‹ L'action française (volume 2)Chapitre 66 sur 180 · PRINCIPAUX COLLABORATEURS · texte numérisé non relu

PRINCIPAUX COLLABORATEURS

Paul Bouhget, de rAcàdémie française. — Gyp. — JuLKS SouRY. — Maurice Barrés. — Charuis Maukras. — Jules Caplain-Cortambert. — Maurice ïalmeyr. — Maurice Spronck. — Hugues ÏIebell; — Jean de Mitty. —P. Copin- Albancelli. — Alfred Duouet. — Frédéric

PlESSIS; — J.UCIEN ÇORPBCBOT. — DeNIS GuI-

BBKT, dépulé. — Frédéric Amouretti. — Joacam Gasquet. — Auguste Cavalier, — Henri Coulier. — Xavier de Magallon. — Théodore Botrel. — Dauphin Meunier. — L. de Mon-

TESOUIOU - FEZENSAC. LUCTEN MOREAU. —

Octave Tauxier.— MàurtcêPùjo. —-Jacques Bainville. — Albert Jacquin. — Hobert Launay. — 0. DE BaRiul. — R ■ Jacouot.

FONDATEUR

Le Colonel de Villebois-Mareuil '

Hnrt au champ d'honueur

LE COURRIER DE LA PRESSE

BUREAU DE COUPURES DE JOURNAUX 21, Boulevai'd Jlontniartre, 21, Paris

f'ondé en 1889

Directeur : A. GALLOIS

Ib mars 1902.

« En 1892, la France souterraine, sous- <t parlementaire a perdu sa pente : avec le M boulangisme, elle courait droit à ses destt tinées (on ne les voyait pas, mais on sentait c< l'élan) ; après la mort du Général, tout re- * devient un vague marais... »

Qu'elles sont accablantes et qu'elles sont claires, ces premières phrases de la grande imprécation de Barrés : Leurs Figures !

Eh bien! attendez un peu, mon cher ami, et nous y voilà revenus après dix ans, une fois encore, dans le marais : oui, c'est là que va, lui aussi, notre flot nationaliste ! Il ne lui faudra même pas tout l'espace du printemps de 1902, — à ce généreux torrent de l'instinct antidreyfusard, — pour achever de se boire dans les sables (c conservateurs >i et parlementaires où nous l'avons dérivé, sous prétexte d'union électorale entre tous les (( bons Français y> !

Car il est inutile de feindre de l'ignorer, ô

ACnOM FKANÇ. — T. YI* 31

braves candidats de toutes les « Pairies » plus ou moins françaises et de toutes les « Actions » plus ou moins libérales : élus ou non, votre étiquette de nationalistes (ce qui signifie seulement, — paraît-il, — anliministériels), votre étiquette ne vous gênera plus bien longtemps : Majorité ou minorité, vainqueur ou vaincu, (mais surtout vainqueur), ce Nationalisme, — viennent les roses, — nous le verrons en lambeaux, au pied de tous les murs, avec les vieilles affiches.

Mais c'est alors que nous pourrons causer, avec ceux d'entre vous, du moins, qui voudront bien songer à la France, ayant comblé leur circonscription. C'est alors que vous pourrez, ayant soupe, jusqu'à l'écœurement, de vos mensonges républicains, reprendre goût au bon pain des vérités traditionnelles et royalistes. Et cela profitera peut-être à vos enfants, pour la prochaine Affaire. C'est notre seul espoir.

Mais c'est un grand et raisonnable espoir.

Pourquoi donc raisonnable? — Parce que rien ne sera plus facile à des Français d'aujourd'hui et de demain, s'ils savent dire tout haut ce qu'ils veulent, et le vouloir, que de pousser à son terme naturel : la restauration du Trône, l'une de ces crises périodiques de dégoût et de révolte, l'un de ces « appels » violents et confus au Souverain national, que vous avez entendus et notés, mon cher Bar-

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rèSy avec une véracité si poignante, depuis dix ans que vous regardez autour de vous votre pays, en citoyen fier et humilié.

Il faudrait, seulement, qu'on soit prêt.

Une fois disparue la présente crise, née de l'affaire Dreyfus — (dans laquelle l'émotion nationale n'eut pour s'exprimer et se justifier qu'un objet de haine : le juif, sans nul objet d'amour,sans un héros où s'accrocher), — il y aura un moment d'apathie, d'indifférence fatiguée; OTt laissera la République faire un nouveau bail, et vieillir encore un peu. Mais comment le peuple français, qui a si bien senti son mal, l'oublierait-il ? Et en somme, il l'a presque défini lui-même ce mal, en essayant de le secouer : c'était bien, pour lui, la République, en cas de succès à Reuilly, qui aurait c écopé », comme c'est elle qui fut bâtonnée à Auteuil, (à prendre les faits sans raffiner). Le gouvernement des Reinach et de la Loi ne reprendra point son prestige. On a songé à autre chose. On a réfléchi. On s'est dit:

« Si nous ne sommes pas une nation comme les autres, où chacun puisse songer à ses affaires et laisser les affaires d'Etat aux hommes d^Etat; si nous sommes en proie, tout ensemble, aux prêches intarissables des (( éducateurs de la démocratie » et aux combinaisons des députés « chéquards» ; s'il y a tant de liberté, de justice, d'humanité sur

nos monuments, et s'il y en a si peu dans nos mœurs publiques; si tout va bien dans les discours de nos ministres, et si tout va mal dans nos finances, ne serait-ce point qu'il manque ici, tout simplement, lœil du mai'tre, — comme disait La Fontaine, ami des proverbes ? »

Quelqu'un qui veille au grain, parce que le grain est à lui; un défenseur vivant et naturellement jaloux de la fortune et de l'honneur du pays, qui ne sont autres que la fortune et l'honneur de son nom, de sa race, — que faudrait-il de plus? Et combien d'années perdrons-nous encore à attendre de la vertu chancelante de nos 591 souverains improvisés ce que donne à tous les grands peuples l'instinct le plus simple et le plus naturel, l'égoïsme bienfaisant de leur souverain héréditaire?

Il faut comprendre, cependant, les difficultés.

Pourquoi le Nationalisme, ce mouvement que tout dénonçait anti-républicain, (et d'abord, les noms de ses partisans dans chaque bourgade, aussi bien qu'à Paris, à FAcadémie française), — pourquoi ce mouvement n'a-t-il pas abouti encore, dans le sentiment des foules, à ces légitimes conclusions royalistes, qui s'imposent si vite, et à leur corps défendant, au moins a réactionnaires » et aux plus sincèrement républi-

■ar— ^ ^

cains d'entre ses initiateurs « intellectuels »?

La faute en est à nos habitudes, à nos vieux plis d'imagination, à notre rhétorique, restée plus ou moins « stoïcienne », « romaine ^), depuis l'époque révolutionnaire. Nous parlons encore la langue de M. et de Mme Rolland, et voilà ce qui brouille tout : nous demandons, nous-mêmes nationalistes, d'abord « des réformes » , mais surtout k de la vertu ». Méthode pitoyable, et qui se réduit à confondre, en toute occasion, la Politique avec la Morale, ou même à subordonner la première à la seconde, et à n'attendre le bien de TElat que de la perfection des individus. Les inconvénients de cette manie sont si nombreux et si graves, qu'on ne saurait assez l'analyser. Non seulement nous sommes arrêtés par là dans un deminationalisme fort éloigné de Vintégral^ mais ce demi-nationalisme lui-même, l'erreur dont nous parlons l'exténue.

A quelque question que nous nous appliquions,nous nous trouverons embarrassés et singulièrement faibles devant nos adversaires, tant que nous n'aurons pas contesté les termes absurdes dans lesquels ils la posent : termes tout sentimentaux, tout individualistes, tout « libéraux », tout protestants et strictement républicains.

