RÉFLEXIONS D'UN TEMOIN
La seconde "Semaine des Écrivains catholiques" — tenue à Paris du 12 au 18 juin — vient de se terminer. Comme on sait, ces sortes de congrès de la pensée catholique ont été lancés par une petite revue, les Lettres, fondée en 1913, reparue après la guerre, et qui, sous la direction d'un jeune écrivain entreprenant, M. Gaétan Bernoville, est en train de devenir une revue de premier plan.
Convaincu qu'il était plus nécessaire que jamais, après la grande guerre, de recenser les forces catholiques, et de tenter, sur le terrain des réalisations pratiques, l'union des catholiques que divisent — malheureusement, dirons-nous pour notre part — des divergences "philosophiques" assez tranchées, M. Bernoville eut l'idée d'organiser, chaque année pendant une semaine, des échanges de vues entre les
1 L'Action française avait tenu à se faire représenter officiellement à la seconde semaine des écrivains catholiques. On lira avec intérêt ce rapport qui est de l'un de nos licenciés de Sorbonne.
2 L'Action française a voulu être représentée à cette réunion : c'était son droit et même un peu son devoir, puisque rien de ce qui intéresse la pensée catholique et française ne peut lui être indifférent. Son directeur réclame, en plus, les impressions d'un Canadien sur cette semaine... Le Témoin honoré de cette confiance s'exécute bien volontiers. Mais il prend d'abord la liberté de s'excuser de la rapidité et de la composition un peu lâche des notes qu'on va lire. Le temps lui manque, sinon la bonne volonté de faire mieux et plus court.
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écrivains de toute catégorie, romanciers et poètes, publicistes et professeurs, qui affirment ouvertement leur foi catholique.
La première de ces rencontres eut lieu en mai 1921 et on y traita d'un peu de tout, de la "vie intérieure", de l'"école", de la "défense de l'esprit", des "devoirs envers la vérité", et même de 1'" Internationale catholique". Cette Semaine réunit environ quatre cents congressistes, et nous savons, pour y avoir assisté, que si elle donna lieu parfois à d'étranges controverses, rares il est vrai, — mais quel congrès bien organisé peut se passer d'incidents imprévus ? — on put voir d'autre part, chez tous les semainiers, une intelligence assez nette de leurs responsabilités, et surtout une bonne volonté parfaite et un désir d'union plus étroite pour la défense de l'Église et la revendication des droits du catholicisme. La deuxième Semaine a réuni plus de 800 congressistes. C'est le double des adhésions de l'an dernier, et cela suffit à faire voir que l'on comprend l'importance de ces réunions.
La Semaine est réservée en principe, aux écrivains français. Cependant les écrivains étrangers peuvent aussi y adhérer. Et cette année encore nous avons vu, dans les salles de l'Institut catholique, beaucoup d'étrangers, venus de Belgique, de Suisse, d'Autriche, d'Italie, d'Angleterre même, et aussi quelques Canadiens de passage à Pans, parmi lesquels le Père Papin-Archambault et M. Henri Bourassa
qui ont suivi la plupart des séances.
On l'a vu plus haut, la première Semaine avait abordé beaucoup de sujets. Trop de sujets même, a-t-on pu dire. A tout prendre, ce n'était pas si malheureux, car on s'est trouvé ainsi à provoquer des échanges de vues fort intéresrants et à prendre contact du même coup avec toutes les
nuances de la pensée catholique en France. Bien entendu, on n'avait pu "fouiller" ces questions complexes du statut scolaire, par exemple, ou encore de 1' "Internationale catholique". Il était bon cependant qu'on fît voir dès le début à combien de sujets précis les Semaines futures pourraient s'appliquer.
Le Comité d'organisation voulut donc restreindre un peu le programme d'études de la seconde Semaine. C'est pourquoi cette année, on s'est attaqué à une question déterminée: l'étude du Laïcisme.
Le Laïcisme ! c'est assurément un sujet d'envergure : et si délimité que ce sujet ait paru au premier abord, on s'est vite rendu compte, cette année encore, qu'il eût fallu le circonscrire plus étroitement. Car, en somme, le laïcisme, c'est une sorte de religion, l'antireligion même, ainsi que l'a montré le P. Emonet, S. J., dans son lumineux exposé du premier jour de la Semaine. Historiquement ce n'est pas un épisode des luttes entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. En France, — et ailleurs — le laïcisme est une machine de guerre, et la plus dangereuse qui soit, car elle attaque le catholicisme dans tous les domaines. Essentiellement, comme dira le P. Peillaube résumant le rapport du P. Emonet, c'est "la négation de l'autorité divine", c'est "l'autonomie du moi", du sens personnel, c'est la raison humaine campée à son tour sur le Sinaï. Il ne s'agit plus ici de la distinction nécessaire entre clercs et laïques et des froissements qui ont pu se produire entre eux au cours des âges : le laïcisme moderne s'en prend à toute la religion. Le laïcisme, à l'analyse, paraît bien être une religion, mais fondée sur l'antique et éternel rationalisme, sur l'idéal de l'émancipation de la personne humaine. Et qui ne voit encore que le laïcisme postule l'anarchie, puisque la créature qui veut se suffire et nie ce qu'elle a reçu est
amenée fatalement à prendre parti contre toute la civilisation traditionnelle ?
