TACTIQUES D' ANGLICISAT ION: DEUX ARTICLES DU "DROIT
Le "Droit" a publié dans ses numéros des S et 9 août 1917, sous la signature de M. J.- Albert Foisy, les deux articles suivants:
Ce serait une grande erreur de croire que les seules manœuvres d'anglicisation contre lesquelles les Canadiens français de l'Ontario aient à lutter sont celles qui se concrétisent dans la lutte contre les écoles bilingues de notre province.
Cette lutte n'est qu'un incident dans l'immense travail organisé qui se fait contre la race et l'esprit français dans les centres catholiques de langue anglaise, et ces tactiques se poursuivent depuis de longues années, avec des résultats désastreux pour notre race et encore plus désastreux pour l'Église.
Une des pierres d'achoppement les plus fatales pour la race française, c'est le manque d'instruction religieuse dans la langue maternelle et c'est par ce moyen que l'on s'efforce de mener notre race à la décadence et à l'apostasie religieuse et nationale.
Il n'est pas nécessaire de faire une longue dissertation pour prouver que l'instruction religieuse, pour être efficace chez le peuple, doit se faire dans la langue qu'il parle et qu'il comprend. Chez les enfants surtout, l'enseignement du catéchisme dans une langue étrangère qu'ils connaissent très peu, ne peut avoir aucun résultat pratique.
Les doctrines de l'Église et les vérités de la religion sont des problèmes trop abstraits et trop compliqués poiu- qu'une petite intelligence de 8 à 12 ans puisse en suivre les explications avec fruit, dans une langue dont il ne connaît qu'un nombre très limité de mots et d'expressions.
C'est de ce côté que les efforts de l'anglicisation sont les plus persistants et, hélas ! les plus efficaces.
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Pour arriver à ce but, on prend les moyens de dépeupler les diocèses de leurs prêtres de langue française, pour les remplacer par des prêtres qui ne parlent pas du tout le français ou le parlent très mal.
Sans doute, on ne renvoie pas les prêtres qui sont actuellement à la tête des paroisses, mais on refuse d'admettre de nouveaux séminaristes canadiens français, qui pourraient leur succéder.
Nous pourrions citer un bon nombre de noms de jeunes gens canadiens français qui ont tenté de se faire admettre par leurs évêques et qui ont été obligés d'aller exercer leur zèle apostolique ailleurs, parce qu'ils n'avaient pas fait leurs études dans le collège de Sandwich où le français s'enseigne à peu près comme on enseigne le grec: un peu moins que le latin.
Ils savent que si un jeune homme va faire son cours classique dans ce collège, il n'aura de français que le nom et c'est pour cela que l'on veut faire passer tous les séminaristes par cette usine de dénationaUsation.
Si c'est un jeune Canadien français qui a fait ses études dans les collèges de la province de Québec où il a appris les deux langues, on refuse de l'admettre, sous prétexte qu'il ne sait pas l'anglais ou qu'il n'a pas reçu la formation requise par les besoins de là population au miheu de laquelle il serait appelé à travailler, s'il était admis.
Dans ces conditions, le recrutement du clergé de langue française devient extrêmement difficile, les vocations ecclésiastiques se font de plus en plus rares et, avec les années, on remarque l'épuisement graduel et fatal du clergé canadien français.
Le manque de prêtres de langue française force ainsi les évêques à placer à la tête de paroisses dont l'immense majorité des fidèles est de langue française, des prêtres qui savent imparfaitement le français, pour l'avoir appris dans des maisons où on ne l'enseigne pas. On pourrait citer comme cas typique, celui de la paroisse de l'Immaculée-Conception de Windsor.
Pour les mêmes raisons, nous avons des paroisses, dont la population est en très forte proportion de langue française, dirigées par des prêtres de langue anglaise qui refusent totalement de parler français à l'égUse. Ils insistent pour que les enfants apprennent leur catéchisme et leurs prières en anglais, à tel point que la prière en famille devient absolument impossible, puisque les parents prient dans une langue et les enfants dans une autre.
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Nous pourrions citer ici les noms d'un grand nombre de paroisses, telles que Walkcrville, St-Alphonse, St-Joseph, Chatham, Rcnfrew, etc. En dopit des instances des paroissiens de langue française, on ne fait le catéchisme qu'en anglais, et de plus les instructions religieuses aux paroissiens ne se donnent qu'en cette langue, qu'un grand nombre ne comprennent pas.
Dans ces conditions, les enfants grandissent dans l'ignorance complète de leurs devoirs de religion et surtout de la doctrine catholique. Ils sont bientôt à la merci de l'ambiance protestante et s'ils n'apostasient pas, ils sont très exposés à devenir indifférents pour les exercices d'une religion dont ils ne comprennent ni la beauté ni la grandeur.
On serait peut-être porté à se demander pourquoi ces paroissiens ne protestent pas et ne demandent pas aux autorités qu'on leur donne satisfaction. C'est ici que nous sommes obligés de lever un coin du voile sur des choses bien pénibles.
