‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 163 sur 175 · LES LIVRES · texte numérisé non relu

LES LIVRES

C'est un fort volume de plus de trois cent cinquante pages, enrichi de vingt gravures, qu'offre au public M. l'abbé Elie Auclair. Je n'ai pas à présenter l'auteur; depuis plus d'un quart de siècle il signe des articles pleins de verve et des livres d'une lecture facile et instructive: son nom est populaire chez tous ceux qui lisent. Il s'est acquis une place enviable parmi nos journalistes et nos écrivains: il est membre de la Société Historique de Montréal, membre de la Société Royale du Canada, directeur de la Revue canadienne depuis 1908, rédacteur de la Semaine religieuse depuis 1900, docteur en théologie et en droit canonique...

C'est l'histoire des cinquante premières années d'une communauté canadienne qu'il livre à la publicité. L'ouvrage est précieux à plus d'un titre.

Il révèle un écrivain délicat. La délicatesse suppose l'art de façonner avec adresse un chapitre, un livre. Ce n'est pas un mince avantage que de savoir, avec des matériaux de toutes sortes, élever un monument qui plaît à l'oeil par son ensemble et la belle harmonie de ses lignes. La délicatesse suppose aussi du tact pour juger les personnes. Elle est inséparable de la douceur, de la charité. L'auteur sait nuancer ses jugements. Son bon coeur lui fait voir le bon côté des choses et si, quelquefois, il décoche une flèche, il a eu soin, auparavant, d'en émousser la pointe. C'est toujours cette délicatesse qui nous vaut ces façons

ingénieuses de dire les choses, ces pages fines et subtiles qu'on rencontre dans Y Histoire des Soeurs de Sainte- Anne.

M. l'abbé Auclair est un écrivaun sensible; il a une âme d'artiste qui vibre devant les grandes choses et les grands spectacles de la nature. Il voit l'oeuvre admirable accomplie en Amérique par nos communautés de femmes et il s'écrie: "Après nos curés et nos missionnaires, ce sont nos modestes et dévouées petites soeurs canadiennes, quels que soient d'ailleurs leurs noms, qui ont jeté, depuis le règne du grand évêque, et qui jettent de l'Atlantique au Pacifique, et des régions arctiques au golfe du Mexique, partout, en bonne terre, et aux quatre vents du ciel, la fière semence de la foi au Christ par le verbe de France!"

Plus loin il traduit l'émotion d'une première profession religieuse au couvent de Vaudreuil: "Et les religieuses entonnèrent le beau psaume "Je me réjouis dans le Seigneur — Lœtatus sum in Domino" qu'elles chantèrent en deux choeurs, alternativement, en se rendant à l'église. Un enfant de choeur, portant la croix, ouvrit la procession. Venait ensuite le clergé. Puis s'avançaient, graves et émues, les cinq professes, tenant en main, allumé, un cierge qu'ornait une couronne de fleurs blanches. Chacune avait à sa droite une dame d'honneur et à sa gauche un enfant qui portait, dans un plateau, le voile, la croix et l'anneau. Les autres Soeurs fermaient la marche.. Les cloches sonnaient à larges volées et la foule des fidèles se pressait aux abords de l'église. Vraiment, ce spectacle était beau et impressionnant. ' '

La belle nature canadienne à Vaudreuil, à Rigaud, à Lachine l'émeut jusqu'aux larmes et dans un langage poétique il sait rendre les impressions de son âme.

M. l'abbé Auclair est un écrivain abondant, mais toujours correct. Que de fois à peine sortis d'une fête ou d'une

352 l'action française

manifestation religieuse grandiose, nous en lisons un rapport vivant et fidèle dans une revue. Aujourd'hui il nous donne trois cent-cinquante pages de lecture pour une histoire de cinquante ans, chez des religieuses, où l'habitude de la vie est d'une régularité et d'une monotonie déconcertante. Mais l'écrivain est riche en expressions et en tours de phrases. Il a tant écrit, depuis vingt-cinq ans, que sa phrase coule maintenant, abondante, variée, pittoresque, correcte toujours, sans effort apparent, avec le charme endormeur d'une source sous bois.

