‹ L'action française (volume 2)Chapitre 169 sur 180 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Par delà l'admirable citadelle de Vinlijnille; le petit jour s*était levé sur les pointes de la Rivière; mais ni les roches noires lustrées d'embrun de mer ou fleuries d*écume, ni la courbe des plages, toute blonde au premier rayon, ni ces jardinets d'herbe folle où les roses ouvrent un grand œil étonné, ni les bois d'oliviers, de

chênes et de pias qui voal de coUiue ea coUiue jusqu'aux dernières crêtes des montagnes dressées dans les profondeurs subites du paysage, ni enfin ces passantes, jeunes ou vieilles, mais à peu près toutes belles, dont les pieds nus semblent crier au voyageur : Vous voilà éloigné des prodigues pays de France^ vous voilà sur le sein delà sobre et duré Italie ; ni Port-Maurice, ouvert magnifiquement sur la mer, ni Oneille et son amusante poudrière en rotonde, badigeonnée de clair safran et d*ocre vif, ni la fiére Savone qui porte en diadème les acres tourbillons de ses fumées d'usine, ni la chaude rumeur qui s'élève, en avant de Sanpierdarena au moment où Ton voit jaillir la haute lanterne de Gênes — que je saluais, ce matin, la troisième fois de ma vie, mais dans quel nouveau sentiment! — ni charme, ni éclat, ni ravissement, ni surprise ne pouvait nous tirer de nos réflexions : Gênes elle-même, la Superbe, devait céder aux deux images entre lesquelles oscillait toute rêverie : l'idée du roi, telle que nous l'avions conçue, dans ces six dernières années, et l'idée du roi, telle qu'elle allait se préciser à nous dans quelques instants.

Tout au plus la physionomie du pays, infiniment plus provençale qu'italienne dans tous ses caractères un peu anciens, nous obligeait-elle aux retours mélancoliques sur le passé. Il fallait bien nous reporter à nos siècles seizième, dixseptième et dix-huitième, quand l'influence de la France laissa sur ce rivage tant désignes ineffacés, mais pâlissants I Beaux siècles où nos rois, qu'ils fussent Valois ou Bourbon, n'avaient

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guère à oompter avec la Maison savoyarde el, même au temps d*un Charles-Quint el d*un Doria, forçaient l'Italie septentrionale à graviter dans Torbite de la Provence 1 Toute la côte de Ligurie s'en souvient. Il n'est pas jusqu'au dialecte de la région qui ne rappelle que l'ascendant gagné au moyen âge par nos aïeux de la Provence autonome fut précieusement maintenu, une fois la Provence unie au royaume des lys : déchiffrant des hauteurs du train quantité d'inscriptions qui portent l'empreinte évidente du voisinage provençal, mais en trouvant aussi de toutes différentes (i),plus fraîches et qui témoignent de l'action rapide des nouveaux centres toscans et romains, depuis que nos armes sont venues déplacer l'axe de ce pays je vérifiais, pour ainsi dire, avec l'œil du corps, la criminelle niaiserie de la Révolution et des Napoléon. Quelle France ils reçurent, et dans quelle Europe ! Quelle France et quelle Europe ils nous ont laissées ! La Maison capétienne mettaitTunité au dedans, mais la division au dehors ; nous troublant et nousdivisant à l'intérieur, la Révolution et les Napoléon ont eu soin de constituer de redoutables unités contre nous. Lltalie était morcelée en différents petits Etats qui subissaient l'attraction de notre grandeur. La politique révolutionnaire et bonapartiste en a formé un grand Etat qui grandit encore,chaque jour,de notre faiblesse. Autrefois cliente, presque pu-

(1) On écrit encore camie pour chemise, comme à Marseille ; ne commence- t-on pas à écrire camicia comme à Florence? Cela peut mesurer une évolution.

pille de Marseille, voici que Gènes nous échappe : elle devient une rivale qui, demain, nous surpassera.