Dans certaines paroisses où les affaires se passent de cette façon, les paroissiens ont tenté de réclamer, de réagir; les prêtres chargés de veiller au bien-être spirituel de ces fidèles leur ont tout simplement répondu que, s'ils ne voulaient pas accepter la manière dont la paroisse était conduite, ils n'avaient qu'à continuer à réclamer et, quand viendrait l'heure de la mort, le prêtre refuserait de répondre à l'appel du mourant.
C'est ce qui explique que les Canadiens français acceptent ce traitement désastreux pour leur foi et pour leur langue, car ils craignent d'être obligés de franchir l'abîme qui sépare le temps de l'éternité, sans le secours des sacrements de l'Église.
Notons, en passant, que dans ces paroisses il n'y a pas de français à l'école et que toute l'mstruction françai.se que les enfants pourraient recevoir serait celle qu'on leur donnerait à l'église, dans les- classes de catéchisme et dans les sermons.
On niera peut-être ce que nous disons ici, mais nous avons toutes les preuves nécessaires pour appuyer la vérité de nos assertions. Depuis trop longtemps déjà, ces tactiques sèment la dévastation dans les rangs de la race française et de l'Église catholique; il faut absolument qu'elles soient rendues publiques.
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Si l'on voulait, on aurait tous les prêtres dont on a besoin dans Ontario, pour les paroisses de langue française; quant aux prêtres de langue anglaise, dont les fidèles sont des deux langues, ils doivent non seulement pouvoir enseigner les vérités de la religion dans les deux langues, mais ils doivent aussi le vouloir, et le faire.
Des catholiques qui n'entendent jamais parler de leur religion dans la langue qu'ils comprennent parfaitement, des enfants qui sont obligés d'apprendre le catéchisme dans une langue qu'ils ne comprennent guère, ne peuvent pas profiter des instructions qui leur sont données et, peu à peu, ils s'éloignent de la rehgion et leur foi s'amoindrit.
Ce n'est plus seulement la dénationaHsation qui fait son œuvre, c'est l'apostasie qui désigne ses victimes.
Cette tactique d'anglicisation est étroitement liée à une autre qui à son domaine dans l'école. Nous reviendrons plus tard sur cette question.
Il n'y a pas qu'à l'église que les tactiques d'anglicisation sont en honneur, dans Ontario; ces tactiques sont des plus favorisées dans les écoles où les enfants canadiens français vont recevoir leur instruction et pour lesquelles les contribuables de langue française versent leurs deniers.
Nous ne parlons pas ici des écoles séparées de la ville d'Ottawa oii les élèves sont divisés par nationahté, les enfants de langue française aj'ant leurs écoles particulières et les enfants de langue anglaise aj-ant les leurs.
Cet état de choses, qu'il serait facile de faire prévaloir dans la plupart des municipalités scolaires de la province, n'existe qu'en très peu de centres: ceux où les Canadiens français sont en immense majorité. Dans ces centres, les élèves sont divisés par classes, chaque nationalité ayant les siennes, afin que l'enseignement du français aux petits Canadiens français ne puisse pas nuire aux enfants de langue anglaise.
Malheureusement, il y a un grand nombre de centres, dans Ontario, où les Canadiens français ont la majorité et un nombre encore plus grand où ils possèdent une forte proportion de la population scolaire, et cependant, dans ces centres, les écoles séparées ou publiques n'enseignent pas un seul mot de français.
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Nous pourrions citer des écoles oîi les enfants canadiens français sont dans la proportion de 50, 65 et 85 pour cent et où, cependant, pas un seul mot de français n'est enseigné.
Inutile de dire que dans ces écoles, les enfants grandissent dans une ignorance presque complète des deux langues. Ils ne peuvent pas apprendre la langue française, puisqu'on ne l'enseigne pas; ils ne peuvent pas apprendre la langue anglaise, puisqu'ils ne comprennent pas la moitié des explications que leur donnent les institutrices.
Il en est de même pour toutes les matières du cours, comme l'histoire, la géographie, l'arithmétique, le catéchisme, etc.. Ces matières présentent assez de difficultés en elles-mêmes que, pour vm enfant de 7 à 12 ans, il est nécessaire de lui en donner les explications dans la langue qu'il comprend sans effort.
Quoique notre département de l'instruction pubhque ne soit pas de cet avis, c'est tellement évident qu'il n'est pas nécessaire d'en faire une longue démonstration.
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Cette manière d'agir, toutefois, ne serait qu'ime manœuvre négative pour angliciser les enfants de langue française. Les ravages seraient moins grands, si l'on ne venait pas y ajouter une tactique positive beaucoup plus désastreuse, parce qu'elle ne tend pas seulement à dénationaUser les enfants, mais à les dénaturer.
C'est ici que la conduite de ceux qui travaillent à notre assimilation est plus coupable et plus grave. On ne se contente pas de refuser l'enseignement du français ou les explications françaises des matières diverses, on s'applique de plus à développer, chez l'enfant, un profond mépris pour tout ce qui est français.