Ecrire la vie d'une communauté religieuse c'est faire un chapitre de l'histoire de l'Eglise. Et, de ce chef, l'ouvrage de M. Auclair a sa place à côté de ceux des abbés Casgrain et Faillon. On ne pourra jamais trop dire les fruit de dévouement et d'esprit de sacrifice mûris sur l'arbre gigantesque de l'Eglise catholique. Un journaliste à l'ânct profondément religieuse et canadienne nous a révélé des prodiges de grâces dans son Canada Apostolique, et cela pour la seule Eglise du Canada. A son tour, M. l'abb Auclair écrit l'histoire d'une âme et l'histoire d'une oeuvre.

L'histoire d'une âme: c'est celle d'une institutrice de Vaudreuil, Marie-Esther Sureau dit Blondin. Éprise d désir de propager l'instruction dans les campagnes et de j soulager les pauvres, elle ouvre son coeur aux autorités diocésaines. Ses pieux desseins sont approuvés et elle fonde une communauté de femmes pour se dévouer à ces! deux fins. Modeste, docile à la grâce, la petite institutrice a mérité de Dieu que son oeuvre progresse. "Mère Marie-1 Anne, dit justement l'auteur, a été une femme absolument! remarquable. Son oeuvre a grandi sans elle, il est vrai. Mais c'est elle surtout qui a mérité que l'oeuvre grandisse."

L'histoire d'une oeuvre: elle commence à Vaudreuil, en bonne terre canadienne, se transplante à Saint-Jacques, puis à Lachine, et donne partout des leçons de charité et d'esprit de foi. C'est que d'autres âmes aussi nobles que celle de la fondatrice l'ont continuée avec le même esprit surnaturel. Elle a marché si vite cette oeuvre que huit années, à peine, après ses débuts, la communauté des Soeurs de Sainte-Anne envoyait des religieuses jusque dans l'extrême Ouest, et aujourd'hui la supérieure générale commande à 73 établissements prospères, à 1,188 religieuses qui instruisent plus de 24,000 élèves. Elles évangélisent sur les confins du Yukon et dans les solitudes glacées de l'Alaska. Honneur à ces femmes au coeur assez grand et assez fort pour continuer sur terre l'oeuvre apostolique!

M. l'abbé Auclair a écrit un chapitre de l'histoire de la charité sublime de nos Canadiennes dans le nouveau monde. A le lire on se sent fier d'être de cette race capable de découvrir, de défricher, de coloniser, d'évangéliser un monde. Quel spectacle plus édifiant et plus réconfortant à la fois, que le voyage de ces servantes de Dieu guidées par des prêtres canadiens, accompagnées de douze Soeurs du Saint- Nom de Jésus et deux Soeurs de la Providence, des Canadiennes toujours qui vont travailler pour les âmes dans l'Orégon et dans la Colombie sous la vigilance paternelle d'évêques du vieux Québec! "Les Canadiens, qui ne sont pas souvent à l'honneur, remarque l'auteur, ont été, comme l'on sait, longtemps à la peine."

L'histoire de cette âme et de cette oeuvre nous permet de saluer au passage quelques grandes figures ecclésiastiques du diocèse de Montréal et du Canada: Monseigneur Bourget, l'évêque fondateur, à l'autorité si ferme el si douce à la fois, Mgr Fabre de sainte mémoire, les évoques missionnaires Demers et Blanchet, les grands vicaires Archam

354 l'action française

bault et Maréchal, les curés Piché et Maréchal. L'auteur met en lumière les qualités et les vertus de ces serviteurs de Dieu. Ils ont bien mérité de l'Eglise canadienne; et leur souvenir ne disparaîtra jamais du coeur des Soeurs de Sainte- Anne.

