‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 127 sur 175 · CHANSON DU PAYS · texte numérisé non relu

CHANSON DU PAYS

Poème inédit

Uonde brille comme un miroir, Où Voeil divin aime à se voir; Le ciel est pur comme un lac pâle.

La nuée a des tons d'opale, Et les monts d'ardentes couleurs; Les parfums des vallons en fleurs Inondent la route et V espace:

C'est l'âme du pays qui passe ! . . .

Derrière la verte forêt L'infini du ciel apparaît, Et l'immensité se déroule Comme une intarissable houle...

Sur les rivages où tout dort Passe le large vent du nord, Le grand vent rigoureux et libre:

C'est l'âme du pays qui vibre ! . . .

Quand juillet reparaît enfin, On voit dans les sillons sans fin Onduler les moissons fécondes, Ployant sous leurs parures blondes ; Océans d'or, fleuves d'épis !

Du fond des coteaux assoupis Monte une voix qui nous enchante:

C'est l'âme du pays qui chante ! . . .

l'action française

Le dimanche, dès le matin, Au loin, au loin, Vécho lointain Apporte une rumeur sublime, Qui s'envole de cime en cime, Et qui , sous le chaste ciel bleu, Célèbre la gloire de Dieu, Dans une douceur infinie:

C'est Vâme du pays qui prie ! . . .

Mais quand novembre, mois des morts, Chargé de deuils et de remords, Revient frapper à notre porte, Suivi de la triste cohorte, Du sein des champs, du sein des flots, S'élèvent de larges sanglots, Et le glas résonne à cette heure:

CJest Vâme du pays qui pleure ! . . .

Blanche Lamontagne-Beauregard.

Des continents et des océans séparent File de France, communément appelée Maurice, du pays que Pierre Boucher, dans son livre dédié à Colbert, dénommait ainsi: "La Nouvelle France, vulgairement dite le Canada."

Entre les destinées de l'immense territoire conquis sur les Peaux-Rouges et celles de la petite île trouvée déserte au fond de la Mer des Indes, il y a cependant plus d'une analogie.

L'Ile de France et la Nouvelle-France sont les filles de la même Mère et ont reçu le même baptême. Elles sont nées de l'apostolat civilisateur pour lequel la France et l'Eglise ne faisaient qu'un.

1 Note de la rédaction :

On inaugurera prochainement à Québec une statue à Pierre Boucher. Un descendant de l'illustre ancêtre, M. Anatole de Boucherville, descendant lui-même d'une branche de la famille émigrée à l'île Maurice, assistera à l'inauguration au nom des de Boucherville de Maurice et de France. M. Anatole de Boucherville raconte ici lui-même, et l'on verra de quelle façon émouvante, l'histoire de sa petite patrie et de sa glorieuse famille. U Action française est heureuse de publier ces pages d'un écrivain qui a si noblement continué la gloire et les traditions de sa lignée. Voici, du reste, quelques notes biographiques que veut bien nous fournir sur M. Anatole de Boucherville, un de ses parents canadiens :

"Créé par le Pape Léon XIII, chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand et décoré de la croix de Pro pontifice et ecclesia, l'un des principaux fondateurs de l'Union catholique de l'île Maurice dont il fut le président, inspecteur en chef des écoles catholiques, membre du conseil d'éducation, fondateur de la société d'Émulation intellectuelle de la colonie, membre de la société de géographie de Paris, fondateur et directeur du Journal du Soir, fondateur et directeur de la Croix du Dimanche et directeur jusqu'à juin dernier de Croix et Patrie; ancien président de la société Saint- ) Vincent de Paul de Curepipe, fondateur et président du cercle d'études et de conférences de l'union catholique, ancien assistant-secrétaire du [gouvernement colonial, puis conseiller municipal de Port Louis, etc., lEn im mot c'est une des plus belles, des plus h? ni es intelligences de l'île Maurice, pour ne pas dire la plus belle; âme généreuse, cœur dévoué aux plus grandes et aux plus nobles causes, comme l'est Y Action française hn Canada".

150 l'action française

Lorsqu'un officier français, en 1721, prit possession do l'Ile que les Hollandais avaient appelée Mauritius et abandonnée, il lui imposa le nom d'Ile de France et fit ériger sur le rivage une grande croix, sur laquelle étaient gravées des fleurs de lys, suivies d'une inscription se terminant ainsi:

Tubet Gallia hic stare crucem.

