurs curés, nouveaux clients gagnés, avouaient-ils eux-mêmes, par le bilinguisme qu'arboraient enfin les boîtes de conserves et les estagnons d'huile d'olive, trop longtemps \inilingues.
C'est aussi im curé, le regretté M. Perron, de Sain te- Anne-de- Bellevue qui, dans un beau geste, décerna une médaille aux jeimes du collège de Rigaud pour leur ténacité à exiger qu'vm employé de chemin de fer leur parlât français. Et lorsque nous avons signalé, dans cette chronique, l'usage habituel que font nos ouvriers des termes de métiers anglais, le premier à relever nos remarques, à suggérer quelques initiatives propres à enrayer cette tendance, fut un prêtre, atunônier des unions ouvrières.
Lg lutte Q^6 conclure de tout cela ? Au patriotisme de notre
fléceSSQÎïe clergé? Oui, certes; mais aussi à l'importance, à l'opportimité, à la nécessité de cette lutte par les détails. Tant d'hommes éclairés ne l'entreprendraient point, ne s'astreindraient pas aux minuties, aux démarches, aux ennuis qui lui sont liés, si elle ne s'imposait impérieusement, s'il ne fallait réagir contre une funeste apathie. Chaque jour d'ailleurs se charge d'apporter de nouvelles preuves. Tout récemment encore, les administrateurs de cette ville que fondèrent le sang, le labeur, l'idéal français; qui, par la langue et les traditions de ses habitants, est la quatrième ville française du monde; les administrat€iu"S de Montréal, dont quatre sur cinq sont de descendance française, s'attiraient d'un officier mihtaire anglais le reproche d'ignorer le français dans un de leurs actes officiels.
Et ce n'est pas la première fois. Et ce ne sont pas les seuls coupables. Qu'on entre actuellement dans les gares de notre métropole. On y verra des affiches concernant les soldats qui reviennent au pays. Elles sont toutes uniquement en anglais, même celles posées par des sociétés qui, pour les payer, ont recueilU de l'argent chez les Canadiens français !
Sans doute la campagne énergique et constante que mène un petit groupe est efficace, mais pour être décisive elle devrait être appuyée par vm plus grand nombre de nos compatriotes. Qu'au moins tous les lecteurs de l'Action française nous apportent cette aide !
Pierre HoinER.
JOURNAUX, LIVRES ET REVUES
Les « Billets du soir » de M. Albert Lozeau
M. Lozeau, par un mérite poétique incontestable, s'est imposé à l'attention du public qui ne lui a pas ménagé ses sympathies. Ses trois recueils de vers : L'Ame solitaire (1906), Le Miroir des jours (1912), Lauriers et feuilles d'érable (1917) lui assui'ent une place d'honneur au Parnasse canadien.
Nous n'avons pas dessein d'étudier ici ces ou\Tages. Un de nos meilleurs critiques l'a fait avec sa déHcatesse habituelle^. M. l'abbé Camille Roy a rendu pleine justice au talent de l'écrivain et fait ressortir la valeur de l'œuvre publiée jusqu'à présent. Notre tâche est plus modeste : signaler simplement au lecteur la troisième série des Billets du soir et parcourir rapidement les trois volumes. Le genre sans doute n'est pas nouveau, et, sans parler des ouvrages analogues en France : Billets du matin de Jules Lemaîtrç, Carnets d'un sauvage de Henry Maret, Billets de Junius, dans l'Écho de Paris, plusieurs volumes semblables ont depuis quelques années enrichi notre httérature canadienne. Lettres de Fadette, Autour de la maison de Michelle Le Normand, croquis de Bilodeau et de Ginevra, nous avons là tout un recueil de billets dont la lecture est pleine de charme. Chaque page ne saurait prétendre à l'immortalité, mais il y a des morceaux d'une belle venue et l'ensemble est agréable à parcourir.
