‹ L'Action canadienne-françaiseChapitre 63 sur 136 · MEDITATION DANS LA TRANCHEE · texte numérisé non relu

MEDITATION DANS LA TRANCHEE

Le mot est d'un Français, écrivain et soldat. Ne pourrait-on, avec quelque justesse, l'appliquer aux réflexions que formulent en cette veille de Saint-Jean-Baptiste tous le^ Canadiens-français capables de pensée? '

Il est banal de le répéter, et l'on ne songe point à démontrer une évidence : nous sommes à l'une des périodes les plus critiques de notre vie comme race. Il n'est pas un coin du pays où l'on ne conteste, sous une forme ou sous une autre, notre droit au plein épanouissement national.

La condamnation des commissairco d'écoles de Green Vallej^ les poursuites intentées à M. Genest, les violences dont vient d'être l'objet un Canadien-français de Windsor, M. J. J. Massé, qui voulait affirmer dans le domaine fédéral les droits de sa langue, le règlement XVII lui-même, la loi Xorris au Manitoba, ne sont que la forme extrême d'un état d'esprit, de méthodes qui s'affirment à des degrés divers, d'un bout à l'autre du pays.

De cet état d'esprit, de ses conséquences funestes, nous sommes partiellement responsables. Notre apathie, notre veulerie ont trop souvent collaboré avec le fanatisme, l'ignorance, l'esprit de domination de nos co-associés. Cela ne fait qu'aggraver notre impérieuse obligation de réagir — sur tous les terrains.

En cette veille de Saint-Jean-Baptiste, chacun de nous devrait former cette nette résolution et chercher tout de suite où porter son effort.

Vol. I. No 6. Juix 1917

162 l'action feançaise

Car il importe de se le rappeler: les faits d'armes brillants et dramatiques ne sont pas toute la guerre; ils n'en sont qu'une fraction; ils ne sont presque toujours aussi que l'éclatante manifestation d'une vertu trempée par un long et modeste apprentissage.

C'est tous les jours, et chacun dans son domaine propre, qu'il convient de faire de l'action nationale. Et personne n'est si petit, si dépourvu d'influence, que ses actes quotidiens ne puissent influer sur l'ensemble de nos luttes.

Suivez le développement du fait le plus simple. C'est en soi bien peu de chose que l'inscription sur une affiche, sur une enseigne, de lettres françaises ou anglaises au-dessous d'un nom français. Et, pourtant, que cent ou mille Canadiens-français fassent l'une ou l'autre chose dans une ville du Canada, et qu'un visiteur étranger, Français ou Italien, y passe, qu'arrivera-t-il ? Si l'on a choisi une inscription anglaise, le voyageur se rappellera ce qu'on eut peut-être le soin de lui glisser à l'oreille: Ces Canadiens n'ont plus de français que le nom. . . Ils sont condamnés à disparaître; ils n'ont plus même la fierté de leur langue. . . Il y a chance, à tout le moins, qu'éblouis par le prestige des masses anglo-saxonnes, il se dise: Hélas! ces braves gens n'ont pu résister à la force d'absorption de leurs formidables voisins. C'était fatal!... A Rome ou à Paris, son témoignage ira fortifier l'avis de nos adversaires, grandir l'influence de ceux qui prétendent nous pousser au tombeau. Que partout, au contraire, s'affirme le français, que ses claires syllabes éclatent à côté des syllabes anglaises, et le visiteur songera: Qui donc me parlait de peuple en décadence? Il faut vraiment que ce peuple eoit plein de

vie, qu'il ait surtout une invincible volonté de vivre, pour s'affirmer ainsi en face de tant d'influences adverses. A Paris ou à Rome, le témoignage aura chance d'atteindre l'édifice de mensonge que l'on tente d'élever contre nous.

Sur un autre plan encore, suivez l'effet de ce geste très simple. L'Anglais, et en cela beaucoup de peuples sont anglais, ne respecte que ce qui est fort. Si, partout, vous vous affirmez comme Canadiens-français; si vous montrez votre force vraie, il comptera avec vous, dans le domaine des affaires publiques, comme dans celui des affaires tout court. Il comptera d'autant plus que cette affirmation publique vous donnera à vous-même le sentiment plus net de votre puissance, multipliera l'influence de chacun des membres de la communauté française. Si, au contraire, vous dissimulez votre force, il ,1'ignorera et chacun d'entre vous se sentira diminué par l'abstention de son vo^'sin.

Nous pourrions, dans tous les domaines, montrer ainsi les conséquences des actes les plus modestes, apparemment les plus indifférents. — Si, faisant ce que l'Anglais fait avec raison chaque jour pour sa propre langue, vous exigez qu'on vous parle français dans les magasins, qu'on vous écrive en français dans les grandes administrations publiques, vous assurez par là la présence dans les magasins et dans ces administrations d'hommes de votre race, vous accroissez l'influence du groupe, dont vous ne tarderez pas à tirer un bénéfice personnel. Car, c'est une chose bienfaisante que d'appartenir à une communauté puissante.

. . . Mais il faudrait refaire ici toute la thèse à laquelle Pierre Homier a consacré deux cents pages de faits et de réflexions dans son livre sur îa Langue française. Nous prions nos lecteurs de relire plutôt cet excellent manuel, plein d'indications précises pour la lutte quotidienne. (On

peut se le procurer au secrétariat de la Ligue des Droits du français, Immeuble Dandurand, Montréal.)

Ce que nous voudrions surtout, c'est qu'en cette veille de fête nationale, chacun de nous prît, sans doute, la résolution d'appuyer les campagnes énergiques qui se font au dehors, mais enfonçât pareillement jusque dans ses moelles cette autre résolution de traduire dans tous les détails de la vie quotidienne, dans le domaine de son action propre, la pensée qui inspire les plus beaux gestes publics. C'est du détail de ces menus faits que se crée, pour une large part, la physionomie d'un peuple, sa grandeur et sa force.

Que chacun de nous donc regarde en soi et autour de soi, qu'il se dise: Cette année, je puis faire telle chose, rompre sur tel point l'ostracisme dont ma langue est l'objet, étendre sur tel autre notre légitime influence. Que les sociétés nationales se demandent pareillement ce qu'elles peuvent faire, ce qu'elles peuvent -commander à leurs membres.

Le terrain à parcourir, à défricher, s'étend à l'infini; 4es moyens d'action sont multiformes, et donc à la portée de tous. L' Action française s'efforcera au cours de l'année de stimuler, d'éclairer l'action générale, mais son ambition la plus haute est de collaborer à l'œuvre commune.

Et lorsqu'elle demande à ses lecteurs de l'aider, ce qu'elle cherche avant tout, et par-dessus tout, c'est encore de donner à cette collaboration le maximum de force et d'efficacité.

Omer Héroux.

Page 1