La France voulait, ordonnait que le christianisme implanté là, sous son égide, fût indéracinable.

En Amérique, comme Ta si bien exposé M. l'abbé Groulx dans la conférence qu'il a faite en Février, à Paris, à la corporation des Publicistes chrétiens, la force française ne s'est établie que pour servir le catholicisme.

Il n'est pas besoin de rappeler ce que l'Eglise a fait, non seulement pour le Canada, mais pour l'Amérique entière. Son oeuvre à l'Ile Maurice ne pouvant guère être connue ici, nous allons l'esquisser.

Dès que s'établirent les premiers colons, des missionnaires lazaristes leur furent envoyés. Des concessions de terres leur ayant été octroyées, ils concoururent au défrichement et à la mise en culture du pays, et furent assurés de ressources pour les besoins du culte. En 1792, l'administration locale, voulant singer ce qui s'était fait en France, décida de prendre possession de ce que Ton appelait les terres curiales et de mettre à la charge de l'Etat l'entretien du clergé et l'assistance aux pauvres. Le nouvel état de choses ayant été régularisé par un concordat, un budget du culte fut établi.

Lorsque l'Angleterre s'empara de l'île en 1810, il fut stipulé dans l'acte de capitulation que la colonie conservait ses lois, sa religion, sa langue, de sorte que le système concordataire fut maintenu . Il est encore en vigueur.

Le clergé n'a pas eu seulement à pourvoir aux besoins spirituels de la communauté chrétienne constituée par les colons. Il était appelé à évangéliser les Africains introduits au moyen de la traite pour les besoins de l'agriculture et de l'industrie. Autant que son insuffisance numérique le lui a permis, il a donné aux malheureux esclaves des notions de religion et de morale. Mais lorsque l'affranchissement est arrivé, il restait mie oeuvre immense à accomplir. Heureusement un missionnaire de la Congrégation du St-Esprit (dont le procès en béatification se poursuit), le Père Laval , entreprit de christianiser cette population. Il forma des catéchistes, multiplia les chapelles rustiques, se fit tout à tous; et il eut des émules et des successeurs, de sorte que toutes les classes d'origine africaine sont aujourd'hui catholiques. Les prosélytes qu'ont faits les ministres protestants sont en très petit nombre.

Les classes supérieures n'ont pas été négligées. Des ecclésiastiques d'un grand mérite ont fortifié chez elles la foi et la piété et la religion est en honneur chez toutes les familles respectables.

Le clergé a été et est grandement aidé par des congrégations religieuses vouées surtout à l'enseignement, mais il est trop peu nombreux. La difficulté de le recruter au dehors a décidé l'évêque actuel, Mgr Murphy, à créer un Séminaire. Un certain nombre de jeunes Mauriciens s'y préparent déjà au sacerdoce.

Un autre apostolat s'impose, celui dont a besoin la population indienne, qui forme les deux tiers de la population totale de l'île. Plus ou moins déracinée de ses croyances et de ses traditions, elle arrivera, si elle ne devient pas chrétienne, à ne plus connaître de frein moral. Convertir les adultes est presque une impossibilité, mais on préparerait un meilleur avenir au moyen d'écoles, qui

seraient en partie agricoles et industrielles, d'orphelinats, de salles d'asile, de patronages, d'oeuvres charitables et sociales. Les bonnes dispositions des Indiens sont mar-, quées par ce fait que, tout en restant païens, ils vont nombreux au tombeau du Père Laval, pour demander des grâces, des guérisons.

Bien que l'on rencontre çà et là des mosquées, des temples hindous, et aussi des églises protestantes , la colonie est, comme le Canada, profondément catholique. L'arbre de la Croix étend ses rameaux, répand sa bienfaisante influence même sur ceux qui ne savent pas quels fruits de vie il produit.

Et, de même aussi que le Canada, le pays est resté foncièrement français. Il l'est par les sentiments, la mentalité et surtout par la langue; non seulement on ne parle que le français dans les classes cultivées, mais le patois qui est pour la masse de toute origine une monnaie courante d'échange, est dérivé du français. Malgré les persévérants efforts tentés pour l'implantation de l'anglais, cette langue ne sert qu'à des usages officiels. Tous les voyageurs qui ont passé à Maurice ont ratifié cette définition donnée par un Gouverneur: une Colonie française administrée par des Anglais.