Mais ces belles eaux concurrentes abritent aujourd'hui, au repli de leur avant-port, celui qu'un Français du xxv" ou du xv® siècle, siècles de fer pourtant, n'aurait pas hésité à la nommer la se\x\e fortune de la France. Il faut être présentement plus qu'un bon Français, il faut appartenir au groupe des meilleurs Français, des mieux conservés et surtout des mieux défendus contre les fléaux ambiants, ou bien il faut encore avoir longtemps et douloureusment réagi contre eux tous pour se douter de cette forte vérité politique. Ignorée ou connue, elle est pourtant la vérité. Entre celte dernière fortune de la France et notre frontière française s'étendait, ce jour-là, près de cinquante lieues 1 entre elle et Paris trois cents lieues !

Je ne veux rien dire aujourd'hui que notre tristesse.

Dans le brillant volume qu'il a écrit sur les croisières de la Maroussia, Joantho n'a pu s'empêcher de noter avec insistance cette tristesse. Or, notre ami de Joantho ne sera suspect à personne d'introduire de la mélancolie hors de sujet. Et cependant, il me permettra de le dire, je m'étais mis en garde contre son impression, où je craignais de voir soit un préjugé litléraire.

soit l'effet d*UQ loyalisme tout personnel et, par là même, inaccessible à des Français d'une autre formation que la sienne. De son côté, Tingénieuse amitié de Joantho fit les meilleurs efforts, et les plus généreux, pour m'épargner le sentiment qui lui avait été si pénible. Dès mes premiers pas dans la ville, la seule pensée de venir chercher à l'étranger un flls de France m'avait serré la gorge. La vue de Joantho, que Monseigneur avait bien voulu envoyer audevant de nous, chassa tout d'abord cette angoisse. Ce ne fat qu'an instant. A peine assis dans la chaloupe,

— Regardez : le drapeau français !

— Admirez : nos armes de France !

Je voyais, j'admirais, ce que me détaillait la voix chaude de Joantho et le drapeau battait au vent, et les trois fleurs de lys, partout brodées, nous suggéraient, comme dans le chant de Mistral

les souvenirs du passé et la foi dans Tan qui vient

Mais ces trois minutes de traversée me sont tombées assez lourdement sur le cœur. •

Et voici la Maroussia.C est un beau navire, solide et fin coureur, à l'élégante coque blanche, sa quille verte élevée au-dessus de Teau, car il n'a pas encore fait son charbon; mais le gréage délicat se dessine sans oscillation ni tremblé.

comiiie une peinture immobile, sur le ciel pâle de midi.

On accosle. Le détail de nos présenlalions est connu. J*ai cité parmi les premières personnes rencontrées M. de Cheviliy, M. Bezine, M. de Tuite. Je ne veux oublier ni M. Debanne, président du Comité de Lyon, ni M. Eugène Godefroy, ni M. de Monicourt. Le commandant de la Maroussia^ M. de Baichis, de qui j'avais lu l'an dernier une aimable lettre à mes compatriotes les sauveteurs de Carro, se trouve en congé depuis quelques jours; mais son second, M. GandoUe est un provençal de Marseille; deux mots de conversation nous permettent de nous désigner Tun à l'autre plus d*un ami commun. Le jeune médecin du bord, le docteur Henri Pied, est l'auteur d^une thèse sur la Sicile, il a vu Athènes et Florence : devant nous les hauteurs de la Superbe revêtues de maison géantes et ravinées d'étroites rues torrentielles, se déploient sur trois côtés en large éventail. Le doigt de mon savant interlocuteur me désigne mille curiosités du golfe que j'ignore ou que j'ai à peine entrevues. Quelques paroles trop bienveillantes de Mgr le duc d'Alençon, qui vient de quitter sa cabine, essayent également de nous disputer à des réflexions tyranniques.

Distractions heureuses, sur lesquelles, il faut l'avouer, je me jette ! Mais le sentiment est plus fort. On peut s'arrêter de penser, non de sentir. Et je sens avec une douloureuse vivacité comme le pont de ce bateau est plus étroit que ne l'était cet étroi t royaume de Bourges I D'avant en arrière et d'arrière en avant, je mesure la

courte promenade d'ua Prince qui tient des plus hauts seigneurs de la chrétienté et qui passe en ancienneté comme en noblesse tout ce qui peut régner aujourd'hui sur TEurope. Le mot de prison me tombe des lèvres, et je me retourne en sursaut de crainte d'être entendu et trop deviné par nos camarades de deuil.