S'agit-il de l'armée et des récents exem-

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pies de rébellion « pacifique », c'est-à-dire de ces refus de porter les armes, que compte un par un M. Urbain Gohier, dans rAuRORE, comme autant de « grains de blé » de la grande moisson prochaine de V Internationale qui « sera le genre humain »? — A ces folles applications du : Tu ne tueras point I de la Bible, à ces exaltations d^un sentiment individuel qui peut être sincère et désintéressé, que répondra le nationaliste-républicain, c'est-à-dire le « bon Français » qui cherche, comme M. Jules Lemaitre, à faire de la politique avec les seuls mouvements d'un cœur bien placé? — Ne faudrait-il point, avant d'aborder l'adversaire, avoir résolu par oui ou par non la question si précise, si inéluctable, que posait l'autre jour, ici même, la très élégante dialectique de Léon de Montesquiou : « Quel est l'ordre : L'homme, la société ? — ou bien : La société, l'homme? » Dans la seconde hypothèse, le devoir militaire, qui sacrifie assez violemment rhomme à la société, ne broie-t-il point, avant toute chose, dans Vâme du soldat, le grain de blé humanitaire, espoir de la République toujours future ?

A l'heure actuelle, tout républicain français s'est posé ce problème du militarisme : aucun ne le résoudra sans devenir royaliste.

Et l'épreuve que nous indiquons, à propos de l'armée, se peut répéter, de plus en plus

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convaincante, à propos de toutes les grandes institutions, de toutes les forces historiques de la France. On trouvera, chez tous les nationalistes, — chez ceux d'entre eux, du moins, qui se sont interdit les conclusions royalistes, — l'indécision la plus pénible et, néanmoins, la plus explicable. Un reste de superstition révolutionnaire, de mysticisme libéral : il n'en faut pas davantage pour que, devant défendre le plus délicat et le plus sacré des iutérêts : celui de l'éducation catholique de leurs enfants, plusieurs de nos amis en viennent à s'appuyer, dans cette lutte même, sur un principe protestant, qui se retournerait contre eux demain, si on le voulait : la liberté de conscience.

Mais non ! Ce n'est point la « liberté » de conscience que vos enfants vont chercher, par vos soins et sous vos yeux, à l'école catholique et au catéchisme : ce qu'ils vont y chercher, c'est au contraire une discipline de l'esprit et du cœur parfaitement déterminée, précise et fermée : c'est nnçi forme qu'ils vont prendre et un pli qu'ils vont contracter. On ne leur propose pas, et vous ne toléreriez pas qu'on leur proposât cinq ou six hypothèses métaphysiques à choisir, pour qu'ils en adoptent l'une quelconque, « librement ». Vous les confiez au prêtre romain; vous le connaissez; c'est vous qui l'avez c< choisi » pour eux, comme votre

famille Tavait « chosi » pour vous, et comme votre patrie l'avait « choisi » pour votre famille : disons que vous l'avez accepté^ de votre milieu historique et naturel, en considération de certaines harmonies, de certaines adaptations, nombreuses et heureuses, qu'il présentait, et avec vous-mêmes et avec votre destinée.

Défendez-le donc.

Mais pour protéger l'éducateur catholique dans un pays où beaucoup le craignent, il ne faudrait pas être soupçonné de vouloir l'imposer à tous au nom de l'Etat. Il faudrait être assez dégagé de sympathies ou d'antipathies mystiques à son égard, pour ne le protéger que comme mandataire des familles, et comme collaborant, avec elles, et presque à régal des pères et des mères, à la conservation du type français, dans toutes ses variétés, dans toutes ses « libertés ». Or, qui ne voit qu'une méthode si sereine est interdite à l'État républicain, obligé, sous peine d'être déchiré, de frapper à son sceau maçonnique ou judaïque, mais uniforme, ces consciences innombrables de l'union desquelles la République est censée sortir, — éternellement ? — Les nationalistes, même comme « libéraux », appelleront le Roi, tôt ou tard, à reprendre son rôle en face du Pape,

Henri Vaugeois.

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LE YACBT ROYAL « MAROUSSIA »

l^ous avions demandé à notre ami M. Louis de Joantho les bonnes feuilles de son beau livre illustré , publié par la librairie Pion : Le Yacht Royal « Ma- BonssiA » : Quelqnes semaines auprès de Monseigneur le duc d'Orléans (croisières en Océan et Méditerranée).

Notre premier projet était de donner ici la primeur de quelques récits pittoresques : voyages de Yachting y séjours dans les ports, — récits pleins d'intérêt où abondent les scènes de la vie intime du Prince proscrit. Ces récils j nous les publierons en effet; mais, en feuilletant Vouvrage de M. de Joantho, nous y trouvons, servant de préface, des notes biographiques sur Monseigneur le ùuc d^Orléans et sur Madame la Duchesse d^Orléans. Nous offrons d'abord à nos abonnés ces deux médaillons dont la lecture nous a charmés.

Monseigneur le Duc d'Orléans. — Madame la Duchesse d'Orléans. — Un prince français. — La fin des malentendus. — Départ pour Texil. — A l'armée des Indes. — La chasse aux tigres. — Rentrée à Paris : la police correctionnelle, la pri-

son — Voyage aux Etats-Unis, Egypte, Abyssinie. — Mort de Monseicneur le comte de Paris. — Le chef de la Maison de France. — Mariage royal au palais de Schœnbrûnn. — Les sports. — L'amour du danger. — Précision! Concision! — Madame la Duchesse d'Orléans. — La Princesse en France. — Le cortège de la Madeleine. — Empressement du peuple de Paris. — Œuvres de miséricorde. — La charité princière.

... Avant de commencer ces récits dTspagne et d'Italie, croisières en Océan et en Méditerranée, je dois à mes lecteurs une biographie rapide de ceux qui, pour la deuxième fois, daignèrent m'accueillir à bord du yacht royal : Mgr le duc d'Orléans, Mme la duchesse d*Orléans...

Les historiens d'aujourd'hui, ceux de demain qui écriront sur IMonseigneur le Duc d'Orléans et qui, en dehors des événements et des faits, auront Tambilion très louable dénoter des observations psychologiques, tout en se mettant en quête d'une définition bien fidèle, bien exacte, ne pourront mieux faire que de dire de lui : Prince essentiellement, rigoureusement, éminemment, absolument « Français ». Et ces historiens diront vrai, car II a la France dans le coeur, dans la chair, dans le sang...

Sa naissance le prédestinait à symboliser la patrie. La patrie est en lui, il est en elle.

Pour peu qu'on observe, pour peu qu'on analyse, on reconnaît en lui, — vivante incarnation ! — tous les instincts, toutes les spontanéités ardentes, tout le ressort et aussi tout le sentimentalisme et toute Timpressionnabilité de

notre race. Il est le miroir fidèle dans lequel la nation peut se voir palpiter et vivre.

Et si ces historiens voulaient pousser à Tex- Irême le souci de Tétude, s'ils disaient : fils de France, est-il la France de Louis XII, de Henri IV, de Louis XIV, de Louis-Philippe? nous répondrions, il est la France sans épithète. Il ebt la France de demain, souriant à la France d*hier, accueillant son héritage et lui offrant ses conquêtes, alliant au passé le présent et édifiant avec le présent et. le passé les idées pures et belles qui deviennent les grandes forces.

Il est la fin des malentendus, l'aurore de la grandiose réconciliation.

U n'est pas un bon Français qui ne sache que Mgr le duc d^Orléans est né en Angleterre, le 6 février 1869, qu'il reçut une éducation très française au collège d'Eu d'abord, à Stanislas ensuite, qu'il était adoré de ses camarades, généreux et bon, quoique écolier fort batailleur, ce qui s'explique par les phénomènes d'atavisme les plus naturels. Depuis plusieurs, siècles en effet, il y eut pas mal de batailleurs fort connus dans sa famille, et nous leur en avons un gré infini, puisque nous leur devons d'avoir une patrie.

Je vis pour la première fois Mgr le duc d'Orléans au château d'Eu, il avait alors dix-sept ans.

