‹ L'Action canadienne-française (volume 5)Chapitre 86 sur 175 · PARTIE DOCUMENTAIRE · texte numérisé non relu

PARTIE DOCUMENTAIRE

occupe le haut du pavé dans les avenues de l'administration fédérale, du commerce et de l'industrie. Avec l'énorme afflux dans l'Ouest d'immigrants anglais, et de races mêlées qui feront nécessairement de l'anglais le véhicule de leurs relations, nous en sommes réduits à lutter contre la horde des envahisseurs un contre trois. La somme de traduction qui nous est imposée grossit dans une proportion équivalente. Depuis un siècle que les Canadiens français exercent ce pénible métier de traducteur, plus d'un sera instinctivement porté à se demander : Traduit-on mieux de nos jours ? Rend-on l'anglais en meilleur français ? Pensonsnous toujours en français? Nous nourrissons-nous d'assez de français pour réagir contre le microbe de l'anglais ? Si le témoignage d'un traducteur de carrière, qui a passé sept années à traduire des livres bleus et des lois, ne semble pas trop suspect, il est permis de répondre oui. Les traducteurs officiels valent mieux que ceux de 1793 et le grand massacreur de la langue française, Cugnet, a de nos jours moins d'émulés. A Ottawa, les traducteurs ont fondé un Institut technologique. Ils cherchent les véritables équivalents français et s'asservissent le moins possible à la phrase anglaise. En face d'un texte anglais, ils en étudient le sens, puisse demandent tout aussitôt comment ils auraient exprimé la même pensée en français. S'ils sont en peine, ils consultent les ouvrages français correspondants et tâchent de s'y former un \ ocabulaire, qui les libère de la phraséologie anglaise. Mais il se trouve dans notre langue parlementaire, et surtout dans nos lois, des formules consacrées, auxquelles on défend aux traducteurs de toucher comme s'ils devaient y porter une main sacrilège. Nos légistes prétextent que toute une jurisprudence a été établie autour de ces formules et qu'elle serait infirmée ou rendue inutile par un changement de rédaction. Tout comme si à rendre clairement une idée on en change le sens, et que notre législation doive être en une langue incorrecte et obscure pour fournir constamment matière à de nouvelles interprétations.

S'ils vont étonner parfois n Français par trop curieux , nos Statuts fédéraux et provinciaux ont au moins le mérite de se dérober à la lumière dans la poussière des bibliothèques. 11 n'en va pas de même des documents parlementaires.

L:s dangers de toute nature auxquels nous expose la traduction s'étendent à notre histoire. Au lieu des pièces savoureuses qui forment nos archives de la domination française, ce sont des documents anglais que nous avons à traduire pour rapporter et commenter ce qui s'est passé depuis 1760. Non seulement sommes-nous menacés d'avoir com-

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me fond de notre histoire un français tout déformé, mais des erreurs grossières peuvent se glis er dans la traduction qui changent tout le caractère d'un homme ou d'une époque.

Nous aurons le coeur moins gai, si, en face de ce régime de traduction auquel nous sommes assujettis, nous analysons l'altération et la déformation de la pensée qui s'ensuivent. Nous sommes sans cesse exposés à transporter dans notre langue la manière d'écrire des Anglais. Pour habiller en français les pensées anglaises, nous nous servons d'un style qui n'est pas formé à l'école française, et qui s'est accoutumé à emprunter les constructions anglo-saxonnes. Esclaves du texte, nous ne savons pas résoudre l'expression étrangère dans notre langue. C'est précisément parce qu'il s'agit de deux idiomes aussi opposés l'un à l'autre que les langues française et anglaise, que nous devrions user de prudence, de discernement. La langue française évite les propositions accessoires, de crainte qu'elles n'apportent à l'ensemble de la phrase de la lourdeur et ne nuise à la clarté, la première qualité qu'elle ambitionne. Le souci de l'élégance, de la vivacité et de la grâce lui fait également éviter les périodes étendues et compliquées, que la langue anglaise recherche, au contraire, avec une prédilection presque germanique. Parce que la manière de sentir et de concevoir n'est pas la même, la pensée s'énonce et se développe de façon toute différente.

Forcés de nous défendre sans cesse et partout contre l'emprise de la traduction, appliquons-nous à acquérir et à transmettre à nos enfants une connaissance instructive de la langue française, un goût inné de ce qui est français. Quand il s'agira de transporter dans notre sphère française des sentiments formulés et des idées énoncées en anglais, voyons à leur donner au préalable une tournure qui leur permette de pénétrer dans notre esprit et dans nos moeurs sans les déformer. A cette fin, il ne uffira pas de subordonner cette transposition aux règles de la grammaire; il faudra que le tout soit revêtu d'un caractère français. Si nous avons le plus grand intérêt à bien connaître l'anglais, la culture anglaise et la culture française ne doivent pas se développer parallèlement en nous. Il importe que la culture rançaise domine et qu'elle n'ait aucunement à souffrir du contact de l'anglais. Les deux cultures peuvent coexister en notre pays bilingue, c'est leur droit. Elles peuvent s'influencer mutuellement, ce peut ne pas être un mal. Mais il ne faut absolument pas que notre idiome soit calqué sur l'anglais. Consentir à une traduction servile, c'est nous assujettir à l'anglais. Et dès qu'il y aura asservissement, nous aurons perdu ce qui caractérise un peuple de sang français."

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