Tout autour, en effet, les physionomies, bien étudiées, et les choses mêmes, bien vues, reflètent à leur manière cette idée d'étroitesse et de gêne physique. Cuivres brillants, blancs tende- Icts, je ne me suis pas laissé tromper à votre couleur : sous le déguisement hardi d'une àme fière, attentive à couvrir sa plaie, la douleur de Texil m'est bien apparue.

Tantôt rejoignant nos amis, pour secouer ou mattriser la faiblesse à laquelle m'entraînaient de telles pensées, tantôt seul au bordage, je passai le premier quart d'heure à comparer le présent avec le passé. Contre-partie bien naturelle de ce qui m'était arrivé sur lacôle ligure, jadis demi-française, maintenant plus que menaçante pour la France! Rejoignant la pensée de nos diminutions à la pensée du long exil du roi de France, je ne savais plus que mâchonner en moi-même, sans y mettre trop de mesure, le beau Discours du vieux Ronsard, sur ks misé* res de ce temps :

Ha! Que diroat là-bas, sous leurs tombes poudreuses. De tant de vaillants rois les Ames généreuses ? Que dira Pharamond, Clodion et Clovis?

Nos Pépins, nos Martels, nos Charles, nos Loys Qui, de leur propre sang yersé parmi la guerre, Ont acquis à nos rois une si belle terre I

Ivan le Grand est appelé « rassembleur de la terre russe ». Mais ces rassembleurs de la terre française, ces Charles, ces Loys que Ronsard imagine dolents des querelles religieuses de son époque, s'il reste quelque chose de leur mânes, dans les sépulcres violés de Saint-Denis, qu'est-ce qu'ils sentiront de la détresse imposée à leur héritier ? Les grands vers archaïques revenaient dicter la réponse :

Ils se repentiront d'aToir tant trayailléf Querellé, combattu, guerroyéi bataillé Pour un peuple mutin dirisé de courage Qui perd en se jouant un si bel héritage, Héritage opulent!...

Notre magnanime poète ne conçoit pas un seul instant que de grands princes éprouvés puissent être distraits de la vue des malheurs publics, pour songer à leur propre peine. C'est qu'il ne pouvait concevoir que ces rois fussent hors de France. Mais le deuil de la France et l'idée persistante de son abaissement se combinait ici aux réalités de l'exil pour établir à bord de la Maroussia ce sentiment d'affliction solennelle, grave, pieuse, qui ne peut nianquer de saisir les esprits les moins prévenus. En vain iutlai-je : il s'imposait et m'enveloppait tout entier.

L*esprit critique et cette méfiance vitale qui défend à l'homme sensé de se cristalliser dans une idée fixe, me proposèrent, à ce moment, bien des objections. Je me représentai qu'il ne s'agissait plus des vieux rois défunts mais de leur jeune héritier vivant ; qu'il fallait voir, non imagi-* ner ; observer, au lieu de sentir avec la vieille accumulation de mes rêves...

— La politique, me disais-je, est une science et un art. Ni Tart, ni la science ne peuvent partir des fictions. Tout ce beau nuage d'bistoire et de poésie doit se déchirer. Il doitcéder àlaréalité, simple, nue, et bien différente sans doute des idées ainsi préconçues.

Le dialojçue intérieur fut abrégé soudain. Une sonnerie. On se range. Un pas ferme. Mooseigneur le Duc d'Orléans s'avançait rapidement. Il était près de nous. Il nous serrait la main. Madame la Duchesse d'Orléans nous donnait sa main à baiser.

Je ne rapporterai aucune des douces paroles de bienvenue. Je ne ferai pour aujourd'hui aucun portrait. Un mot, un seul : comme je l'avais lu, comme on me Tavait dit, comme j'avais eu peine à le présumer et comme toutefois je venais de le pressentir avec une netteté dont je tressaillis, le visage des Princes me montrait au premier abord une tristesse pénétrante, sensible au milieu des sourires et des effusions de Taccueil.

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