De même donc que les Canadiens, les Mauriciens sont restés fidèlement attachés à leur patrie d'origine. Ils ont même réussi à faire, dans une certaine mesure, partager leurs sentiments à des populations de provenance étrangère. Il est vrai qu'ils n'ont pas eu, comme les Canadiens, à soutenir, pour la défense de leur patrimoine national, des luttes héroïques, qu'ils n'ont été en opposition avec aucun autre groupement européen important, la plupart des Arglais, venus comme fonctionnaires ou pour gagner de l'argent, n'ayant été que des oiseaux de passage. Mais

l'absence d'institutions représentatives, d'organisation politique les a mis dans des conditions d'infériorité. Maurice, est une "Crown colony" et le régime autocratique permet au Gouverneur, on l'a vu dernièrement, de supprimer aussi bien la liberté de la Presse que celle de la parole.

Aux points de ressemblance si frappants qui invitent le majestueux Dominion à tendre à la petite île lointaine une main amie s'ajoute un trait-d'union familial. Des familles de l'Ile Maurice sont apparentées, de même que des familles de France, à un groupe important de familles canadiennes et revendiquent avec lui l'honneur de descendre de Pierre Bon cher, à qui un si juste hommage va être rendu.

La transplantation, à si grande distance, d'un rejeton de l'arbre canadien-français, mérite d'être expliquée.

Louis René Boucher de Boucherville, petit-fils du fils aîné de Pierre Boucher, était entré à 12 ans, en 1748, au Service du Roi, en qualité de cadet, dans la compagnie de la marine détachée du Canada. En 1752 il fit la campagne de la Belle-Rivière et l'année suivante, envoyé en Acadie, il y resta jusqu'à la prise de Beauséjour, où il fut blessé d'un éclat de bombe. Nommé enseigne en second en 1755, il fit les campagnes des deux années suivantes et reçut le brevet d'enseigne en pied en 1757. L'année d'après il fut envoyé à l'Ile Royale, sous M. de Boishébert. Il revint ensuite à Québec où il prit part à la bataille du 13 septembre 1759. Il y fut blessé et fait prisonnier.

Libéré ou évadé, il ne voulut pas rester dans un pays qui lui était cher, mais qui avait passé sous la domination anglaise, et il se rendit en France. Embarqué à Bordeaux il eut la mauvaise chance, le vaisseau sur lequel il se trouvait

154 l'action française

ayant été pris par un croiseur anglais, do devenir de nouveau prisonnier et d'être emmené à Plymouth. Au moyen d'un échange il put rentrer en France. Le traité par lequel la France abandonnait le beau domaine qu'elle devait à l'énergie et à l'héroïsme de ses fils ayant été signé, Louis René de Boucher ville fut averti par l'ambassadeur d'Angleterre à Paris qu'il avait à retourner au Canada, sous peine de voir confisquer le patrimoine qu'il y possédait. Il n'hésita pas à répondre qu'il sacrifierait tout plutôt que de cesser d'être Français. La création d'un régiment des îles de France et de Bourbon ayant été décidée en 1766, il y fut incorporé avec le grade de lieutenant. Ce régiment n'était pas destiné à tenir garnison; il devait prendre à la guerre maritime une part active. M. de Boucherville fit dans la Mer des Indes de nombreuses campagnes et, en 1772, il était nommé capitaine et commandant de la 8ème compagnie.

En 1775, ayant pris part à 69 combats où il avait, à deux reprises, reçu de graves blessures, il reçut la croix de Saint-Louis. Ayant atteint sa 41ème année, il voulut se créer un foyer et épousa à l'Ile de France une jeune fille de 15 ans, Mlle Drouet. De cette union devaient naître neuf enfants. La plupart se sont mariés et ont laissé de nombreux descendants.

Ce mariage ne devait pas être le terme d'une carrière déjà glorieuse. En 1782 le capitaine de Boucherville s'embarqua avec le 4ème bataillon de son régiment pour aller combattre dans l'Inde sur l'escadre commandée par le Bailli de Suffren.

Les Anglais, ayant compris que l'Ile de France était la clef de l'empire de l'Inde, organisèrent une expédition colossale pour s'emparer de la petite île qui n'était défendue que par une poignée de soldats et quelques volontaires.