C'était le 26 juin 1886.

Une grande iniquité allait s'accomplir. Quelques jours avant, Mme la princesse Amélie de France avait été fiancée au prince héritier de

Portugal... Le corps diplomatique tout entier était venu rendre hommage à la future reine, et le gouvernement ainsi que le Parlement avaient pensé que cet empressement, auquel n'étaient pas habitués les maf très du jour, constituait un réel péril pour le régime.

Les lois d*exil avaient été votées, l'échéance était prache. De nombreux royalistes étaient venus de Paris, de la France entièie, pour apporter aux princes proscrits un témoignage de dévouement fidèle. Une préoccupation poignante se mêlait à toutes les autres : Mme la princesse Louise de France, âgée de quatre ans, était très gravement malade. Un père, une mère, un frère allaient abandonner son chevet pour obéir à des prescriptions barbares. Le chef de la police de sûreté était cependant arrivé le matin à Eu, se disposant à accorder, au nom du président du conseil, un sursis de deux jours si ce sursis était demandé. Il sollicita une audience de la famille royale qui refusa de recevoir le représentant d'un gouvernement de proscripteurs.

Dominant sa grande émotion, Mgr le comte de Paris, ayant à ses côtés Mme la comtesse de Paris, Mme la princesse Hélène,le duc d'Orléans, le duc d'Aumale, le prince de Joinville, le duc d'Alençon, éprouvait, au milieu de sa grande amertume, un certain sentiment de fierté en présentant son fils aux Français, qui Tentouraient, et ces Français, tristes et indignés, se sentaient réconfortés en voyant groupée devant eux la Maison de France ; en contemplant trois générations de princes : le passé avec son cortège historique de gloire et d'honneur, et, àcôté

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du présent, frappé par la persécution imméritée, Tavenir avec ses promesses et ses espérances..

L'heure du départavait sonné. Nous nous acheminâmes vers le Tréport et le steamer Victoria emporta les princes exilés.

Mgr le comte de Paris ne devait plus revoir la France ; Mgr le duc d'Orléans la revit le jour où il vint lui offrir ses services.

Quelques mois après son arrivée en Angleterre, le Prince entra à Técole militaire de Sandhurst. Il en sortit avec le grade de souslieutenant au u King's royal riûe j> et fit une grande partie de son service dans l'armée des Indes, où son régiment tenait garnison.

C'est pendant les quelques permissions qu'il obtenait, après de longs mois d'un. service ininterrompu, que le Prince entreprit des séries de chasses au tigre qui sont restées historiques. Ses compagnons furent : le prince Henri d'Orléans, le colonel de Parceval, M. de Boissy, le marquis de Mores. Pendant cette expédition, vingt et un tigres exactement furent abattus; et très exactement encore, sur ce chiffre Mgr le duc d'Orléans en tua neuf.

La gravure a popularisé la scène tragique représentant une tigresse bondissant sur Téléphant monté par le prince, enlevant le turban de son conducteur, renversant le duc d'Orléans et brisant le fusil qu'il avait dans les mains. L'éléphant, s'élant emporté, se ruait follement sous les futaies d'arbres épineux rejoints entre eux par les inextricables réseaux de lianes.

En vérité, ce jour-là, le prince vit la mort de bien près; mais celte série d'impressions ne

réussit qu*à augmenter sâ passion pour la chasse aux tigres, et il profita de toutes les occasions qui se présentaient à lui de traquer le fauve dans les profondeurs de ses forêts sauvages.

Cependant Mgr le duc d'Orléans venait d'avoir vingt et un ans. 11 était dans l'armée anglaise, mais il aurait volontiers échangé son épée contre le fusil du troupier français; et il ne songeait pas, sans envier leur sort, aux jeunes gens de son âge, qui, plus heureux que lui, seraient bientôt appelés sous les drapeaux. Cette pensée obséda son esprit. Pourquoi d*autres Français appelés à Thonneur et au devoir? pourquoi pas lui, aussi Français qu'eux?

Sa rentrée en France était résolue. 11 confia son projet à M. le duc de Luynes et, le 6 février, jour où il atteignit ses vingt et un ans, il prit à Lausanne le train de Paris où il arriva sans encombre.

On connaît la série des événements qui ame^ nèrent le prince en police correctionnelle d'a^ bord, dans la prison de Clairvaux ensuite.

\ M. le préfet de police qui l'interrogeait, il dit:

(( Je ne suis pas venu ici pour faire un acte politique; je suis venu, comme simple citoyen français, réclamer mon droit de servir mon pays, non pas un droit particulier; mais un droi4 commun... »

Sa déclaration au président et aux juges de la huitième chambre arracha un cri d'admira*tion à tous ceux qui savaient et pouvaient encore en France admirer et comprendre. Le

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vieux sang du Béarnais se révélait avec éclat; d'un seul coup, le prince avait conquis tous les cœurs :

c Je suis venu en France pour servir comme simple soldat.

« Je ne fais pas de politique; lapolitique ne regarde que mon père dont je suis le fils respectueux et soumis, le fidèle serviteur. Je ne suis pas allé à la Chambre ; mais, au bureau de recrutement.

« Je savais à quoi je m'exposais, cela ne m'a pas arrêté.

«J'aime mon pays, est-ce une faute? J'ai voulu servir la France au régiment, est-ce un crime?

« Non.

« Donc, je ne suis pas coupable ; donc, je n'ai pas besoin d'être défendu.

« Si je suis condamné, je suis sûr du jugement favorable de deux cent mille conscrits de ma classe et de celui de tons les braves gens.

tt Ceux-là, j'en suis sûr, m'acquitteront. »

Le prince disait le lendemain de sa condamnation k deux ans de prison :

tt Un prince qui veut régner doit être au régiment, en prison ou en exil. »

Et il ajoutait, dans sa cellule, à sa déclaration de la veille, ces mots qu'il a souvent répétés depuis :

« Je demande à mes amis de ne pas prononcer le mot grâce.

u La prison est moins dure que l'exil, car la prison, c'est encore la terre de France... »

Après quatre mois de détention, Mgr le dac d'Orléans fut, malgré lui, reconduit à la frontière. En quittant la France, il adressait aux conscrits de la classe de 1890 un message où se lisait ce vibrant appel.

« J'avais demandé à faire mes trois ans comme soldat. Pour toute réponse, on m'a condamné à deux ans de prison. La place que j'avais dans le rang, au milieu de vous, près du drapeau, gardez-la-moi, je viendrai la reprendre. »

La droite du Sénat,la droite de la Chambre, les comités royalistes, tous les patriotes, résumonsnous: tous les bons Français, avaient acclamé le duc d'Orléans à son entrée en prison ; il l'acclamèrent encore quand il en sortit.

Quel charmant hommage que celui de M. Arnaud, directeur de la maison de Glairvaux, qui conduisit le prince à la gare où devait passer le train de l'exil :

Après avoir reçu les remerciements du duc d'Orléans : « Je suis désolé de perdre un si aimable compagnon de captivité, car en vérité. Monseigneur, si vous étiez mon prisonnier, moi aussi, de mon côté, j'étais le vôtre. »

Arrivé à Douvres par le bateau d'Oslende, le prince fut reçu par Mgr le comte de Paris, qui, entouré de nombreux royalistes, se jeta dans ses bras. « Philippe, lui dit-il, je suisfler de toi ; car tu aimes ta patrie comme il faut l'aimer I »

Le soir, à Londres, à un brillant banquet, le chef de la Maison de France déclara qu'il avait deux toasts à porter : h Le premier à mon fils, dit-il, c'est-à-dire au courage, le second, à M. le duc de Luynes, c'est-à-dire à la fidélité. »

Que de belles paroles à rapporter quand on voudra les réunir, que d'intéressants documents à produire sur ces événements qui émerveillèrent et charmèrent le pays !

