‹ L'Action canadienne-française (volume 4)Chapitre 27 sur 123 · V ÉCOLE DE LA RUE · texte numérisé non relu

V ÉCOLE DE LA RUE

Jamais, dans notice bonne ville, on ne s'était tant préoccupé d'instruction publique, du moins dans les journaux. C'est heureux sans doute puisque, comme dît Vautre, si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal.

Ce qui fait du mal â l'enfance écolière, je ne sais si vous l'avez remarqué, c'est l'incorrection qui s'étale sur les. murs et sur les clôtures, daiis les trams, aux façades des magasins, dans tous les endroits passants : les jeu7ies têtes, où les leçons filtrent par l'oreille et où les fautes affluent par l'œil, se brouillent. Et personne ne prend garde que nous préparons une génération qui se livrera avec nonchalence à la pratique de l'orthographe libre.

Écrire correctement, c'est mettre de l'ordre dans ses phrases, c'est-à-dire dans ses idées. Les bolchévistes l'ont compris et, logiques, ils ont déclaré la guerre à l'orthographe, puisque c'est une manifestation de l'ordre. D'après une information assez invraisemblable pour paraître exacte, un journal de Petrograd publiait il y a quelques semaines l'avis suivant : « Les manuscrits correctement orthographiés ne seront ni insérés, ni pris en considération. Seuls les bourgeois écrivent selon la syntaxe. »

Hélas! bon nombre d'entre nous, vous et moi exceptés bien entendu, so7it à cet égard de bien piètres bourgeois. Notre ignorance de l'orthographe est d'autant plus grande que nous apprenons deux langues dont les dissemblances sont plus nombreuses peut-être que les analogies et que celles-ci émoussent notre défense contre celles-là.

Lire de bons auteurs, certes, cest l'un des moyens d'apprendre V orthographe et bien d'autres choses aussi; triais peut-on espérer que tout le monde lise de bons auteurs ? En revanche, il est des choses que tout le monde lit, malgré soi, plusieurs fois par jour, ce sont les enseignes, affiches, pancartes qui sévissent partout.

Si le mal est évident, le remède ne l'est pas ?noins. Il a déjà été suggéré. Que V administration municipale intervienne. Vous croyez qu'elle ne serait pas justifiable ? Vous oubliez que le public montréalais paie annuellement pour l'instruction de ses enfants des centaines de milliers de dollars. L'administration municipale n'a-t-elle pas le droit, 7ta-t-elle pas le devoir d'empêcher que les fruits de l'instruction ne se gâtent par l'ignorance ou le mauvais vouloir de quelques-uns ?

Le moyen de faire disparaître les affiches fautives f II est simple et serait d'une application facile. Il suffirait d'ajouter un petit appendice à la charte de la Cité de Montréal, qui en a vu bien d'autres, comportant la fondation d'un bureau de revision. Tous ceux qui affichent quelque chose quelque part seraient tenus, avant V expiration d'un délai déterminé, de soumettre leurs textes à ce bureau. A partir de l'expiration du délai, on n'aurait le droit d'afficher que la matière approuvée par le bureau. Et une sanction frapperait les contrevenants. La taxe minime perçue pour la revision laisserait vraisemblablement, tous frais payés, un excédent de recettes qui ne donnerait à nos administrateurs que l'embarras du choix entre les trous à boucher.

Je vous vois venir, lecteur lettré; vous souriez. Oui, oui, je sais. Dans les Fâcheux, le pédant Caritidès, voulant corriger les enseignes de Paris, suppliait le roi de créer une charge de contrôleur, intendant, correcteur, reviseur et restaurateur général desdites inscriptions. C'est comique parce que

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c'est ridicule. Mais, s'il vous plaît, méfions-nous du ridicule : loin de tuer celui qui en est l'objet, il paralyse celui qui en a un sens trop vif. Cela se fait-il quelque part ? demandera timidement l'adversaire de toute innovation, sans songer que si personne n'avait jamais rien fait qui n'eût déjà été fait ailleurs, personne n'aurait jamais rien fait nulle part.

Léon Lorrain.

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