Le problème à étudier n'était donc pas de mince importance. Il s'agissait de toute l'organisation antireligieuse de l'ère contemporaine. Après l'analyse théorique du laïcisme tel qu'il se présente aujourd'hui, on devait étudier l'apport de cette doctrine dans la désorganisation sociale actuelle. Aussi bien la Semaine n'a-t-elle pu envisager que certains aspects de la lutte antireligieuse. On a traité des méfaits du laïcisme dans la recherche scientifique, au théâtre, dans la poésie et le roman, dans la conduite de l'Etat et dans la politique internationale. Le champ couvert par ces travaux est assez étendu, mais il n'est pas moins vrai qu'il eût été intéressant d'aborder encore l'étude du laïcisme dans l'enseignement et dans la presse, non moins que de ces caractères concrets, par exemple, dans l'opinion publique, dans l'esprit des ouvriers et des paysans. Cette judicieuse observation fut d'ailleurs présentée au cours d'une conversation générale le dernier jour.
On ne nous demandera pas d'entrer dans le détail des rapports qui furent présentés et qui furent l'objet d'observations et de discussions fort courtoises. Quelque intérêt que cela puisse avoir pour les lecteurs canadiens, toujours soucieux de ce qui se fait de meilleur au pays de France, l'exposé, même abrégé, de ces travaux remarquables nous entraînerait trop loin. D'ailleurs quiconque est averti du mouvement catholique se doute un peu de la teneur des conclusions présentées.
Nous nous en tiendrons donc — ■ en nous excusant — à l'énumération des rapports.
12 juin. — Présidence du P. Peillaube, doyen de la faculté de Philosophie à l'Institut catholique de Paris.
Le laïcisme, sa définition, ses origines, ses intentions, rapport du P. Emonet, S.J. de Marseille.
13 juin. — Présidence du P. Grand'maison, S.Jrédacteur aux Etudes. — Le laïcisme et la recherche scientifique, rapport de M. J. Wilbois, directeur de l'Ecole d'Administration.
14 juin. — ■ Présidence du chanoine Roblot (Jacques Debout), directeur des "Cahiers catholiques." — Le laïcisme au théâtre, rapport de M. Henri Ghéon.
15 juin. — Présidence de M. Emile Baumann (le romancier bien connu). — Le laïcisme et la poésie, rapport de M. Robert Vallery-Radot. — ■ Le laïcisme et le roman, rapport de M. Louis Martin-Chauffier.
16 juin. — ■ Présidence de M. Jean Guiraud, rédacteur en chef de la Croix. — ■ Le laïcisme et la conduite de l'Etat, rapport de M. René Johannet.
17 juin. — Présidence de S. G. Mgr Baudrillart, de l'Académie Française, Recteur de l'Institut catholique de Paris. — Le laïcisme et la politique internationale, rapport de M. Pierre Ravier du Magny, professeur de droit international à l'Université catholique de Lyon.
Présidents et rapporteurs furent à la hauteur de leur tâche, est-il besoin de le dire ? Il importe cependant de souligner, avec l'exposé remarquable du P. Emonet, spécialiste en la matière, (voir son article: Laïcisme, au Dictionnaire de théologie de Vocant-Mangenot, Letouzey, édit.), les deux rapports tout à fait hors pair de René Johannet et de Ravier du Magny. Ces deux travaux ont d'ailleurs été publiés en entier clans la "Documentation catholique," et chacun pourra se convaincre de la valeur de ces documents autant que de l'émotion bienfaisante qu'ils ont produite.
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Le dimanche, 18 juin, eut lieu la réunion de clôture, séance publique au collège Stanislas. Plus de 2000 personnes se pressaient dans la salle des Fêtes du célèbre collège. Le cardinal Dubois, archevêque de Paris, présidait, entouré de Mgr Baudrillart, de MM. Pierre de la Gorce et Henri Lavedan, de l'Académie Française, de M. Georges Blondel, du collège de France, de M. Georges Goyau, élu le jeudi précédent à l'Académie (qui devait présider le banquet du soir), de Mgr Pierre Batiffol, de l'abbé Labourt, directeur du collège Stanislas, et de plusieurs autres personnalités du monde catholique.
Le discours d'apparat — prononcé l'an dernier par M. Louis Bertrand, le biographe de saint Augustin et le romancier de "Sanguis Martyrum" — ■ fut donné par le poète Francis Jammes. Délaissant "les Muses et la chasse," Fauteur des "Géorgiques Chrétiennes" et du "Ouré d'Ozeron" était donc venu d'Orthey en Béarn apporter à Paris le fruit de ses réflexions. Nous avons eu un discours de poète, d'une prose un peu inquiétante, tour à tour panachée et naïve, remplie de bons conseils et d'images. . .généreuses. Comme l'oiseau, dit en somme l'orateur, construit son nid sur les plus hautes branches, ainsi devons-nous prendre de l'altitude par la pratique de la vie intérieure. L'oiseau tapisse son nid de mousse humble et tendre, c'est l'emblème de la charité que nous devons avoir pour nos frères: il protège sa couvée en entrelaçant des épines au dessus du nid; recueillons ce conseil de prudence contre les ennemis de notre foi: et voilà la leçon du poète cueillie au hasard des courses sous les futaies béarnaises. . . Cette homélie poétique a été très applaudie.
Après le rapport général de la Semaine , présenté de façon fort intéressante par M. Bernoville, le cardinal Dubois complimente les organisateurs de la Semaine et termine
son discours en lisant à l'assemblée un télégramme de Pie XI, dans lequel le Saint-Père félicite les écrivains catholiques et "forme des voeux pour que la noble initiative réunissant tant de précieuses énergies isolées contribue puissamment à la réalisation de l'idéal chrétien pour le plus grand bien de leur cher pays."
Ce souhait du Souverain Pontife sera exaucé. La Semaine de 1922 fera encore plus que son aînée pour l'union des bonnes volontés, car elle fut suivie avec plus d'intérêt et avec le souci encore plus évident d'aboutir à des résultats tangibles.