« Il convient, disait Francis Magnard, de saluer respectueusement ce noble prince qui va retourner en exil, après avoir si spirituellement fait son devoir et planté sur la terre de France la bannière rajeunie de sa race. »

A sa sortie de prison, le Prince fit de nombreux et lointains voyages. Il accompagna aux Ëtats-Uois, au Canada, Mgr le comte de Paris qui, depuis longtemps, avait le désir de revoir les champs de bataille où il avait combattu pendant la guerre de Sécession. Il parcourut aussi rÉgypte, se rendit en Terre Sainte avec la princesse Hélène, sa sœur, et alla ensuite tuer quelques lions en Abyssinie, un simple déplacement de chasse...

Un grand déchirement d'âme, qui allait modifier son existence, lui était réservé.

Le noble Prince qui avait consacré son existence entière à l'étude et à l'observation de ses grands devoirs vis-à-vis de la France, le saint, le juste, dont les heures dernières furent des exemples grandioses de patriotisme vibrant, de foi chrétienne, d'élévation d*âme, venait de succomber.

Mgr le comte de Paris mourait à Stow-house

ACTION PRANQ. — T. VI, 32

478 l'action françâisk

le 8 septembre 1894. L*agoaie fut lougue. Dès que le mourant, qui ne se faisait aucune illusion sur la gravité de son mal, sentait un soupçon de force lui revenir, dès qu*il pensait que la souffrance laisserait à son esprit quelques instants de lucidité, il faisait appeler son fils et lui prodiguait de nouveaux conseils, insistant — scène d'une saisissante majesté! — sur ceux qu'il lui avait déjà donnés.

Le sujet, toujours le même : le pays! son relèvement, sa grandeur, sa fortune, les solennels devoirs d*UQ prince français vis-à-vis de son peuple. Il expira. Son fils lui baisa la main, étendit le drapeau national sur son lit de mort et dit: <i Dormez en paix, mon père, je serai digne de vous ! »

Le même jour, le duc d'Orléans recevait, dans le grand hall du château, Thommage de tous les princes de la Maison de France dont il était devenu le chef.

Deux ans plus tard, le 5 mai 1896, Mgr le duc d'Orléans épousait S. A. I. et R. Tarchiduchesse Marie-Dorothée d'Autriche. Le mariage fut célébré dans le palais de Schœnbrtlnn et béni par S. Em. le cardinal archevêque de Vienne.

L'empereur d'Autriche, qui avait conféré à son neveu l'ordre de la Toison d'Or, avait voulut que les fêtes, données à cette occasion, revêtissent un caractère de particulière grandeur.

Les récits des solennités arrivaient en France et y apportaient des impressions d'éblouissementet de fierté.

Une délégation, présentée par Mme la duchesse de Luynes, offrait à la princesse un

dmdème à cinq fleurs de lys en brillants, produit d'une souscription des dames françaises. Le charme pénétrant, la bonté souveraine, les séductions de l'esprit de Mme la duchesse d'Orléans, avaient conquis toutes les admirations.

Nous avions une Reine !

Je disais, en commençant ces notes biographiques : a Prince éminemment Français I » Je persiste à croire la défînition heureuse.

N'est-il pas d'origine et d'essence bien française ce courage qui a toujours émerveillé ceux qui en ont vu les manifestations? Il est exact de dire, sans courir à la recherche des louanges systématiques, que le péril a pour le prince d'irrésistibles attractions. Veneur passionné, toutes les chasses ont évidemment de l'intérêt pour lui ; mais, celles où il court un danger sont les seules qui lui disent vraiment quelque chose.

Il aime la mer, quand elle est démontée, le ciel dans.ses convulsions e.t ses tumultes. Des excursions dans ces conditions ont pour lui un charme inexprimable.

Son sang- froid est impressionnant. Cinq témoins ont constaté et répété à qui voulait les entendre — et ces témoins n'étaient pas les premiers venus— que dans les jungles des Indes^le

prince ne déjeuna jamais de meilleur appétit que quelques instants après Theure terrible ofi la tîgresse, dont nous parlons plus haut, avait brisé son fusil en se ruant sur lui.

Ah ! le brave colonel de Parseval, son gouverneur, a passé par de singulières et terribles épreuves ! Il ne raconte pas sans frémir son émotion du camp de. Delhi.

Le Prince, à cheval, entre deux batteries, suivait avec un grand intérêt, depuis quelques instants, des manœuvres de tir d'artillerie. Le colonel s'aperçoit soudain que son élève a disparu. L'angoisse le gagne, le sentiment de sa responsabilité le saisit à la gorge, il se débat dans des nuages de fumée, parcourt le terrain des manœuvres, ne découvre rien, cherche encore, et trouve, un moment après, le Prince, campé à côté des panneaux servant de cible, et paraissant trouver un plaisir extrême, au milieu des explosions, à observer de prés les effets du tir. Il estimait qu'en matière de manœuvres, le point où arrivaient et éclataient les projectiles est autrement intéressant que celui d'où ils partaient.

Tous les sports lui sont familiers, depuis le jeu de paume jusques et y compris la chasse aux lions et aux tigres. Il excelle dans plusieurs d'entre eux. Les exploits des maîtres nageurs des côtes de Ceylan, qui plongent à des profon- j

deurs invraisemblables et vont chercher des objets qu'ils jettent préalablement, ne sont pas grand'chose à côté de ce que peut faire le prince, avec cette particularité que peu lui im-

porte le moment, immédiatement avant, ou immédiatement après ses repas.

La précision de son tir à la carabine ou au pistolet le classe parmi les premiers tireurs du monde, f/incident de Marienbad est presque trop connu pour que nous en fassions le récit.

Nous le résumons simplement.

Des officiers allemands Tenaient de faire d'assez beaux cartons dans le tir du jardin de rétablissement thermal, et c*était à qui s'extasierait... Mgr le duc d'Orléans qui se trouvait là, fendit la foule, lit le plus simplement et le plus modestement du monde charger des carabines et, sur cinquante coups, mit cinquante balles dans le noir.

Dans les impressions et souvenirs qui vont suivre, je parle souvent, d'après des notes prises sur le fait, de l'incroyable faculté de marche du duc d'Orléans, de ses chevauchées, de la somme de résistance qu'il oppose à toutes les fatigues et à toutes les secousses.

Spontanéité, décision prompte, impulsion... mais, toujours spontanéité inspirée par des pensées grandes et généreuses.

Le Prince apprend la mort glorieuse de Ville* bois-Mareuil, l'enthousiasme le saisit. H a la claire vision des quelques minutes tragiques et héroïques de cette explosion d'âme française,

de cette mort superbe, et il offre de transporter à bord de son yacht Maroussia^ lui, prince français, les restes du héros français et de les rendre à sa patrie. Impulsion, oui certes 1 mais toujours sous l'impulsion, un noble sentiment, une impression de justice, une noble indignation, un élan vers une cause sainte.

Encore une fois, c'est français !... L'histoire de quelques siècles le proclame. Il est dans son rôle de continuateur et, en y réfléchissant bien, en analysant, il préfère encore les quelques illusions de Tantique chevalerie aux ruses et aux tortueux maquignonnages des doctrines de Machiavel.

...Son incomparable bonté, les divers incidents, notés au jour le jour, le diront avec la précision du fait observé.

Il n'aime pas les très longs discours, les interminables dissertations. Sans doute, parce que nul, mieux que lui, ne connaît Tart de prononcer de ces phrases lapidaires qui valent des volumes, de ces mois qui Relatent comme un feu d'artifice et qui, sur les questions, jettent des torrents de lumière... et sans doute aussi, — mon Dieu, me voilà en pleine politique et j'avais promis de n'en pas faire ! — parce que de cet excellent poste d'observation, qu'on appelle l'exil, il a su où les orgies de littérature sonore, de phraséologie creuse, dans la bouche des avocats sans causes, des médecins sans malades, des vétérinaires sans clientèle, des huissiers, en rupture de papier timbré, avaient mené la France.

