‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 30 sur 175 · L'abbé Loinel Groulx. Lendemains deJConqvMe, p · texte numérisé non relu

L'abbé Loinel Groulx. Lendemains deJConqvMe, p

son mépris les défaitistes qui s'amusent à gémir quand on n'a pas de trop de tout son temps et de tout son monde pour agir. La gloire désormais immortelle de notre petit peuple, c'est de ne s'être laissé ni abattre par l'infortune, ni fasciner par l'éclat du vainqueur; c'est d'avoir pu réagir au lieu de s'abandonner, de s'être remis à bâtir au lieu de s'étendre découragé sur des ruines; c'est d'avoir constamment trouvé parmi les siens des guides pour lui nontrer les issues vers une lumière plus pure et des voix pour secouer sa léthargie. Rien, en effet, n'excite l'admiration des étrangers qui savent voir comme de nous retrouver, un siècle et demi après la tourmente qui devait nous engloutir, nageant encore, acquérant chaque jour des forces nouvelles, gardant intacts les ambitions et les espoirs des fondateurs de la Nouvelle-France. Maintenant que nous avons franchi, semble-t-il , les impasses les plus redoutables, notre devoir est de triompher des dernières faiblesses et des dernières hésitations pour consacrer tous nos efforts à la poursuite de l'oeuvre commencée il y a trois siècles, l'établissement d'un peuple français et catholique dans le Nouveau- Monde, l'épanouissement de la civilisation française en

Amérique.

L'accord est lent à se faire chez nous sur l'orientation qu'il faut donner à notre perfectionnement. La mentalité décrite plus haut par M. l'abbé Groulx nous fait encore douter de nous-mêmes, de notre langage, de nos goûts et de nos tendances héréditaires, de nos vieilles coutumes, de tout ce que nous avons reçu de nos ancêtres. Même les éducateurs, et plus encore peut-être les éducateurs, n'ont pas toujours trouvé tout de suite le genre de formation qui convient à notre jeunesse. Par défaut de foi dans l'avenir,

on ambitionna parfois de la perfectionner en la faisant dévier des lignes esquissées dans les générations précédentes. Dans son Histoire des Jésuites du Canada au XIXe siècle, le R. P. Le compte rapporte une de ces fausses manoeuvres exécutée dans un des principaux collèges de Montréal, en 1868. "Le P. Perron, raconte-t-il, était devenu, à la mort du P. Tellier, supérieur de la mission de New- York- Canada. Il crut de bonne foi ce que tous croyaient à New- York, que le français au Canada n'avait aucune chance de survie, que l'inondation anglaise aurait bientôt fait de le submerger, et que par conséquent il était de bonne tactique, fût-ce au détriment du français, de se mettre résolument dans le courant, au lieu de vouloir le remonter en risquant de s'y perdre. Plein de ces appréhensions, il fit imprimer au collège Sainte-Marie une orientation plutôt anglaise : on soigna partout l'anglais, on le mit sur le même pied que le français en Rhétorique et en Belles-Lettres, on transforma l'académie française en debating society, etc. On conçoit le tollé que souleva dans tous les rangs de la société montréalaise une pareille innovation. L'écho s'en prolongea jusqu'à New- York. L'essai ne fut pas long. On comprit vite que l'inondation anglaise n'était pas si redoutable, et que le français était une arche assez sûre pour flotter gaiement sur les eaux du déluge." 2

Aujourd'hui on ne se lancerait peut-être pas dans cette voie avec l'ardeur et l'abnégation qu'y apportaient certains religieux français d'il y a cinquante ans; mais il ne manque pas de maisons d'éducation, de pensionnats très huppés, où la formation s'inspire de modes et de méthodes qui ne sont pas dans la tradition française. Au lieu de poursuivre le travail délicat commencé par la mère sur son enfant,

2. Le P. Edouard Lecompte, S.J., Les Jésuites du Canada au XI Y e siècle, Montréal, 1920, p.316.

on ne craint pas d'opérer une brisure dans l'éducation de la jeune fille; au lieu de prolonger les lignes déjà tracées, on incline hardiment vers un autre but. Est-ce là de bonne éducation, de saine pédagogie ? Il arrive ainsi que des jeunes filles rougissent, ou presque, d'usages et de traditions vénérables qui se perpétuaient pieusement dans leur famille. Elles rapportent au foyer des manières de faire, des usages du monde, des habitudes qui ne sont pas de chez nous et qui marquent une capitulation nouvelle dans l'histoire de nos moeurs. Quelle peut être la source de cette erreur de jugement, sinon qu'on n'a plus "le même sentiment de fierté, la même confiance en ses forces, en son avenir, au génie de sa race ?" Et ces jeunes filles seront demain les dames de notre haute société; l'exemple qu'elles donneront sera contagieux, il Test déjà, et, si nous en croyons une dame qui semble s'y connaître, les résultats en sont déplorables. 3