Il n'est besoin d'autre preuve que di rappeler, en finissant ces notes, l'excellent travail des "séances d'études" de la Semaine, — ■ qu'il faut distinguer des "séances générales" du soir, où furent présentés les rapports ci-haut mentionnés. En effet, les organisateurs de la Semaine de 1922 avaient cru utile de consacrer chaque matin une courte session à l'examen des réalisations pratiques obtenues au cours de l'année écoulée. C'est pourquoi les différents rapporteurs de 1921 vinrent, à tour de rôle, causer du travail accompli depuis un an. Plus que les séances générales, où il y a toujours un peu d'apparat, sans qu'il faille cependant en nier l'incontestable utilité, à cause de l'"atmosphère" qu'elles créent et des attentions qu'elles éveillent, les réunions intimes du matin, suivies d'une soixantaine de personnes au plus, ont fait du véritable travail. On y a recueilli, sur la situation scolaire, par exemple, des renseignements fort instructifs: on a commenté certaines initiatives, discuté certains projets, éclairci des points obscurs, stimulé l'ardeur de tous par l'espérance du succès entrevu: on y a fait un grand pas vers l'union efficace des forces intellectuelles du catholicisme français.
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Car, notons-le bien, il ne faudrait pas inférer de ce qui précède qu'il existe un organisme, un comité permanent si l'on veut, destiné à coordonner les efforts des écrivains catholiques. Cet organisme, si nécessaire qu'il soit, et, cette année, on a paru en comprendre mieux la nécessité, ne pouvait être constitué à pied d'oeuvre sans effaroucher beaucoup de braves gens. C'est un fait trop évident que les catholiques, un peu partout, semblent avoir peur de s'organiser . . . Et d'ailleurs, en bon diplomate, M. Bernoville et ses amis se sont toujours défendus de vouloir autre chose que de rapprocher les esprits et les coeurs. Il faudra tout de même en arriver à la constitution d'une commission centrale qui pourrait donner, sinon des ordres, sinon même des mots d'ordre, au moins des indications et des renseignements à tous ceux qui s'intéressent autrement que des lèvres à l'action catholique. Ainsi, par exemple, les deux Semaines ont traité d'action internationale, l'une à propos de Y Internationale catholique, la dernière en s'occupant d'étudier le laïcisme international. Voilà qui est très à propos. Il y a vraiment beaucoup à faire pour éclairer les catholiques étrangers à la France, et même, dirons-nous, pour recevoir du dehors et centraliser les renseignements qu'utiliseront ensuite ceux qui tiennent les positions du catholicisme à travers le monde.
Ainsi que le disait René Johannet dans un article de la Croix du 30 juin, où il fait le bilan des sessions de la seconde Semaine: "deux larges avenues s'ouvrent devant elle (la Semaine) : la première, de resserrement catholique à l'intérieur de la nation. . . Quant à. la seconde, elle conduit également à fortifier le lien catholique, mais de nation à nation, cette fois."
Sans doute, et Johannet le dit clairement, la Semaine, même en s'occupant du catholicisme à l'étranger, vise
"à servir la patrie en servant l'Eglise." Et nous ne saurions être offusqués de ce point de vue, qui paraîtrait peut-être un peu étroit. Considérons plutôt que la Semaine est une initiative "française." Cependant il reste que les catholiques canadiens-français, pour ne parler que de nousmêmes, pourraient, tout en apportant leur concours et peut-être aussi leur petite part d'expérience à ce travail d'organisation de défense catholique, retirer quelque bénéfice de cette institution.
A tout événement, et en attendant avec patience la fondation de ce comité central, qui sera vraisemblablement constitué sur le modèle du Conseil des Semaines sociales, et qui dirigera les "précieuses énergies isolées" dans l'action intérieure et extérieure, le Canada français se doit de suivre avec beaucoup de sympathie et d'intérêt les "Semaines des écrivains catholiques." La France nous est chère, d'abord. Et qui ne comprend ensuite que notre peuple, qui va chercher en France la plus grande part de sa nourriture intellectuelle, ne doive être l'un des principaux bénéficiaires du travail des Semainiers ? Les Écrivains catholiques français luttent pour la défense du catholicisme et la survivance de la civilisation traditionnelle dans leur beau pays. Catholiques et Français nous-mêmes, nous leur adressons nos voeux ardents de succès. ~ ~
Paris, S juillet 1922.
REIMPRESSIONS
Une preuve assez évidente du succès de nos livres, c'est qu'il nous faut les réimprimer. Aussi nous venons de faire un nouveau tirage de Chez nos ancêtres de l'abbé Lionel Groulx. L'exemplaire de la nouvelle édition sera vendu 35 sous, ce qui est une réduction sensible du prix de l'édition première. Nous réimprimerons également en septembre, l'Epopée du Long-Sault racontée à la Jeunesse, de Joyberte Soulanges, avec même réduction du prix primitif. Les Refrains de chez nous passeront, vers le même temps, à leur 30ème mille; et nous croyons que ce seul chiffre suffit a marquer la popularité du petit recueil.
En 1800, la population des Etats-Unis s'élevait à 5,308,000 âmes; elle est aujourd'hui de 110,000,000. Celle du Canada, d'après le recensement de 1901, se chiffrait à 5,390,000. Entre 1900 et 1921, la population canadienne s'augmente de 3,517,311 immigrants, par comparaison avec 184,000 nouveaux sujets reçus par les Etats-Unis entre 1800 et 1820. On peut donc prévoir qu'à la fin de ce siècle le Dominion, est et ouest, aura une population d'au moins 75,000,000 d'habitants. Les Canadiens français, y compris les Acadiens et les Franco-Américains du Nord- Est, compteront probablement de 20 à 25 millions d'individus, peut-être 30,000,000, si l'on se décide à faire dans le Québec de l'immigration assimilable.