Après que le célèbre combat du Grand Port eut couronné une belle épopée maritime, le général Decaen dut capituler, mais jamais capitulation — ■ Napoléon lui-même l'a déclaré — ne fut plus glorieuse. La garnison était rapatriée avec les honneurs de la guerre et la conservation de leurs lois, de leur langue, de leur religion, de tous leurs biens, était assurée aux habitants. Agé alors de 75 ans, entouré d'une grande famille, M. de Boucherville dut se résigner à voir flotter le drapeau sous lequel il n'avait pas voulu vivre. Mais le Gouverneur, Sir Robert Farquhar, l'entoura des plus grands égards et lui demanda de conserver le poste de Commandant de la Rivière Noire, quartier où se trouvaient ses propriétés.

M. de Boucherville vécut quinze années encore et s'éteignit le 14 Octobre 1825, à l'âge de 90 ans. Le journal semi-officiel de l'époque lui consacra une longue nécrologie. Après avoir rappelé sa carrière héroïque, il a tracé de sa personne et de son caractère cette peinture touchante:

"M. de Boucherville était remarquable par une taille avantageuse, par son attitude vraiment militaire. Il l'était également par la politesse de son langage et de ses manières, par une simplicité de moeurs et une franchise naturelles au pays de sa naissance. La sérénité de son âme se reflétait sur tous ses traits. Accoutumé à braver l'ennemi en face, il eût craint d'offenser un enfant. Il se présent ait avec cet air tranquille, cette noble assurance d'un guerrier qui sait qu'il est né pour servir son pays et son roi et que son devoir est de mourir pour eux. . . " 1

1 Les détails biographiques qui précèdent ont été puisés dans l'Histoire, encore inédite, de Pierre Boucher et de sa descendance, œuvre de longue patience et de conscience scrupuleuse, entreprise par M. Louis Dugas, de l'Isère. Arrière petit-fils par sa mère, née de Boucherville, de Louis-René, M. Dugas a eu notamment pour collaborateur M. Montarville de la Bruère, directeur des Archives publiques du Canada.

L56 l'action française

Bien digne de devenir à non tour un grand arbre était donc le rameau détaché du tronc si solidement implanté par Pierre Boucher dans le sol de la Nouvelle France.

L'ambiance (Tune colonie dite de la Couronne — titre qui devrait être un honneur e1 qui n'a rien d'honorable, a été naturellement moins favorable au développement de la race que la terre où un peuple homogànc a pu vaillamment lutter pour ses foyers et ses autels. Mais, qu'ils soient Mauriciens ou Canadiens, les descendants de Pierre Boucher ont ceci de commun avec leurs cousins demeurés au vieux pays qu'ils sont presque tous restés fidèles à la religion et à la patrie. Unis, même si l'immensité des océans les sépare, dans l'hommage qui va être rendu à leur admirable ancêtre, ils démontreront que le sang est plus fort que l'eau.

Mais ce n'est pas seulement l'union d'une famille qui sera solennellement consacrée. C'est de tous les Canadiens français que nous attendons qu'ils considèrent les Mauriciens comme des frères. Ils voudront sympathiser aux aspirations de l'île lointaine. Le petit peuple jeté par la force hors de sa voie, et qui ne peut que languir et dépérir sous un régime anormal, a tressailli lorsqu'il a entendu les premiers hommes d'Etat du monde proclamer le principe de self détermination, le droit qu'a toute communauté de vivre sa propre vie. Il a tendu les bras vers la France et lui a crié: "Je suis de votre sang, reprenez-moi!"

Des voix autorisées, en France, ont fait écho à oe< appel. Au Sénat, un discours éloquent a été prononcé par M. Réveillau d, un des historiens du Canada. De nombreuses municipalités, des Chambres de Commerce ont appuyé la demande. D'excellents articles, dans les revues, les journaux les plus influents, des conférences en ont démontré le bien fondé. Mais le Gouvernement de la République

ne s'est pas encore décidé à agir. Il attend que d'autres questions soient résolues. Ne serait-il pas d'une meilleure politique de mettre sur le tapis toutes les difficultés pendantes et de faire disparaître pour l'avenir tous les sujets de mésintelligence, de froissement ?

L'opinion publique , au Canada, est à la fois éclairée et modérée. Elle serait d'un grand poids, tant en France qu'en Angleterre.

L'intérêt porté par les Canadiens à la petite sœur des Tropiques mettrait au coeur de celle-ci une gratitude ineffaçable.

Anatole de Boucherville.

Page 1