« On rentre comme on peut 1 » Voilà qui

en dit long, et comme il serait fâcheux que le prince ait ajouté un mot!

« Je ne vengerai que les injures faites à la patrie! d

Tout un programme, la pensée du prince sur l'accueil qu'il fera aux hommes le jour où s'accompliront ses destinées historiques.

Il pardonnerait tant de choses! Et s'il se trouvait en face d'un groupe de patriotes, Lui le Roi, Il ne se donnerait peut-être pas la peine de demander quels furent les royalistes d'hier. Et moi, royaliste d'avant-hier, je trouverais qu'il a raison et j'applaudirais des deux mains. Voilà comment il veut que nous soyons.

c Tout ce qui est national est nôtre. » Par ce seul mot, il détruisait le nationalisme exclusif, étroit, le nationalisme d'un parti, le nationalisme au jour le jour, pour lui substituer le nationalisme éternel, français, vraiment national, le nationalisme intégral.

Mais le prince a-t-il confiance? Il vous a déjà répondu :

« Ma confiance en l'avenir est aussi grande que ma volonté de sauver la France ! »

Archiduchesse d'Autriche, habituée au faste de la Cour la plus aristocratique du monde, ayant vécu dans une atmosphère grandiose, où l'étiquette place les princesses du sang sur un

piédestal que les sujets de l'Empire n'approchent que de loin, Mme la duchesse d'Orléans, devenue Française, — c'est redevenue que je devrais dire; car elle aussi est petite-fiUe d'Henri IV; — s'assimila, du jour au lendemain, les mœurs, les habitudes, le génie de la France moderne.

Une auréole s'ajoutait à son auréole de Reine, l'auréole du malheur, puisque les iniquités du temps voulaient qu'en devenant Française elle devînt exilée. Elle est heureuse dans sa chrétienne résignation partout où les hasards de la vie d'exil conduisent le prince ; car, pour certaines âmes privilégiées et unies, le bonheur naît souvent du malheur partagé, noblement subi.

Peu lui importent, dans sa résignation, les directions et les ordres d'appareillage. Il pour-< rait bien lui arriver parfois de ne pas même demander vers quels rivages vogue la Maromsia.

Les journées s'écoulent à bord auprès du prince dans le deck house^ ou bien dans la cabine qui lui sert d'atelier, où elle partage son temps entre la conversation, la lecture, le dessin, la peinture. Les œuvres se succèdent toutes d'une harmonie de tons, d'une chaleur, d'une finesse exquises. Les moindres détails du port, quand la Maroussia est au mouillage, lui sont un modèle, mais, particulièrement, les incidents de mer, un bateau qu'on rencontre et les horizons infinis, dont elle sait décrire, selon l'état du ciel, les aspects sombres et tumultueux ou la mélancolie suave.

Issue de sang royal, reine par la destinée,

Madame Test aussi par le cœur, Texquise alTabilité qu'elle sait mettre en toutes choses ; et c'est rendre hommage à la vérité que de proclamer que nul ne l'approcha sans emporter le souvenir ému et reconnaissant de sa bienveillance impressionnante, de son charme souverain.

Toujours le juste mot pour la juste chose.

À Bruxelles, après les fêtes du mariage, M. le comte de Lur-Saluces présentait à Madame une délégation d'ouvriers bordelais.

« Je suis. profondément touchée des preuves a de dévouement que vous me donnez aujour- « d'hui. Jesais combien vous avez tous, jusqu'ici, « servi la cause de Monseigneur ; je vous de- « mande de continuer à le faire avec le même « zèle. J'espère que Dieu bénira vos efforts et (c nous aidera à revenir eu France pour nous « permettre de travailler au bien de tous. »

 leur sortie, on aurait cherché en vain un ouvrier n'essuyant pas à la dérobée une larme furtive.

On connaît le mot charmant de Mme la duchesse d'Orléans recevant une délégation de dames lorraines. L'une d'elles avait fait allusion aux origines de la maison d'Autriche et rappelé le souvenir de Habsbourg-Lorraine :

a Jusqu'à mon mariage, j'étais Autrichienne, « dit Madame. Depuis mon mariage, je suis « Française ; mais je resterai toujours Lor- « raine. »

Le jour des obsèques de Mgr le duc d'Aumale, la foule immense, qui s'empressait autour de la Madeleine, se sentit aux prises avec les troublantes impressions d'un spectacle dont la triomphante grandeur faisait revivre en elle les évocations de la pompe royale.

Précédée de M. le duc de Luynes, chef de la maison du prince exilé, Mme la Duchesse d'Orléans descendait seule les degrés de Téglise, suivie de loin par ses dames d'honneur, par les princes du sang. Sa démarche était lente, remplie de majesté souveraine.

Au loin, derrière elle, les membres du service d'honneur, de la maison princière, un cortège de généraux, d'académiciens et de hauts fonctionnaires.

Si, en dépit de l'atmosphère de deuil, qui planait sur ce spectacle, un cri isolé de « Vive la Reine! » s'élait fait entendre, Tassistance entière l'eût assurément répété d'enthousiasme. C'était la première fois que la princesse apparaissait aux Français. Le surlendemain, elle reprenait le chemin de l'exil.

Pendant un court séjour àThôtel de M. le duc de Doudeauville, mis à sa disposition, les chefs du parti monarchique, les amis et serviteurs du Prince mirent, en raison du grand deuil de Madame, une grande discrétion dans leurs demandes d'audience... II n'en fut pas de même des petits et des humbles, avides de contempler les traits de la Princesse.

A plusieurs reprises, des centaines de personnes emplissaient la cour de rhôtel de la rue de Varenne, suppliant qu'on les reçût, ne fût-ce qu'un instant.

Mme la duchesse d'Orléans ordonna qu'on les fit entrer, voulut serrer la main aux ouvriers, aux bravesfemmes. Elle embrassait les enfants...

Une femme du peuple, impressionnée par tant de bonté, ne résista pas à son saisissement et s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle se trouvait assise sur un confortable fauteuil à côté de la princesse, et la foule des ouvrières et ouvriers parisiens défilaient devant la plus grande dame de France, donnant des soins à une pauvre faubourienne malade. Et le gouvernement de la République constatait, avec terreur, que ce peuple de Paris, au nom duquel des aventuriers etdes politiciens avaient fait tant de révolutions et construit tant de barricades contre de prétendus tyrans, avait, jusque dans la moelle, le souvenir et l'amour de la Monarchie.

11 n*est pas exagéré de dire que pendant les quatre jours que Mme la duchesse d'Orléans passa à Paris, plus de dix mille personnes, la plupart ouvriers, femmes d'ouvriers, petits employés, défilèrent dans la cour ou les salons de l'hôtel de la rue de Varenne.

Les femmes de la Halle vinrent en délégation, ayant à leur tète leur présidente, Mme Gruet, demander une audience particulière qui fut accordée. Des discours furent échangés, Madame embrassa la présidente qui fondait en larmes et voulut serrer la main de toutes ces braves femmes.

Aux étudiants royalistes qui venaient lui offrir leurs hommages, la Princesse dit :

(i Je vous remercie, mon cher Président.el je « remercie avec vous ces vaillants jeunes gens « d'avoir bien voulu m'apporterun témoignage <c qui m'est bien précieux au milieu du deuil « profond qui vient de nous frapper. Vous a pouvez beaucoup pour notre cause.

« Travaillez pour mon cher mari que j'ai (( laissé bien triste à la frontière. J'ai connu tt depuis que je suis avec lui les tristesses de « Texil, et les sympathies dont je suis entourée « ici me le rendront plus pénible. »

A une délégation de la jeunesse royaliste, la Princesse adresse encore quelques paroles contenant d'énergiques exhortations.

Mme la duchesse d'Orléans voulut visiter le couvent des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul de la rue du Bac qui avait été si cruellement éprouvé par la catastrophe du Bazar de la Charité. Plusieurs blessées étaient très gravement atteintes par les brûlures, la princesse voulut les voir toutes, passa quelques instants au chevet de chacune, puis s'adressant à la supérieure :

v( Votre histoire, dit-elle, est une des plus bel- « les pages dans l'histoire si glorieuse de la « France. »

Après un bien court séjour, Madame quitta Paris.