Est-il possible de supposer qu'un pays arrivé à un tel développement sera encore, à cette époque, à l'état de colonie sous la tutelle d'une puissance européenne ? D'autre part, est-il raisonnable de penser que le territoire occupé par 20 ou 30 millions de Canadiens parlant le français continuera d'être "une possession" du Dominion?
D'après mon humble opinion, le Canada sera ou indépendant, ou annexé, ou associé dans une alliance impériale.
Mais l'Empire britannique existera-t-il encore hors d'Europe à cette époque relativement lointaine ? Il est permis d'en douter, à cause de l'expansion du sentiment nationaliste actuel aux Indes, en Egypte, en Afrique du Sud et ailleurs. Subsistera-t-il même en Europe, si le mouvement travailliste anglais continue sa marche vers le pouvoir et fonde, sur les ruines de la monarchie, la républi-
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que sociale démocratique ? Les deux alternatives les plus probables, pour notre pays, toujours d'après mon humble opinion, sont l'indépendance complète ou l'annexion. Et encore, l'annexion serait une solution en faveur de l'indépendance, puisqu'elle ferait des Canadiens les membres participants et égaux d'un grand état souverain, tandis qu'actuellement nous sommes tous les jours exposés aux conséquences de la politique extérieure d'un pouvoir transatlantique qui n'est responsable que devant les électeurs anglais. Ainsi, avant la fin de ce siècle l'indépendance de l'Amérique britannique, sous une forme ou sous une autre, sera un fait accompli; c'est une fatalité inéluctable dont bien peu doutent encore. L'indépendance est donc une échéance certaine. Or, il faut toujours faire provision pour une échéance; il est peu sage d'attendre au dernier moment. Les enfants qui naissent aujourd'hui, ceux qui formeront la prochaine génération, assisteront à ces événements et y tiendront un rôle. La question est donc d'actualité pour les pères qui ont le devoir d'indiquer une direction à leurs fils.
L'honneur de faire partie de l'Empire britannique comporte avec lui l'éventualité la plus redoutable pour une jeune société: la guerre défensive, l'invasion et la conquête. Le fait est certain : quand l'empire est en guerre le Canada est en guerre et toutes les dépendances abritées par l'Union Jack, sont également en guerre. La situai ion est sans doute moins dangereuse si l'ennemi est éloigné ou d'une importance secondaire, si c'est, par exemple, la Russie comme en 1854, l'Afghanistan ou le Transvaal; niais avec les Etats-Unis ou le Japon comme adversaires, c'est-
à-dire avec une puissance maritime de premier ordre, l'état de guerre aurait immédiatement pour le Canada ses conséquences les plus formidables: invasion, dislocation, annexion.
La guerre avec les Etats-Unis? Beaucoup l'ont cru et la croient encore possible un de ces quatre matins. La conférence de Washington est elle-même la meilleure preuve que cette guerre était imminente. Rappelonsnous seulement l'avertissement donné aux correspondants de journaux à Londres, l'hiver dernier, par l'ambassadeur anglais sir Auckland Geddes: que les Etats-Unis et l'Angletere s'acheminaient vers la guerre (were treading the paths that lead to war). Deucalion, dans le Daily Herald (Londres), démontra, au début de 1921, que des préparatifs se faisaient en vue d'une nouvelle guerre mondiale dans le Pacifique. Au mois de janvier 1920, l'amiral Sims commit l'indiscrétion de livrer au public une partie des instructions qu'il reçut du ministère naval américain en partant avec sa flotte pour les eaux anglaises. Le ministre lui avait dit:
Dont let the British pull wool over your eyes. We would as soon fight Britain as Germany.
L'ambassadeur américain Harvey, à la suite de M. Lloyd George, a confirmé à Londres, au banquet de la chambre de commerce donné à l'anniversaire de Washington, le 22 février dernier, la gravité de la situation avant la conférence du désarmement, en disant que celle-ci avait été convoquée in the nick of time , autrement dit, juste à temps. Ce sont des paroles sérieuses dites par des gens sérieux. Le danger était grand et nous n'en savions rien en Canada.
Peut-on dire que c'est le traité anglo-japonais qui était la cause principale de cet état d'esprit? Les raisons en sont plus profondes. Lord Salisbury les a clairement
exposées il y a une vingtaine d'années. "Quiconque, disaitil, a observé le cours de l'histoire, sait bien que les Etats du Nord ne pourront jamais être nos vrais amis, pour cette raison évidente . . . que nous sommes des rivaux dans le domaine politique et commercial. Nous envions d'occuper la même position; nous aspirons chacun de notre côté à la maîtrise des mers; nous sommes deux nations industrielles, et dans tous les ports du monde comme auprès de toutes les chancelleries, nous nous livrons concurrence." (Expansionist, N. Y.).