Nous aurions grand besoin d'esprits supérieurs qui aient assez l'intuition de nos lacunes et la prescience de notre avenir pour nous donner une direction dans tous les domaines. Malheureusement, nous devons l'avouer, les penseurs sont rares chez nous. Nous avons peu d'hommes habitués aux grandes synthèses ou aux aperçus lumineux. Notre système de partis politiques nous a habitués à accepter sans discussion des idées toutes faites, à charger quelques chefs, parfois un seul, de penser pour tout le monde. On ne se donne pas assez la peine de réfléchir sur les destinées de la nation. Les soucis de leur profession, le besoin de gagner de l'argent, une certaine médiocrité de goût dans le choix de leurs récréations, détournent nos hommes de profession libérale des lectures sérieuses et des études suivies qui

3. Voir le remarquable article de Fadeue dans V Action française publiée en brochure. On peut se le procurer pour la modique somme de 10 sous aux bureaux de la revue.

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leur donneraient cette culture générale préparatoire aux grandes déductions et permettant de situer une difficulté pour l'examiner dans son ampleur. Et comme les questions qui intéressent notre avenir sont d'une grande complexité, il résulte que beaucoup d'hommes en vue, qui ne manquent pourtant pas d'intelligence ni d'instruction, n'ont pas d'idées claires sur nos problèmes, n'en connaissent pas les solutions possibles et désirables, qu'ils les déforment parfois, qu'ils les rapetissent bien souvent. Je me rappelle encore la profonde déception d'une Anglaise qui, durant la guerre, dans une soirée de charité pour les oeuvres de secours aux soldats, avait eu, selon son expression, la bonne fortune de se trouver à côté d'un officier canadien-français. Française d'éducation et de sympathie, elle se réjouissait de pouvoir enfin se renseigner sur nous en observant de près un Français du Canada. Elle pensait trouver en lui un intellectuel de l'envergure des diplômés de Saint-Cyr ou de Navale : elle dut en rabattre. La pauvreté de langage et la pauvreté de pensée de cet universitaire canadien rebutèrent son interlocutrice. Sur nos questions d'histoire ou de politique générale, sur nos problèmes d'avenir ou de gouvernement , sur nos relations avec l'Empire et les divergences de sentiments entre Canadiens, pas de vues nettes, pas de convictions profondes, mais une pensée flottante, un laconisme déconcertant. Cette catholique interrogea le jeune Canadien sur la question alors brûlante des écoles de l'Ontario, dont elle savait quelque chose : "Bah ! répondit l'officier, on fait là beaucoup de bruit sans raison; il n'y a là qu'une querelle de prêtres !" Par paresse d'esprit ou servilité de bonne entente, ce jeune homme oubliait tous nos griefs , supprimait toutes nos difficultés.

On parle actuellement de propagande à l'étranger : une condition primordiale pour que cette propagande

réussisse, c'est que nous sachions parler de nous-mêmes, que nous sachions ce que nous sommes, ce que nous voulons, où nous allons. C'est sans doute pour mettre de Tordre dans nos idées à ce sujet que Y Action française fait cette année une enquête sur notre avenir. N'importe qui ne peut pas assumer à l'improviste la tâche de parler au nom de ses compatriotes, ni de se donner lui-même ou ses idées comme le prototype des hommes et des intelligences de son pays. Attendre des étrangers qu'ils étudient nos problèmes pour nous défendre à Londres, à Rome ou à Paris, s'adresser à ces tribunaux lointains pour en obtenir un jugement sur nos dissensions intimes, ce sont là des indices de naïveté qui disparaîtront sans doute de chez nous, comme elles auront bientôt disparu du reste de la terre. Les Français eux-mêmes achèvent de parler des nations qui les aiment. Un peuple n'aime pas un autre peuple, déclarait Etienne Lamy au retour d'une mission en Espagne durant la guerre, et M.Poincaré rappelait récemment cette vérité à ses compatriotes. Comme les autres, le peuple canadienfrançais ne doit compter que sur lui-même pour se faire connaître et se faire respecter.

