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LETTRE OUVERTE

A M. le premier ministre

de la province d'Ontario, Toronto.

Vous êtes, Monsieur le Premier, le chef d'une grande province productrice et commerçante. Votre devoir — Anglo- Saxon, vous V aurez compris — est donc, si j'ose dire, de faire marcher l'industrie en faisant aller le commerce. Et rien n'est négligeable, de ce qui est honnête s'entend, pour activer les affaires.

Or les Anglais admirent les méthodes commerciales des Allemands autant qu'ils réprouvent leurs méthodes guerrières. C'est pourquoi j'espère que je pourrai impunément signaler à votre attention. Monsieur le Premier, et vous proposer en exemple une pratique à laquelle, en pleine guerre, se livrent nos ennemis. Les frères Paustian publient à Hambourg (7, Alsterdamm) un journal intitulé le Petit Parisien. . .

— Oui, oui, je vous comprends. Monsieur le Premier; vous pensez: "Les Allemands font en France de la propagande pacifiste en répandant par voie détournée la contrefaçon d'un journal parisien. Camouflage !"

Vous n'y êtes pas du tout. Monsieur le Premier. Les Allemands font une besogne bien plus utile, et que vous dédaignez: ils apprennent le français.

Le Petit Parisien . . . d'Hambourg n'est pas destiné au civil français, il est adressé au soldat allemand. U contient des extraits des classiques français, des lectures commerciales, des modèles de lettres, des règles de grammaire avec exercices d'application. Son programme est ainsi conçu: "Aussitôt

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que la paix sera conclue, il faudra que les commerçants allemands soient en état de reconquérir le commerce extérieur allemand paralysé pendant la guerre II est par conséquent indispensable de connaître les langues étrangères, et cette connaissance est indispensable pour le fabricant, le technicien, l'ingénieur, le fonctionnaire, le juriste, l'officier, l'étudiant, l'instituteur, le professeur des écoles supérieures, en un mot pour tous les liommes éduqués. Plus que jamais l'Allemand a besoin de se perfectionner dans la connaissance des langues étrangères. . ."

Et le lecteur reconnaît l'utilité de ce journal, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante, signée J. C, négociant à Dûsseldorf. "Quoique j'aie habité pendant longtemps la France, je dois reconnaître que j'ai toujours appris quelque chose de nouveau par la lecture de votre journal le Petit Parisien. C'est précisément pendant la guerre que ce journal est d'une haute importance pour chacun de nos commerçants." Et c'est ainsi. Monsieur le Premier, que l'industriel, le commerçant, le voyageur allemands, momentanément mobilisés, apprennent la langue des marchés étrangers,^ à commencer par celle de leur ennemie immortelle, dont ils ne tiennent cependant pas la clientèle pour perdue.

Sa clientèle, la France l'offre au Canada, — et le récent rapport de la mission commerciale canadienne indique combien elle sera importante. Alors, Monsieur le Premier, ce que font les Allemands pour conquérir un client qui se dérobe, ne le tenterez-vous pas afin d'accueillir ce client qui vient à vous avec son or ?

Plus près de vous, tout près, une vaste province offre à vos produits agricoles, à vos articles usinés les débouchés les plus accessibles; mais de plus en plus le Canadien français préfère, comme tout le monde du reste, débattre ses achats dans sa langu£. Et sa clientèle n'est pas négligeable: avez-vous

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jamais songé, par exemple, Monsieur le Premier, que nos nombreux enfants — que certains des vôtres nous reprochent parfois étourdiment — font vivre des milliers de vos ouvriers f Dans l'espoir que ces lignes respectueuses contribueront à rendre enfin votre cabinet perméable à Vidée qu'il est expédient que vos administrés, même ceux de race française, apprennent le français, je vous prie de vouloir bien agréer. Monsieur le Premier, l'expression des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur de me souscrire votre très humble et très obéissant serviteur,

LÉON Lorrain.

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