La maîtrise des mers ? Elle était déjà passée aux Etats-Unis qui, à la date du 1er février 1921, possédaient, suivant des états officiels publiés par les différents pays, 555 bâtiments de guerre de tout genre de moins de 20 ans d'âge construits et en construction, contre 387 à l'Angleterre. Pour les opérations, en haute mer, les Etats-Unis, ont déjà conformément à ces états, une supériorité écrasante sur la flotte britannique, en cuirassés d'escadre, en contre-torpilleurs et en sous-marins ( Dépêche au Citizen d'Ottawa, 9 août 1921):
Cuirassés Angleterre 29 unités - Etats-Unis 47
Contre-torp. Angleterre 191 Etats-Unis 318
S.-marins Angleterre 97 Etats-Unis 149
Les navires de haut bord, dans lesquels la flotte américaine est nettement supérieure — 47 contre 29 — peu- ! vent seuls traverser les grands océans qui séparent le nouveau monde de l'ancien et aller mener la lutte au loin. ! En outre, les Américains possèdent des hydravions de » bombardement capables d'aller détruire les flottes en mer à 500 milles des côtes. Eh concédant que l'amirauté anglaise pourrait leur opposer des avions aussi puissants portés sur des bâtiments construits exprès, il en partira
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toujours plus des côtes américaines pour aller à leur rencontre que les bâtiments spéciaux ne pourront en emporter des ports anglais. Il est désormais impossible à une flotte anglaise d'approcher de moins de 100 milles des rivages de Y Amérique A, à plus forte raison d'y, débarquer une armée avec ses servie 's et tout son matériel.
Quels changements depuis une douzaine d'années seulement! A l'époque où les puissances discutaient à La Haye sur la limitation des armements, l'Angleterre possédait une marine de force égale à celle que pouvait réunir la coalition des deux ou trois plus fortes marines du monde. A cette époque, le two power standard formait le credo de l'Amirauté anglaise. Hors de là point de salut.
Pour donner l'exemple de l'économie, l'Angleterre déclara à La Haye qu'elle consentait à réduire sa flotte de quelques unités; toutefois, elle voulut bien faire savoir qu'elle devait garder la "suprématie nécessaire à sa protection."
A la chambre des communes, lord Balfour affirmait que la Grande-Bretagne "était et resterait toujours la puissance navale la plus forte, en gardant les moyens de s'augmenter plus rapidement que les autres."
Ceci se passait en 1907. Or, en 1921 la place de l'Angleterre est déjà occupée par les Etats-Unis, et, sans la conférence de Washington, le Japon lui-même était en train de passer bon second. Trente-deux pour cent (32%) de son revenu pour 1921-22 étaient consacrés à l'exécution de son programme de constructions navales qui, complété en 1927, devait lui donner presque l'égalité de force avec les Etats-Unis et reléguer l'Angleterre au troisième rang comme puissance maritime.
Le 1er avril dernier, le président Harding annonçait la détermination des Etats-Unis de garder les positions
conquises. "Il faut, disait-il, que la flotte américaine devienne la plus puissante du monde et dépasse même la flotte anglaise . . . , car c'est ainsi seulement que l'Amérique sera libérée à jamais des menaces de l'étranger et que la Doctrine Monroe restera inviolable et échappera à toutes les visées des nations rapaces du vieux monde."
A quelque temps de là, la principale de ces nations rapaces du vieux monde tint une conférence avec les représentants de ses possessions d'outre-mer et il fut résolu à l'unanimité que l'empire britannique devait maintenir comme minimum l'égalité de force avec n'importe quelle autre puissance navale. Cette décision fut publiée officiellement dans le discours du trône lu par le roi en prorogeant le Parlement anglais, le 10 novembre dernier, à la veille de la réunion à Washington de la conférence sur la limitation des armements. Le 3 août précédent, dans la discussion à la Chambre des communes, du projet de construction de quatre navires de guerre du type Hood, le ministre des colonies, M. Winston Churchill, avait déclaré que le one power standard, c'est-à-dire la règle ou la théorie de l'égalité avec le plus fort pavillon, devait être l'extrême minimum à adopter. L'Angleterre relevait le gant jeté par le président des Etats-Unis. C'est pourquoi sir Aulckand Geddes put dire, en parfaite connaissance de cause, que les deux pays s'acheminaient vers la guerre.
On sait le reste. La conférancc de Washington vint, sur les propositions du gouvernement américain, consacrer la victoire anglaise, mais victoire partielle seulement, et i même peut-être victoire à la Pyrrhus, puisque l'Angleterre dut la payer de la dénonciation de son traité d'alliance avec le Japon, l'adversaire des Etats-Unis.
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Du même coup les Anglais perdent l'appui éventuel de la flotte japonaise qui serait devenue aussi forte et même plus forte que la sienne en 1927.
La limitation des armements navals, la quadruple entente dans le Pacifique écartent apparemment tout danger immédiat de guerre de ce coté, car ces décisions établissent au moins l'existence d'un désarmement moral; elles laissent toutefois subsister entière la rivalité économique tant redoutée par lord Salisbury vers 1900. Cette rivalité n'a pas cessé de grandir et par conséquent n'a pas cessé d'être dangereuse. J'en donnerai un exemple. Le charbon américain a supplanté la houille anglaise en Amérique du Sud. En 1915, les Etats-Unis avaient exporté au Brésil 648,303 tonnes de charbon. En 1920, le total de leurs exportations passait à 966,029 tonnes, soit une augmentation de 50 p. 100. D'autre part, l'Angleterre dont les mines exportaient au Brésil, en 1915, 498,340 tonnes, ne lui en a vendu en 1920 que 158,140 tonnes. Pour l'Argentine, les exportations des Etats-Unis se sont élevées en 1920 à 1,718,493 tonnes contre 786,967 tonnes en 1915. soit une augmentation de 60 p. 100. La diminution est également importante pour l'Angleterre qui, alors qu'elle exportait à l'Argentine 1,618,603 tonnes en 1915, n'a pu lui vendre en 1920 que 273,668 tonnes, environ sept fois moins. Le Times de Londres, corroborant à vingt ans de distance lord Salisbury, disait en septembre dernier:
11 The grounds of war are to befound in économie relations. The grounds of war between the United States and Japon, with the rest of the world involved, are to befound in the compétitive business of exporting to foreigh markets." Le président Wilson exprima le même avis en septembre 1919 à Saint- Louis. Voici ses paroles: "La paix? Mais, mes chers concitoyens, existe-t-il un homme ou une femme — je dirai
même un enfant — ■ qui ignore que le ferment de la guerre dans notre société moderne est la rivalité commerciale et industrielle ? La guerre mondiale a été une guerre commerciale et industrielle, non une guerre pour un but politique. Le motif de l'Allemagne en provoquant la guerre qui vient de finir, résidait dans la crainte que ses rivaux n'obtinssent l'avantage sur elle, et la raison pour laquelle certaines autres nations se sont jetées dans la guerre contre l'Allemagne, c'est qu'elles redoutaient que celle-ci ne prît l'avantage sur elles. Le motif de la jalousie, le motif de la haine profonde qu'on se portait se trouve dans la rivalité agressive et effective des nations dans le domaine de l'industrie et du commerce." (Voir: Ottawa Citizen, 23 août 1921).