Or, le grand argument pour ou contre nous, c'est nous-mêmes, c'est chacun de nous. Notre façon de parler, notre culture d'esprit, tout comme les pensées que nous exprimons, tout sert ou nuit à notre apologétique nationale. Il faut donc que nous sachions nous présenter sous un jour favorable, et pour cela que nous nous fassions ce que nous voulons qu'on nous croie, des représentants avantageux de la race et du génie français. C'est le conseil de notre Anglo- Canadienne de tout à l'heure : il est d'or, suivons-le.

Adélard Dugré, S.J.

Veut-on des nouvelles du comité de propagande canadienne-française à Paris ? Nous avons commencé nos conférences. Le 9 décembre, M. l'abbé Armand Chaussé ouvrait la série à l'Institut catholique. A l'occasion d'une réception que donnaient les étudiants catholiques de Paris aux étudiants étrangers, notre propagandiste fut invité à prendre la parole. Il y parla du "Canada apostolique." Après un bref résumé de notre histoire religieuse, le conférencier fit un tableau des missions de notre pays, de l'expansion de son catholicisme. Il exalta en passant comme il convenait, les méthodes de l'apostolat français si pieusement conservées au Canada. Notre ami recueillit à ce moment de son discours un magnifique succès. Mgr Baudrillart se leva et alla embrasser le conférencier, pendant que l'auditoire l'acclamait. Le 29 décembre, M. l'abbé Chaussé parlait encore du Canada à Notre-Dame-du-Travail. Cette fois, devant un auditoire largement populaire, la conférence s'accompagna de projections. Les braves Parisiens suivirent avec intérêt, souvent avec de l'étonnement et des exclamations, la révélation qui leur était faite des "arpents de neige" fameux. M. le chanoine Beaupin, le sympathique secrétaire des Amitiés catholiques françaises à V étranger, ici comme à l'Institut, avait tenu à présenter lui-même le conférencier, et eut chaque fois pour notre pays, des mots d'aimable fraternité.

Nos conférences vont continuer pendant tout l'hiver. Nous poursuivons également notre propagande dans les journaux et les revues. Grâce à l'amabilité de M. Dalbis, professeur à l'Université de Montréal, et à M. François

Veuillot, YEclair de Montpellier et la Libre parole de Paris nous sont largement ouverts. UEclair de Montpellier, disons-le en passant, est le journal le plus répandu dans le midi de la France. Quelques-uns des articles de revue que nous avons demandés à nos amis, paraîtront prochainement. D'autres grands périodiques de Paris ont offert leurs pages à nos collaborateurs et toujours avec une parfaite amabilité. Mais nous reparlerons de ces choses dans notre prochaine chronique.

De bonnes nouvelles nous sont arrivées du Canada. En premier lieu, il faut placer la généreuse souscription des directeurs de V Action française qui nous envoient un chèque de "00 francs. Reçu aussi de M. Amédée Buteau de Québec et de M. J.-D. Cartier de Drummondville deux chèques de $5.00 chacun, qu'accompagnent deux lettres de précieux encouragements. M. Saint- Jorre de Montréal nous envoie 3 volumes pour aider à notre propagande et M. Albert Larrieu nous adresse Une poignée de vérités. Au moment de jeter cette lettre à la poste, une lettre nous arrive de la Société Saint- Jean-Baptiste de Montréal qui nous apporte un chèque de 250 francs et nous en promet un autre, de la même somme, pour bientôt. Cordial merci à tous ceux qui nous aident dans notre modeste effort.

Au cas où d'autres envois se seraient perdus en route, on voudra bien nous en avertir. On est également prié de prendre note que M. l'abbé Armand Chaussé est devenu secrétaire de notre comité. C'est à lui, à 9 rue Jean-Bart, Paris 6° qu'il faut adresser toute correspondance. 0)

Paul Riou.

(1) L'appel publié dans notre livraison de novembre dernier n'est pas resté sans réponse. Grâce à la générosité de quelques amis de la cause, 1MC7YO.V FRANÇAISE^ pu transmettre au comité de Paris, la jolie Somme de 1180 francs. Aujourd'hui, il nous est agréable d'avoir à mentionner d'autres bienfaiteurs auxquels nous souhaitons de nombreux Imitateurs. Souscriptions récentes: R. P. J. M. R. Villeneuve, O.M.I., 100 francs; Orner Héroux, 100 francs; les élèves finissants du collège Ste-Marie, de Montréal, 55 francs.

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