M. Lozeau reste poète, même en prose, et sent parfois le besoin de revenir à la forme ailée du vers. Cela ne doit pas nous surprendre. Il l'avoue lui-même :
Celui qui mil un jour sa lèvre, Poésie, à ton vase d'or, Dans la peine, l'amour, la fièvre, Y reviendra jusqu'à la mort.
(1ère série, p. 123).
1 1ère série (1911); 2e série (1912); 3e série (1918) — Imprimerie du Devoir, Montréal.
» M. Albert Lozeau, par l'abbé Camille Roy, dans La Nouvelle- France, de février 1917, pp. 49-63.
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C'est ainsi que, sur une quarantaine de billets, le dernier volume renferme six ou sept poèmes badins ou gracieux et, dans un grand nombre d'articles en prose, on sent passer le souffle divin de la muse.
Un premier trait qui nous frappe dans les Billets du soir, c'est l'horreur du terre à terre et du convenu. Sur un ton souvent ironique et qui se hausse parfois jusqu'à l'indignation, l'artiste combat tout ce qui lui semble xoilgaire. Le tintamarre des rues et le cri strident des automobiles, le papotage des salons et le ridicule des modes excitent sa verve. Relisez Pages intimes (2e série, p. 81), vous y trouverez une satire trop vraie pour n'être pas attristante. M. Lozeau déplore le sort de l'artiste « condamné à pétrir avec son sang des poèmes plus rouges que les pommes des pommiers » (3e série, p. 22.) L'esprit pratique qui contraint le poète à faire de sa plume vm instrument banal et le force, pour gagner son pain, à consacrer au travail de la traduction ou de la réclame des heures qu'il voudrait réserver à l'inspiration, l'irrite surtout. Il se contente habituellement de railler le manque d'esthétique et de goût (1ère série, p. 50 : L'art souverain, etc.), mais sous l'ironie un peu amère une impression piquante se dégage de certains billets. Dans L'art souverain, il flétrit justement les paroles d'un gros pohticien qui disait de Nelhgan : C'est un brave garçon, il est très intelhgent, mais il a la manie d'écrire en vers (1ère série, p. 52). Et ailleurs : « Depuis qu'un labeur mercantile rempht mes jovirs, même aux instants de loisir je ne lève plus les yeux au ciel. . . J'ai perdu la faculté de me recueiUir sur autre chose qu'une phrase anglaise, — quand je traduis ...» (1ère série, p. 80). Les traits semblables abondent dans les trois volumes : le sourire ne réussit pas toujours à dissimxiler l'émotion que lui inspire l'indifférence générale en présence des œuvres d'art et des artistes.
M. Lozeau se dégage vite de ces pensées déprimantes et pour se consoler, il contemple la nature, comme il la voit autour de lui. Ses voyages ne s'étendent guère plus loin que le Mont-Royal et le parc Lafontaine, mais il sait, dans cet horizon restreint, découvrir l'incomparable beauté des choses. Ce qu'il aime surtout, en vrai poète, c'est l'automne : ne lui renvoie-t-il pas l'écho de son âme solitaire f
« Dans le ciel d'aujourd'hui, il voyage un peu d'automne. Une brume aérienne tamise les rayons du soleil, le vent léger est frais, et les arbres frissonnant annoncent l'envolée prochaine des premières feuilles mortes. . . C'est septembre, un mois de nuances et de transition, un mois d'air argenté, de lumière adoucie. La fumée traverse dans l'es-
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pace comme fatiguée, et sa teinte gris foncé s'épand sur le gris pâle de l'horizon rapproché. En vérité l'été se meiirt. » (2e série, p. 89).