Cette rivalité existe, comme chacun le sait, entre les Etats-Unis et le Japon d'une part, principalement en Chine et en Sibérie, et d'autre part entre l'Angleterre et les Etats- Unis dans toutes les parties du monde.
Au cours d'une étude sur les conséquences de cette rivalité grandissante, M. Norman Angell écrivait récemment dans la New Republic, de New- York, que la guerre entre les Etats-Unis et l'Angleterre demeure une open possibility. C'est une corroboration de l'opinion de sir Auckland Geddes, citée plus haut. De son côté M. Peter Leckie, un socialiste d'Ottawa, qui a publié une brochure intéressante sur les causes économiques de la dernière guerre, terminait un article dans le Western Clarion du 16 décembre 1920 intitulé: The coming war with America , par cette conclusion: "Je ne serais pas surpris que la guerre avec l'Amérique eût Heu, et dans ce cas, la France, suivant mon opinion, se rangerait aux côtés des Etats-Unis." Or, selon l'amiral i Fournier, les bases navales françaises de l'Atlantique balancent les bases navales anglaises. Aucun marin, dit-il, ne peut ignorer que, dans une lutte pour la maîtrise
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de l'Atlantique ou entre la flotte britannique et une flotte rivale au moins équivalente en unités de combat, le cadre de nos bases navales, selon qu'il donnerait alors son appui et la libre disposition de nos ressources à l'un des belligérants, deviendrait pour celui-ci le facteur décisif de sa victoire." Cette révélation de l'ancien amiralissime français perce à jour, aux yeux du monde, la tactique des Anglais pour obtenir l' affaiblissement de la France, pendant qu'eux resteraient, suivant la formule chère à lord Balfour, les plus forts sur mer, "en gardant les moyens de s'augmenter plus rapidement que les autres."
Comment serait accueillie en Canada l'éventualité d'un conflit entre l'Angleterre et les Etats-Unis, ou entre l'Angleterre et la France, ou avec les deux ?
Nous connaissons l'état de l'opinion anglo-canadienne à l'égard des Etats-Unis. Sait-on généralement dans la province de Québec qu'en cas de guerre avec l'Amérique nos concitoyens anglais refuseraient de marcher? C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ceux qui lisent le Star de Montréal ont dû remarquer ce passage dans une lettre de M. Albert Carman, le correspondant attitré de ce journal à la conférence de Washington, publiée le 26 novembre dernier: "Une entente anglo-américaine sur les armements navals nous garantirait contre la seule guerre propre à amener notre ruine. Une guerre entre le Japon et les Etats-Unis nous mettrait dans un péril extrême avec ou sans l'alliance. L'Etat de neutralité offrirait pour nous des difficultés et des dangers à chaque instant. L'alliance elle-même n'ajoute rien à ces dangers, puisqu'elle nous relève de l'obligation de combattre les
Etats-Unis — • which we would never , never do — et elle contribue à assurer la situation de l'Angleterre dans les Indes et en Australasie." Deucalion , déjà cité, affirme dans le Daily Herald (Londres), au début d'avril 1921, que si la Grande-Bretagne appuie le Japon contre l'Amérique, le Canada et l'Australie se sépareront aussitôt de l'empire. M. Steed, le rédacteur en chef du London Times, que nous avons entendu à Montréal cet hiver, est convaincu qu'en cas de guerre entre le Japon et les Etats-Unis, les colonies anglaises seront entraînées à lier partie avec la république anglo-saxonne. M. Ewart, l'éloquent avocat de l'indépendance du Canada, terminait un article sur 1j traité anglojaponais dans la Canadian Nation (avril 1921), par ces paroles comminatoires: "Canada' s interests are bound up with those of the United States. If, in disregard with those interests, the United Kingdom maintain its alliance with Japan, Canada must plainly assert that not that way can she proceed." Sur la même question le Toronto Star, du 28 mai, a ceci à dire: "It is Canada1 s suprême interest that friendship with the United States shall forever be the corner stone of British policy."