Tous ceux qui avaient eu le bonheur de rapprocher et de subir le charme de sa bonté, voulurent lui apporter à la gareThommage de leurs sentiments et de leur foi.

Si la princesse était restée un mois à Paris, la capitale entière était à ses pieds, et les gardiens du régime auraient tremblé jusqu'au fond de leurs palais. Nous vivons sur des malentendus. La France a la monarchie dans le sang, et il suffirait d'une aimable apparition comme celle de la Princesse, d'une gracieuse incarnation de ces idées qu'on dit être mortes; qui sommeillent peut-être, mais, qui sont vivantes parce qu'elles sont immortelles, pour provoquer une de ces explosions qui sont le relèvement et le salut des peuples malheureux.

En retraçant quelques détails de la vie de Mgr le duc d'Orléans, j'ai parle faii même écrit celle de la princesse ; car ces deux existences associées par la même destinée s'écoulent au milieu des mêmes événements, sur les mêmes rivages, au milieu des mêmes tristesses, des mêmes joies, des mêmes espérances. Une seule nuance : Quand les serviteurs du Prince viennent de France pour s'entretenir avec lui de la situation politique de leur région, leur rôle n'est pas absolument terminé.' Il y a autre chose que les nécessités de la politique, il y a celle de la charité.

Soit avec Madame, soit avec une de ses dames d'honneur, particulièrement Mme la comtesse d'Oilliamson, il est toujours question de la situation des diverses œuvres d'assistance.

Au Prince, la politique, à la Princesse les œu-

vres miséricordieuses ; mais il arrive quelquefois que Monseigneur déserte son domaine pour envahir celui de Madame et qu'on le cherche dans le champ de la politique quand il est dans celui de la charité.

J ai voulu surtout insister sur le séjour de Mme la duchesse d'Orléans à Paris et sur Timpression profonde laissée dans les esprits et dans les cœurs par son passage.

Les croyants étaient enthousiasmés, les indifférents étaient bouleversés, les hostiles étaient remués.

Et, nous concluons en disant que, si Dieu dans sa rigueur, n'a pas encore accordé à la France désemparée la Monarchie réparatrice, il a voulu, dans sa miséricorde, lui en assurer les infaillibles garanties et le gage précieux.

Nous avons un Roi ; nous avons une Reine I

Louis de Joantuo.

[Suite]

Pourquoi et comment, aui termes de ses pérégrinations, M. de Montesquieu se trouvet-il transporté en pleine monarchie comme en un pays de rêve? C'est ce qu'il aurait été embarrassé de nous dire.

{Journal des Débats.)

De la liberté

Mais rhomme ainsi révolté contre les lois de la natare ne pourrait-il être victorieux ?

On pourrait croire que si, à voir ce qui est affiché sur tous les murs. Egalité, Liberté, y lisons-nous. « Egalité », c'est-à-dire « révolte de rhomme contre la nature » ; « Liberté », c'est-à-dire « victoire de Thomme ». L*homme en révolte contre les lois de la nature sort victorieux de cette lutte ; voilà le sens de ces deux aiots joints ainsi l'un à Tautre.

Et ce que nous lisons sur les murs, par qui ne Tentend-on pas répéter ?

<c Malgré son despotisme — nous dit, par exemple, Victor Duruy, en parlant de Napoléon — il avait sauvé et consacré à jamais.

492 L ACnON FRANÇAISE

sauf une, les plus heureuses conquêtes delà Révolution : la justice mise dans la loi, régalité de tous, quels que fussent la naissance, la religion et le lieu d*origine. C'était là, comme il le disait lui-même, le grand résultat social de la Révolution, celui pour lequel il avait valu la peine de souffrir ce qu'on avait souffert. // (?wbliait la liberté , mais V égalité devait la ramener un jtnir. »

On trouverait ceci sur une affiche électorale, qu'on ne prendrait pas la peine de s'étonner. Mais dans un livre d'histoire ! On relit pensant s'être trompé. Mais les mots s'y trouvent bien et non plus seulement accolés l'un à Tautre, mais l'un devenant la cause de l'autre : « Tégalité devait ramener la liberté ? »

Et voilà ce que des hommes sérieux et de bonne foi nous répètent chaquejour. Gomment peuvent-ils en arriver là ? Je ne puis me l'expliquer qu'ainsi. C'est qu'ils font une confusion entre les deux mots de « liberté » et d' « indépendance ». On regarde volontiers ces deux mots comme synonymes, et comme ils sont la plupart du temps bien loin de l'être, on en arrive en les confondant à tomber dans les plus grossières erreurs. On en arrive à dire, par exemple : M l'égalité devrait ramener la liberté », alors qu'il faudrait dire : « l'égalité devrait ramener l'indépendance. »

Qu'est-ce qu'être « indépendant » ? C'est simplement ne pas « dépendre n d'autrui. Et être « libre » ? Etre libre c'est avoir le pouvoir de réaliser ses volontés. Or, presque toujours on n'a le pouvoir de réaliser ses volontés que pré-

cisément parce qu'on dépend d'autrui, que parce qu'on n*est pas indépendant.

Supposons, par exemple, des individus àTétai absolument sauvage. Entre eux aucun rapport, aucun lien ; ils ne dépendent nullement les uns des autres. Voilà Tindépendance. Mais est-ce aussi là liberté? Loin de là. Liberté, avons-nous dit, est pouvoir de réaliser ses volontés. Il est vrai que les volontés de l'individu à Tétat sauvage seront probablement peu étendues. Ce qu'il voudra simplement c'est satisfaire les besoins les plus essentiels : se nourrir, se vêtir, »e construire un abri, défendre sa vie contre la nature, les hommes et les bètes sauvages. Mais encore, quelque restreintes que soient ses volontés, l'individu dans cet état d'indépendance aura-t-il le pouvoir de les réaliser. 11 est très probable qu'isolé comme il l'est, et réduit à ses seules forces, dans la plupart des cas il n'aura que très faiblement ce pouvoir. On peut donc dire : état sauvage, beaucoup d'indépendance, très peu de liberté.

Mais supposons que ces individus viennent à se grouper, qu'une division du travail s'ébauche, qu'une société commence à se former, et voici l'indépendance de chacun qui diminue, mais voici en même temps le pouvoir de chacun qui augmente et donc aussi sa liberté.

Cette différence entre la liberté et l'indépendance nous sera rendue encore plus sensible si nous considérons un cas particulier de liberté. Prenons ce cas particulier parmi les animaux.

Il est des oiseaux qui, pendant tout l'été, vivent isolés. Mais voici les premiers froids.

▲CTIOM FRAMÇ. — T. VI. 33

49i l'action française

Ces oiseaux veulent alors retrouver ailleurs de la chaleur ; ils veulent se rendre dans des pays plus au midi, traverser môme la mer. Ils (« veulent »), dis-je. Pouvoir réaliser celte volonté, voilà donc en quoi consistera actuellement leur liberté. Or, à cette liberté, comment vont-ils atteindre ? Précisément en abandonnant de leur indépendance. D'isolés qu'ils étaient, ils vont se réunir, se mettre en bande, et ainsi ils arriveront heureusement au terme de leur voy9.ge, ce qu'isolés ils n'auraient pu faire. Quelles en sont les raisons? Est-ce qu*en bande ils se fatiguent moins dans les longs espaces qu'ils ont à parcourir, notamment au-dessus de la mer, parce qu'ils fendent mieux l'air, ou parce qu'ils s'entraînent les uns les autres? Est-ce aussi qu'ils échappent mieux ainsi à leurs ennemis, hommes ou bêtes de proie? — On sait, en effet, combien il est plus facile d'approcher un oiseau isolé que des oiseaux en bande parmi lesquels il en est toujours en éveil et qui donnent l'alarme aux autres. — Est-ce d'autres raisons encore ? Peu importe. Le fait est là. Isolés, ces oiseaux n'auraient certainement pu arriver là où ils voulaient aller. Réunis, ils auront chance d'y atteindre. Ils ont acquis cette liberté rien qu'en perdant de leur indépendance.