Relisez Fin d'automne (3e série, p. 27) et Le verd d'automne. (3e série, p. 47) et surtout Septembre, octobre, (3e série, p. 67) et vous y admirerez le talent de l'auteur :
« Septembre, octobre, quelquefois novembre, les mois les plus poétiques de l'année, les plus profonds aussi par les pensées qu'ils éveillent et les impressions qu'Us font naître; septembre, octobre, embués d'argent, dorés de soleil, aziu-és de ciel; septembre, octobre, enguirlandés de feuilles multicolores, éventés de brises tièdes et langoureuses aux musiques affaiblies; septembre, octobre, quand ils ne pleurent pas sans cesse, donnent à l'esprit de grandes ailes qui planent au-dessus du monde, et s'élèvent dans l'infini du rêve ! »
L'hiver, il aime de son balcon, se faire ensevelir sous la neige qui rafale {Dans la tempête, 3e série, p. 103), ou derrière les vitres blanches contempler « les images dessinées en gi^Te sur la vitre, et qui sont de toutes les flores, de toutes les formes. Quand la fenêtre a reçu l'impression de l'hiver, elle présente le tableau le plus délicat à l'œil humain. Nul pinceau n'en rendrait la nacre mate, le glacis immaculé, ni surtout cette arrière-pensée d'éblouissement solaire. L'azur n'y transparaît pas, on n'en voit pas la teinte, mais on le sent mêlé, fondu comme une couleur dans une autre, à l'éclat du jour vibrant sur la \itre. C'est un rayonnement apaisé, pâle et clair, qu'on dirait tamisé par d'invisibles rideaux, pour une chambre de malade qui dort » (1ère série, p. 103).
M. Lozeau aime beaucoup aussi à décrire ce qui l'entoure, à raconter les menus faits de la vie quotidierme. Il a beaucoup d'obser\'ation et pourrait faire siens les vers de Rostand :
J'écoute d'une oreille artiste et qui s'aiçuise Des bruits que nul ne percevrait que mm.
Sur des riens il brode mille détails délicieux. D'une touche déUcate, il sait ne pas appu}-er et nous faire sourire d'un incident presque banal. Nous nous intéressons à sa chatte « blanche, onduleuse et simple, aux yeux de phosphore vert, qui rôde silencieusement par la maison et fait encore moins de bruit que l'horloge » (1ère série, p. 13), à ses poissons rouges, que la chavix va faire mourir (3e série, p. 51). La petite coiisine et sa poupée nous sont maintenant familières et, comme M. Lozeau, du toit nous écoutons la conversation des cantonniers de
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la rue (2e série, p. 81) ou des gamins heureux de voir « leurs moines qui donnent avec une complaisante paresse, en dévidant longuement un léger bruit de soie harmonieuse. . .» (2e série, p. 19). Le cheval qui passe avec son chapeau (2e série, p. 53), le moineau qui s'ébat sur la chaussée (1ère série, p. 27), la femme lourde « menant gravement en laisse un embrj-on de chien » (3e série, p. 37), tout cela nous réjouit ou nous agace. Nous aimons surtout les entretiens du poète avec son ami qui lui ressemble comme un frère, et où se discutent sous la forme du paradoxe, tant de vérités profondes. Nous nous attardons à rêver avec le maître du logis, à regarder « les petites cheminées ayant sans cesse un léger panache qui flotte » et dont les fvmaées, « dans les beaux soirs d'été, montent droit vers les étoiles, aussi invisibles que des pensées » (1ère série, p. 23). Que l'heure soit harmonieuse, nonchalante ou silencieuse, nous sommes en agréable compagnie pour admirer l'hirondelle qui s'envole vers l'azur et prêter l'oreille aux murmures du vent « qui tourne, vole, tel qu'un oiseau rapide et se précipite où nous allons tous : vers l'infini. »
Si la plupart des billets nous donnent l'impression de fantaisies gracieuses, de bibelots finement ouvrés, il faut bien avouer que parfois le trait est forcé, la plaisanterie un peu lourde, et que certaines expressions étonnent et déplaisent chez un poète aussi déUcat. Comment ne pas regretter aussi que l'amour, chanté souvent avec tant de douceur, inspire ailleurs des images trop réalistes? Ce sont là taches légères, et combien plus fréquents, même dans les billets badins, sont les coups d'ailes vers l'idéal !