On sait combien un petit garçon ou une petite fille sont sensibles à la raillerie et à la moquerie. Ce que l'on ne pourrait pas obtenir par des mesures de répression, des punitions et de mauvais traitements, on l'obtient facilement en couvrant de ridicule ces petits êtres rempUs de fierté et trop jeunes pour comprendre toute la méchanceté du travail que l'on fait.
Aussi, quand, dans ces écoles, un enfant semble tenir à sa langue, quand, avec un camarade, il tente de parler français, les quolibets et les sarcasmes pleuvent et, malheureusement, ce ne sont pas seulement les élèves qui se livrent à cette œuvre néfaste.
Quel est le résultat de cette conduite ? Au bout de quelque temps, on s'aperçoit que les petits Canadiens français rougissent même de leur nom et s'efforcent de le prononcer à l'anglaise.
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Ne sachant pas leurs prières en français, ils ne peuvent pas s'unir à leurs parents pour cet exercice religieux et l'on en a vu rire de leurs pères et mères, et se dire entre eux: "See the old man and the old woman pçay in French", "Vois donc le bonhomme et la bonne femme prier en français"!
Ces enfants ne sont pas seulement dénationalises, ils sont dénaturés. Parce qu'on leur a appris à mépriser tout ce qui était français, ils en sont venus à mépriser leurs parents. Parce qu'on leur a fait toutes sortes de misères à cause de leur langue, ils ont appris à détester cette langue et à détester ceux qui la leur ont donnée.
On est même allé plus loin que cela. Dans certaines écoles on a çu l'audace d'ajouter le scrupule religieux à la raillerie et aux sarcasmes. On ne s'est pas contenté de donner une signification humiliante au mot "frenchie" qu'on leur appliquait à chaque instant, on a même dit que "parler français, en récréaiion, c'était un péché."
La seule mention de cette énormité fait bondir; heureusement que cette pratique ne s'est pas générahsée. Cependant, peut-on imaginer rien de plus bêtement méchant que de faire croire à des enfants qu'ils commettent un péché en se servant de la langue de leur mère?
On ne saura jamjiis tous les ravages qu'une telle doctrine a pu faire dans les consciences de jeunes enfants, surtout quand ces enfants sont tenus d'aller se confesser à des prêtres dont ils connaissent parfaitement les sentiments antifrançais.
La moquerie, la raillerie, le sarcasme, le scrupule rehgieux, sans compter es réprimandes et les punitions, voilà les armes dont on s'est servi et dont on se sert pour arracher aux petits Canadiens français la langue de leur mère, aussi bien que le respect et l'amour de tout ce qui est français.
Les malheureux petits Polonais étaient-ils beaucoup plus à plaindre que les petits Canadiens français de l'Ontario? Quand on parle tant du martyre de la Pologne, peut-on oublier entièrement le martyre de la minorité française de l'Ontario ?
Enfin, on ne s'attaque pas seulement aux enfants, on s'attaque aussi aux parents et à leurs représentants, les commissaires d'écoles. Dans plusieurs centres, comme dans Ottawa, les parents ont voulu
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réagir, ils ont tenté de dire leur mot dans l'administration d'écoles qu'ils soutenaient de leurs taxes.
Chaque fois, ils se sont butés à une obstination persévérante chez leurs coreligionnaires de langue anglaise, qui ne reculaient devant aucun moj'en pour empêcher les parents canadiens français de faire donner un peu d'instruction française à leurs enfants.
Après avoir demandé et obtenu le règlement 17, après avoir représenté au gouvernement que le salut de l'instruction anglaise dans la province d'Ontario était dans la disparition du français, ils se sont appliqués de toutes leurs forces à le faire mettre en vigueur.
Nous n'avons qu'à nous rappeler le cas de Green Valley où des catholiques ont demandé l'emprisonnement de commissaires d'écoles canadiens français, parce qu'ils avaient osé permettre l'enseignement d« catéchisme, en français, à leurs enfants.
Nous n'avons qu'à suivre la tactique d'un Irlandais catholique qui s'acharne, à Ottawa, à la poursuite de M. Genest, pour le faire mettre en prison, parce qu'il a payé les salaires des instituteurs et institutrices Vjilingues de la ville.
Le gouvernement ontarien est mal disposé envers les Canadiens français et leur langue, mais il l'est parce que les catholiques de langue anglaise se sont ajjpliqués à lui démontrer que la croissance de la race française en Ontario est une menace pour les gens de langue anglaise. S'il n'y avait pas eu d'Irlandais dénonciateurs et informateurs, la crise bilingue n'aurait certainement pas été aussi violente.
Nous avons le ferme espoir et l'intime conviction que toutes ces forces coalisées ne réussiront pas à nous écraser, parce que nous voulons vivre. Ces persécutions mesquines que l'on souffre un peu partout vont développer chez tous les Canadiens français la détermination de vaincre; et nous vaincrons.
L'Almanach de
la langue
française
paraîtra
en octobre.