L'intérêt suprême du Canada se trouve dans l'amitié des Etats-Unis! Cela veut dire qu'il n'y en a pas d'autre de supérieur à celui-là, pas même le salut de l'empire britannique. Cette précision est apportée par le Standard de Kingston, qui demandait au gouvernement anglais de rayer dans le traité japonais la stipulation par laquelle l'empire, ou l'une quelconque de ses parties, s'engage à venir en aide au Japon en cas de guerre. Il y a deux raisons pour cela, dit ce journal: la première, c'est que les Canadiens ne s1 estimeront pas engagés par cette convention; et la seconde, parce que l'existence de l'empire serait mise en danger. Mais même dégagé expressément de cette
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convention, le Canada devrait encore se considérer lésé, d'après le Star, de Toronto, qui conlut en ces termes: "The renewval of the Anglo-Japanese alliance, even with Canada expressly excluded from it — as she must and would be — could but be regarded in this country as a considérable draw back and détriment in connection with our own suprême foreign interest.,} Le Globe (Toronto) du 3 mai 1921, après avoir constaté que les hostilités entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, comme conséquence du traité japonais, feraient du Canada le théâtre des principales opérations sur terre, que le sang canadien coulerait à flot et que nos femmes et nos er f ants seraient soumis à toutes les horreurs des guerres modernes, recommande que dans la modification du traité on fasse savoir sans équivoque au Japon, qu'en cas de guerre avec les Etats-Unis, l'empire britannique avec toutes ses possessions se tiendra à l'écart.
Dans l'Ouest on est tout aussi catégorique.
A Londres, au mois de juin dernier, notre premier ministre a nettement fait comprendre au gouvernement anglais que le Canada est résolu à n'adhérer à aucune convention impériale qui compromettrait la cordialité de nos relations avec les Etats-Unis. Notre représentant a fixé le principe que dans toute question surgissant entre le Canada et les Etats-Unis l'avis du gouvernement du Dominion doit prévaloir à Londres. En commentant cette attitude, le Citizen (Ottawa) du 27 juillet constate que la politique énoncée par M. Meighcn porte officiellement pour la première fois à la connaissance du monde entier que notre pays est une puissance nord-américaine. "Un fort lien sentimental rattache le Canada au Royaume-Uni, ajoutet-il, et il n'y a pas de raison pour que ce lien soit brisé jamais; mais les liens crées par les intérêts communs (avec
l'Amérique) ont une influence très considérable sur te cours des affaires humaines."
Constatons que, suivant l'opinion anglo-canadienne, les droits de la couronne britannique sur le Canada se sont mués en simple lien sentimental, qui apparaît bien aléatoire en regard de cet autre lien qu'on appelle hardiment our own suprême foreign interest: les Etats-Unis.
L'opinion anglo-canadienne, qui ne représente pourtant que 50 p. 100 de la population du Dominion, déclare qu'elle livrera ce pays aux Américains plutôt que de le défendre.
J'adjure mes compatriote? de prendre acte que le Traité de cession de 1763 au roi d'Angleterre est tombé en caducité, par rapport du moins à nos relations avec les Etats-Unis.
Il n'est que temps que le Canada français fasse savoir qu'il ne reconnaît pas aux autres parties de la Confédération, le droit de disposer de lui sans son consentement, ni de le dépouiller, contre sa volonté, de la protection britannique. Comme au temps de Cromwell, les sujets catholiques du roi, groupés principalement dans l'est du pays, se verront peut-être forcés un jour d'imiter la conduite des Irlandais demeurés fidèles à leur souverain légitime contre les Roundheads et les séditieux du Long-Parlement. Quoi qu'il en soit, la situation est nette: en cas d'hostilités avec les Etats-Unis, le Canada anglais ne marchera pas.
Cependant, quand l'Anglererre est en guerre le Canada est aussi en guerre. Tout pays arborant l'Union Jack devient de droit l'objectif des coups de l'ennemi. Les Américains mettraient aussitôt la saisie sur nos biens situés dans leur
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territoire, sur nus vaisseaux ancrés dans leurs ports; s'empareraient de nos expéditions en mer, et nous ne pourrions échapper à l'invasion qu'en abaissant le drapeau anglais sur Rideau-Hall et en proclamant notre indépendance, prélude de l'annexion.
Mais si les Anglais du Canada sont déterminés à faire cause commune avec les Etats-Unis, par raison d'intérêt, leur attitude est toute différente à l'égard des nations européennes. Contre tout le reste du monde, l'empire britannique est un et indivisible. Consultés, l'été dernier, dans la question de Silésie, dans celle du condominium franco-anglais des Nouvelles-Hébrides, dans la question du Pacifique, celle de l'Extrême-Orient, etc, les représentants des Dominions se sont trouvés d'accord avec le point de vue anglais. Du reste, il ne peut en être autrement, avec l'unité diplomatique exigée par les autorités impériales, comme l'a expliqué M. Lloyd George, le 14 décembre 1921, à la Chambre des communes, à propos du traité irlandais. Les voies diplomatiques des Dominions resteront les voies diplomatiques du gouvernement anglais avec son département des affaires étrangères et ses ambassadeurs. Et M. Lloyd George a ajouté: "It is impossible that it could be otherwise. That has been accepted by ail the dominions.' x
L'unité d'action, l'égalité de responsabilité est le nouveau dogme des pays britanniques dans la conduite des affaires extérieures, tel qu'il ressort des déclarations du premier ministre anglais à la conférence de juin, et plus récemment à la Chambre des communes (14 déc. 1921): ilThe dominions, since the war, hâve been given equal right with Great Britain in control of the foreign policy of the Empire. Thèse rights were won by the aid they gave lis in the great ivar. . . "
11 The control of foreign policy is now invested on the Empire as a whole. That is the new fact. Joint control means joint responsibility.^
Ainsi se trouve accomplie, comme malgré nous, une des trois alternatives prévues dans l'évolution politique du Canada: l'association ou l'alliance impériale, sorte de fédération ou commonwealth sans constitution écrite.
Mais comme une alliance ne peut exister qu'entre égaux, il s'ensuit que l'alliance impériale elle-même nous fait participer à la souveraineté en commun avec toutes les autres dépendances de l'empire.