En reUsant quelques billets on ne peut s'empêcher — si parva lied componere magnis — d'évoquer la manière de Hérédia ou\Tant au dernier vers de ses plus beaux sonnets une perspective presque infinie. Souvent aussi chez le billellisle du Devoir, après une description détaillée et même minutieuse, au trait final l'horizon s'élargit et la pensée stupéfaite prend son essor à travers l'immensité.
Lisez Deux odeurs (3e série, p. 13). L'auteur y chante l'odeur du pain « à la croûte souple et dorée, qui garde encore autour d'elle, poudre immaculée, un duvet de farine » et l'odeur « retenue et persistante de l'eau antique, de l'eau toujours pareille à elle-même qui tombe depuis des siècles et des siècles, imprégnant la terre, depuis qu'elle tombe, de son parfum vénérable, unique, universel ! » Et voici la conclusion :
« Vive l'eau ! et gloire éternelle au pain quotidien, force des corps, au pain qui sent aussi bon tjue l'eau et dont la farine auguste compose le petit soleil blanc de l'hostie sur les autels chrétiens 1 »
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Et plus loin, méditez la fin de l'hymne au printemps intitulé : En marche : « Dans un mois beaucoup d'hommes naîtront, beaucoup d'hommes mourront; mais ce sera le printemps quand même, — le printemps fugitif pour ceux qui naissent, le printemps éternel pour ceux qui meurent...» (3e série, p. 124).
M. Lozeau aime à l'occasion donner de fortes leçons de vrai patriotisme ou de philosophie chrétienne. Qu'on relise : Au feu dans la seconde série, Vive contrariété, S'oublier et surtout le billet final : La paix, dans la troisième série, on y trouvera matière à réflexion.
Quand M. Lozeaxi délaisse la prose pour les vers, il écrit aussi de gentils billets. L'étroite colonne de journal se prêterait mal^à la gravité de l'alexandrin, et il dit lui-même avec esprit :
Si la colonne était plus large J'écrirais en alexandrins :
On vous donne si peu de marge, Pauvres vers liés en quatrains !
. . . D'ici là que ces rythmes frêles Vou^ apportent quelque plaisir :
Comme les fleurs ils n'ont point d'ailes Et vous pourrez mieux les... saisir
{Entravés, 1ère série p. 63)
En dépit de l'aflSrmation du poète son vers a souvent des ailes et chante gracieusement ses amours, la montagne ou le jardin, et fait l'éloge de nos beaux érables :
Ceux-là prodiguant leur richesse Car toute la splendeur des ors Et des rouges est en promesse Dans leurs rameaux souples et forts.
{La montagne, 3e série p. 11).
En vers et en prose, M. Lozeau trouve les images qui frappent. Il sait peindre avec bonheur en peu de mots et donner l'impression de la vie. Il fait ainsi ressortir à nos yeux les scènes qu'il évoque. Les extraits que nous avons cités en sont la preuve, et en parcourant les trois
volumes de « Billets » le lecteur en trouvera de nombreuses démonstrations.
Peut-être sent-on çà et là chez l'auteur une trop grande facilité. Dégagé de l'entrave du vers, il ne cisèle pas toujours assez la phrase. Il écrit cependant une langue harmonieuse et souple qui plaît à l'oreille. Il ne lui en coûtera guère de lui donner une forme parfaite et d'ajouter ainsi à notre Littérature quelques pages qui lui feront honneur. « Regarder en soi passer les autres, et sans en rien dire, c'est amusant », a-t-il écrit un jour. M. Lozeau aiirait tort de taire ses impressions sur autrui. . . et sur lui-même. Ce serait priver ses nombreux lecteurs d'un plaisir réel.
Alphonse de Grandpré, c. s. v.