M. l'abbé Auclair a voulu surtout laisser à la communauté, dont il raconte la fondation et les développements, un livre de famille. Elle y trouvera, avec une profusion de détails et de dates précises, les différents incidents de sa vie religieuse. C'est un livre d'or pour les Soeurs de Sainte- Anne. Et je ne doute pas que bientôt, sous le toit de Lachine, on en fasse un catéchisme historique à l'usage des novices. Pour le grand public, les noms des supérieures générales, les fondations, les visites d'évêques présentent quelque intérêt; pour la Soeur de Sainte-Anne tout est précieux.

Le moyen pour une fille de Mère Marie-Anne de n'être pas captivée par cette visite inopinée de Mgr Prince, un jour de grand ménage et de lessive générale: "Or le 6 août, pendant le dîner de la communauté, deux des futures novices étaient restées, sur le bord de la rivière, à la garde du linge qui séchait. Soudain, elles aperçoivent une chaloupe venant vers elles, et, au milieu de l'embarcation, elles ont tôt fait de reconnaître un ecclésiastique qui porte du violet. C'était Mgr Prince. Après l'avoir salué à genoux et avoir reçu de loin une première bénédiction, elles coururent à la maison avertir leurs compagnes de l'arrivée de Monseigneur." — On commentera longtemps au mont Sainte-Anne les détails du voyage des premières fondatrices, de Vaudreuil à Saint-Jacques, le 22 août 1853: "A la sortie du canal, le bateau qui portait nos voyageuses se trouva % à donner contre une barge dont il brisa le mât. On crut qu'il allait être renversé. Il prit eau, la secousse ayant

produit une ouverture quelque part. Avec le capitaine et ses hommes, les Soeurs s'empressèrent de travailler à enlever l'eau qui entrait dans l'embarcation, cependant qu'on s'efforçait d'autre part de boucher les fissures." — ■

A la date du 17 novembre 1873, l'auteur signale l'ouverture d'un petit oratoire à l'infirmerie du couvent: "Il se trouvait dans la nouvelle maison, au deuxième étage, à la quatrième chambre, avec une seule fenêtre dominant le fleuve et une porte ouvrant sur le grand corridor." —

M. l'abbé Elie Auclair a fait une oeuvre qui restera. La note littéraire le pose aimablement, et c'est avec une profonde émotion qu'on suit l'oeuvre de ces filles, gloires de l'Église canadienne.

Emile Dubois, ptre.

NOS LIVRES EN FRANCE

COUPS D'AILES

C'est avec une sympathie et une attention toujours très vives que nous accueillons les écrits qui nous viennent du Canada. Après les charmantes pages de Mlle Michelle LeNormand, voici les vers de M. Jean Bruchési : une activité saine, conduite par un goût sûr, anime en ce moment la vie intellectuelle de nos compatriotes d'outre-océan. M. Jean Bruchési est un jeune poète qui a de belles qualités spirituelles et des dons techniques remarquables. Son vers alexandrin est solidement assis, et son vers de cinq, six ou huit syllabes, naïf, musical et simple, est un instrument tout à fait propre à traduire les impressions de ce beau peuple rural et chrétien dont il s'inspire. Voici le paysan, les semailles au printemps rapide; voici les pêcheurs, les habitants de ces tles océaniennes, les Madeleines, sœurs pour nous inconnues de nos îles bretonnes...

Salut, les Madeleine, On vous connaît à peine.

Tout doux !

Mais vous êtes si belles :

Il n'est point d'autres telles Que vous !

Puisse M. Jean Bruchési ne point faiblir dans la voie où il entre, et son travail ajouter quelque jour à nos domaines littéraires le chant de cette province lointaine, mais non pas oubliée, de notre patrie.

Daniel Halévy.

Les Débats politiques et littéraires.

Page 1