De toute façon donc, le Canada s'achemine rapidement vers l'indépendance sous une forme ou sous une autre, comme je l'ai dit au début. En Angleterre, on le comprend et on l'admet sans difficulté. On y est revenu à l'opinion des Bright et des Cobden. Le Manchester Guardian, à la date du 7 novembre 1919, reconnaît que les Dominions sont maintenant en fait des républiques sous le protectorat anglais. S'ils décidaient de se séparer complètement de l'empire, on ne ferait en Angleterre aucune opposition à leur volonté. La Pall Mail Gazette du 18 janvier 1921 déclare que les Dominions sont aujourd'hui, sous tous rapports, émancipés de la tutelle impériale. Chacune de ces grandes colonies est maîtresse de sa destinée et son association à l 'empire peut être maintenue ou rompue suivant sa volonté. L'adhésion des Dominions au Commonwealth britannique est absolument volontaire. M. Bonar Law, chancelier impérial, a reconnu à la Chambre des communes (30 mars 1920), dans la discussion du projet de loi sur l'Irlande, que l'union des Dominions avec l'empire dépend d eux-mêmes, et que s'ils désirent jamais se retirer, on ne cherchera pas à les retenir de force. Le régime autonome
{Dominion Home Ride) leur reconnaît le droit de choisir eux-mêmes leur destinée.
Lorsque la délégation nationaliste du Sud-Africain, ayant à sa tête le général Hertzog, est allée en 1919 demander à M. Lloyd George de la faire entendre au Congrès de la paix, le gouvernement britannique n'a pas fait d'objection sur le fond, mais a simplement répondu qu'il ne reconnaissait qu'au parlement de l'Union sud-africaine le droit de parler pour le peuple sud-africain. Discutant l'attitude que devait prendre l'Australie à la conférence impériale, M. Hughes, premier ministre délégué, déclara, avant de s'embarquer pour l'Angleterre (avril 1921), que son pays y figurerait comme état indépendant muni de tous les pouvoirs de l'autonomie gouvernementale.
Au Canada, YEvening Journal (Ottawa), organe officieux du parti conservateur dans la capitale, publiait, à la date du 20 décembre dernier, que le régime autonome {Dominion status) comporte l'indépendance. Le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Sud-Africain sont des nations indépendantes. Toutes et chacune pourraient demain sortir de l'Empire, sans opposition de la part du gouvernement anglais. Une guerre civile pourrait éclater dans la colonie pour empêcher ce mouvement mais les autorités anglaises n'interviendraient pas. L'association impériale, pour être puissante, n'en est pas moins purement volontaire. Sir Robert Borclen, dans une conférence à l'université de Toronto (7 octobre 1921), nous apprend que la nomination du gouverneur général du Canada doit préalablement recevoir l'approbation du gouvernement fédéral. Ce fait a été confirmé dans une lettre de M. Lloyd George, en date du 13 décembre, lue devant le Dail Eireann par M. Griffith.
Nous sommes loin des jours de lord Metcalfe qui gouverna seul durant neuf mois sans ministère. On mesurera le chemin parcouru en se rappelant ce qu'écrivait le Daily News, de Londres (2 déc. 1920), à l'occasion du retour en Angleterre du prince de Galles, sur la fonction des gouverneurs généraux envoyés aux colonies. "Leurs fonctions sont de pure forme, disait ce journal, et l'on se demande si elles pourront être conservées encore longtemps, toutes limitées qu'elles sont." Il y a juste deux ans, les libéraux du centre de l'Ontario, réunis en congrès, adoptaient, le 21 janvier 1919, deux résolutions affirmant le droit du Canada à l'indépendance diplomatique :
"Dans toute assemblée où les nations du monde se trouveront réur ies en conférence le Canada y sera représenté de droit et par des délégués accrédités sur un pied égal aux (autres délégués présents.
"Dans l'élaboration des traités le Canada devra avoir lie droit de négocier directement avec les autres pays."
Il résulte des faits et des déclarations ci-haut rapportés
lue l'intérêt est bien réellement le mobile des actions des
jiommes et des Anglo-Canadiens en particulier, et que ce
l'est pas eux qui tireront le dernier coup de canon pour
défense des droits de la couronne anglaise sur ce pays.
l'is n'en font point mystère, comme on l'a vu. Placés entre
[obligation onéreuse de défendre le drapeau anglais contre
îs Etats-Unis et la rupture du lien britannique, ils opte-
mt pour la rupture.
Cette rupture aurait des conséquences sérieuses pour Canada français, sûr de voir disparaître les garanties
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énoncées dans la loi impériale de 1^67 qui perdrait toute sanction par le fait.
Les Anglais ne s'embarrassent point de ce scrupule. Ils n'ont pas l'air de se douter que la province de Québec aurait son mot à dire dans la question. Ils ne pensent qu'à leurs intérêts. Eh bien, pensons aussi aux nôtres. La perte de la protection du parlement britannique nous mettrait automatiquement à la merci d'une majorité hostile et qui s'est montrée, partout où elle avait la force, dure pour nos compatriotes de sang français.
Notre intérêt est de nous prémunir contre cette éventualité. La rupture du lien britannique ayant, en droit, rendu à notre race, à la Nouvelle-France sa liberté d'action, à quel parti se décidera-t-elle ?
A mon avis, elle devra chercher son salut dans une séparation politique, à l'amiable, avec l'Ouest cosmopolite et rUlster ontarien, préparée par une entente cordiale avec l'élément irlandais et les populations plus homogènes de l'Est maritime.
Wilfrid Gascon.