Gomme on le voit, il faut donc se garder de confondre indépendance et liberté. Ce sont là deux choses, je le répète, la plupart du temps très différentes. Cependant, il ne faudrait point aller jusqu'à dire, comme on pourrait l'être tenté par l'exemple précédent, que ces deux choses sont en raison inverse Tune de Tautre,

RÉroNPEs 493

et que moins on a d*indépendance, plus on a de ïiberlé. La question est, en effet, beaucoup plus complexe.

D* abord, tout ce qui vous fait perdre de l'indépendance, n*augmente pas nécessairement votre pouvoir.

De plus, votre pouvoir peut augmenter sans que votre liberté augmente. Il faut considérer, en effet, que la liberté est essentiellement un rapport, rapport de ce que Ton veut à ce que l'on peut. Je serais même presque tenté d'écrire

ainsi : liberté = —, — —-. Or, en supposant que

volonté ^

le pouvoir augmente, si les volontés augmentent d'autant, on voit que le résultat, la liberté, ne change pas. Que vous puissiez dix et que vouliez vingt, ou que vous puissiez vingt et que vous vouliez quarante, vous n'aurez toujours qu'une demi-liberté.

Or, si la civilisation augmente le pouvoir des individus, elle augmente aussi leurs besoins et leurs désirs. Les deux termes du rapport changeant ainsi en même temps et dans le même sens, il se peut qu'il soit très difficile de déterminer dans quelle mesure change la liberté.

Ordinairement, pourtant, on tranche laqueslion aisément. Mais c'est presque toujours en faisant un faux calcul. On juge facilement, il est vrai, d'un des termes du rapport, le pouvoir de ceux dont on veut pes3r la liberté. Mais, quant à l'autre terme du rapport, les volontés, surtout quand il s'agit d'une époque passée, il échappe en grande partie aux investigations. Alors, que

fait-on ? Ces volontés d'autrui, qu'on a de la difficulté à percevoir, on les remplace par les siennes. Et ainsi, comparant le pouvoir d'autrui à ses volontés à soi, le résultat que Ton obtient est, comme on le voit, nécessairement faussé.

11 est certain, par exemple, que si nous comparons les moyens de communication que Ton avait il y a cent ans avec ceux que Ton possède à présent, nous serons tentés de penser que nos gttinds-parents avaient dans cet ordre de choses très peu dé liberté par rapport à nous. Mais c'est que nous oublions qu'en même temps que nous acquérions un pouvoir de vitesse plus grand, nous acquérions aussi un goût et un désir de vitesse que nos grands-parents ne connaissaient pas. De sorte que, malgré ce qu'on en pourrait croire de prime abord, il serait peut-èlre téméraire de déclarer que nous nous sentons beaucoup plus libres sur le chemin de fer qu'ils ne se sentaient libres en diligence.

Mais il est une chose que l'on peut affirmer, car elle est hors de contestation, c'est que si à nous, avec le besoin de vitesse que nous avons, on nous supprimait les chemins de fer, on nous supprimerait par là môme beaucoup de liberté.

Plus généralement nous dirons : si la somme des volontés reste la même, et si le pouvoir diminue, la liberté diminuera d'autant.

Or, confondre la liberté avec l'indépendance, c'est courir grand risque, en cherchant à rendre l'individu indépendant, d'arriver à diminuer sa liberté en diminuant son pouvoir.

C'est à quoi la Révolution a abouti, elle qui

n*a cessé de faire cette confusion. A quoi cette confusion Ta-t-elle amenée en effet? A supprimer, sons prétexte de liberté, tous les groupements qui, en rendant les individus dépendants les uns des autres, leur donnaient de la force.

Regardez, par exemple, ce qui s'est passé quant à la liberté de l'ouvrier, puisque c*est une de celles dont on s'occupe le plus à présent.

Les ouvriers ne peuvent trouver de force, par conséquent de liberté, qu'en se groupant. Avant la Révolution ils étaient groupés en corporations. Arrive la Révolution. Que fait-elle? Elle supprime les corporations. Le décret vaut la peine d'être cité, car il reflète admirablement l'esprit de la Révolution. Le voici : « L'anéantissement de toutes les espèces de corporations des citoyens de même état et profession étant une des hases de la GonstUntion française^ il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et quelque forme que ce soit. Les citoyens d'un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque, ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, nommer ni président, ni secrétaire, ni syndics, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. 9)

Puisque la Révolution déclare que les ouvriers n'ont pas d* « intérêts communs », pourquoi donc alors se grouperaient- ils? Aussi elle ne se contente pas de supprimer les corporations, mais, ce qui est bien plus grave, elle punit d'amende et de prison tout accord entre les ou-

vriers en vue d'améliorer les condilions du travail. En un mot, elle leur interdit de s'organiser de quelque manière que ce soit. Qui dit organisation, en effet, dit « dépendance » ; or, la Révolution voulait les ouvriers « indépendants ».

Vous jugez quelle liberté peut avoir un ouvrier indépendant, isolé, en face du patron ou de la clientèle.

Au nom de la liberté, les ouvriers ont été ^ forcés de rester ainsi indépendants, ou, si vous préférez, en anarchie, ou, si vous aimez mieux, esclaves, pendant près d'un siècle. La loi qui a permis les syndicats ouvriers date, en effet, de 1884. (Il est bon de faire remarquer que cette loi est tout à fait contraire aux principes de la Révolution).

Si on veut prendre la peine de rechercher, on verra que la Révolution — et je parle de 1789 dont les libéraux se réclament — a, pour tout, compris la liberté de celte manière, a toujours fait celle confusion néfaste entre indépendance — plus énergiquement, je dirai désorganisation — et liberté.

Résumant ce qui précède, je dirai donc : Aimez- vous la liberté? Organisez.

Mais l'organisation suppose les choses les plus antidémocratiques : une hiérarchie ? Parfaitement. Des privilèges? Oui encore. Comment I la

liberté comporterait des privilèges? Bien mieux; elle en nécessite.

Pour le faire mieux comprendre, prenons un exemple. Considérons un des privilèges que nous avons sous les yeux, n'ayant pas encore été aboli — et qui donc, périodiquement, au nom de la liberté, est battu en brèche — le privilège de Tavocat.

Qui dit privilège, dit ensemble de faveurs et d'obligations. Nous ne parlerons pas des obligations, l'abrégé des usages et règles de la profession d'avocat formant tout un livre. Quant aax faveurs, elles se résument à peu près à ceci : Jes avocats forment un Ordre. Cet Ordre se recrute lui-même et nul ne peut-être avocat sans avoir été admis dans l'ordre par le Conseil de l'Ordre. Cet Ordre établit lui-même sa discipline par le ministère de son Conseil qu'il nomme lui-même, etc.

Mais, dans toutcela, où est la liberté? Mais la liberté n'est pas pour le privilégié ; la liberté n'a jamais été pour le privilégié. Et le privilège n'est pas fait pour le privilégié. Le privilège, avons-nous dit précédemment, est la possibilité donnée d'accomplir un devoir. Le privilège de l'avocat lui est donc la possibilité donnée d'accomplir son devoir. Quel est, au point de vue criminel, par exemple, son devoir ? Défendre l'accusé. Le privilège de l'avocat sera donc fait pour permettre à l'avocat de défendre l'accusé mieux qu'il ne le pourrait faire sans privilège.

Qui accuse, en effet? C'est la société, par l'organe du ministère public. Le ministère public représente la société tout entière et il est sou«

500 l'action françaisk

tenu par tout ce qu'elle met de force à sa disposilioD. i/accusation a donc une force formidable. Qui va défendre? Sera-ce un individu, un simple particulier? La, défense sera alors bien faible, sans autorité en face deTaccusation, et je plains l'accusé. Mais, heureusement pour Taccusé, il ne sera pas défendu par un simple particulier, mais par un privilégié, un avocat. Kt ainsi le combat sera plus égal, car si le minislère public représente une force, l'avocat, grâce à son privilège, en représentera une également ; il représentera, tout son Ordre. Et si la liberté de la défense élait violée, l'Ordre tout entier serait là pour sauvegarder cette liberté.

Voilà donc à qui profite le privilège ; à l'accusé. Grâce au privilège de l'avocat, l'accusé sera certain d'être librement défendu.

Quant au privilégié lui-même, le privilège ne lui profite guère, avantages et obligations se compensant. Aussi, n'esl-il pas rare de rencontrer des avocats qui seraient tout prêts à faire leur nuit du 4 août. Faisant, en effet, la balance des avantages et des obligations, ils vous disent : à quoi, au fond, nous profite notre privilège? — Il n'a pas été fait pour vous profiler, faut-il répondre. Il n'a pas été fait pour vous ; il a été fait pour les tiers. Aussi, en faisant une nuit du 4 août, ce n'est pas un droit que, généreusement, vous abandonneriez, c'est un devoir que vous déserteriez.

Ceci, du reste, n'est pas particulier au privilège de l'avocat; il en est ainsi de tout privilège en général. Ecoutez Fustel de Coulanges : a Aux yeux des générations actuelles, dit-il, tout pri-

vilège est une faveur, tandis que, Jahs presque

tous les siècles de Thistoire, les privilèges ont

été des obligations. Nous sommes portés à croire

que les privilégiés les ont usurpés par la force

ou par la ruse au lieu que, le plus souvent, ils

n*ont fait que les accepter et les subir. Nous

pensons volontiers que les privilégiés ont dû

tenir beaucoup à l'exercice de leurs droits et à

la conservation de leurs avantages, tandis que,

presque toujours il a fallu qu'on les contraignit

à les garder, et que dès qu'ils ont été libres, ils

se sont empressés de s'en défaire. »

Fustel de Coulanges écrit ceci à propos des décurions pour qui leur privilège était un tel fardeau — étant, en effet, responsables sur leurs biens de la rentrée des impôts, et cette rentrée se faisant mal, il en résultait souvent pour eux la ruine — qu'ils cherchaient par tous les moyens à s'en défaire.

11 a pu arriver, en effet, pour certains privilèges que les obligations soient beaucoup plus considérables que les avantages, ce qui rendait le privilège odieux aux privilégiés. 11 a pu arriver également que les avantages soient beaucoup plus considérables que les obligations, ce qui rendait le privilège odieux aux non privilégiés. Mais en quoi ces abus atteignent-ils le principe même du privilège ? Il n'en demeure pas moins que ce principe est un des plus essentiels pour le maintien de la liberté.

Nous avons défini la liberté : le pouvoir de réaliser ses volontés, et nous avons montré que ce pouvoir dépendait de la plus bu moins bonne organisation de la société. Mais une question se pose. On peut avoir des volontés désorganisatrices de la société, des volontés démocratiques, des volontés anarchiques, on peut vouloir, par exemple l'égalité. La liberté consistera- t-elle à réaliser ces volontés? Non point. Mais alors la liberté ne consiste pas à réaliser toutes ses volontés? Non, pas toutes. Aussi la définition at-elle beboin d'être complétée ainsi : la liberté consiste à réaliser ses volontés en tant que ces volontés ne sont désorganisatrices ni de soimême, ni de la société; en tant que ces volontés ne tendent à détruire ni le pouvoir que l'on tient de sa force physique ou morale, ni le pouvoir que l'on tient de l'organisation sociale.

Ce serait une curieuse liberté, en effet, que celle qui consisterait à pouvoir détruire son pouvoir, sa liberté. Etre libre de ne pas être libre ! je demande ce que cela signifie.

Vous avez la volonté de vous enivrer. Prétendrez-vous que votre liberté consistera à pouvoir vous enivrer. Je pense bien plutôt qu'en vous empêchant de vous enivrer on vous contraint à rester libre. Et si ce n'est plus votre cerveau, mais la société que vous prétendez désorganiser, et si l'on vous en empêche, également on vous contraint à rester libre.

tt Contraindre à rester libre. » Voilà des mots qui jurent d*ôtre ensemble. Qu'est-ce que cela prouve. Simplement que là où il y a volonté d'anarchie, il ne peut y avoir liberté. Ou vous êtes, en effet, empêché de réaliser cette volonté cl ainsi vous êtes contraint ; ou vous la réalisez et alors vous vous trouvez contraint par la désorganisation qui s'ensuit. Aussi l'alcoolique estil nécessairement un esclave, l'anarchiste est-il un esclave, le démocrate est-il un esclave, qu*il leur soit permis on non d'accomplir leur oeuvre de destruction.

Leur permettre, comme le fait la démocratie, d'accomplir cette œuvre, ce n'est donc point, malgré ce qu'elle en peut prétendre, leur laisser de la liberté. Mais s'opposer aux volontés organisatrices — ce que la démocratie se voit forcée de faire, ces volontés lui étant contraires — ceci par contre, c'est s'opposer à toute liberté.

Au nom de la liberté permettre la désorganisation; au nom de la liberté, interdire l'organisation : voilà ce qu'a fait la Révolution.

Nous avons vu plus haut ce qui s'est passé pour la classe ouvrière. Ce qui a été fait pour le groupement ouvrier, étendez-le à toutes les autres organisations, et vous aurez l'œuvre révolutionnaire.

« Conformément au contrat social, dit Taine en a parlant des membres de l'Assemblée Constia tuante, ils établissent en maxime que dans c< TElat il ne faut pas de corps ; rien que l'Etat, <« dépositaire de tous les pouvoirs publics, et u Une poussière d'individus désagrégrés; nulle tt société particulière, nul groupement partiel,

f< nulle corporation collatérale, même pour remor plir un office que TEtat ne remplit pas. Sitôt « qu'on fait partie d'un ordre, on reçoit de lui » un appui distinct, et toute distinction est conc traire à l'égalité civile. C'est pourquoi, si Ton < veut que les hommes restent égaux et devien- « nent citoyens, il faut leur ôter tout centre de « ralliement qui ferait concurrence à TEtat et « donnerait aux uns quelque avantage sur les « autres. — En conséquence, on a tranché tou- « tes les attaches naturelles ou acquises par lesu quelles la géographie, le climat, Thistoire, la <( profession, le métier, les unissaient. On a sup- « primé les anciennes provinces, les anciens a états provinciaux, les anciennes administra- « tions municipales, les parlements, lesjurandes <c et les maîtrises. On a dispersé les groupes tt le plus spontanés, ceux que forme la comu munaulé d'état, et Ton a pourvu par les intérêt dictions les plus expresses, les plus étendues u et les précises, à ce que jamais, sous aucun c prétexte, ils ne puissent so refaire. On a dé- « coupé la France géométriquement comme un (( damier, et, dans ces cadres improvisés qui c seront longtemps factices, on n*a laissé sub- « sister que des individus isolés et juxtaposés. » Or, des individus isolés et juxtaposés, ce sont des individus en anarchie, et qui, d'eux-mêmes, ne peuvent créer aucun ordre. Aussi l'ordre ne pourra-t-il leur être qu'extérieur; il leur parviendra du centre, imposé par un César ou par quelque parti triomphant, distribué par des fonctionnaires. Mais que cet ordre factice ne fasse pas illusion. Derrière, c'est l'anarchie qui

continue à régner entre les individus. Derrière ce ne sont point des citoyens libres, c'est une troupe d'esclaves, aucune liberté ne pouvant sortir de Tanarchie, toute liberté étant fille de quelque organisation.

(A suivre.

Léon de Montesquiou.

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