POLITIQUE ET THÉOLOGIEN
Le 22 décembre 1900, M. Emile Zola a écrit dans VAurorey à la deslination du président Loubct, une lettre qui couvre environ huit colonnes. Ce document nous sera précieux. Il définit ou, tout au moins, désigne, d'un trait d'estompé gras et lourd, ce qu'il est permis d'appeler, avec quelque indulgence, la politique et la théologie dreyfusiennes. Nous avons le de voir de transcrire dans nos Nuées ces deux ébauches de définitions.
Voyons d'abord M. Zola théologien, et avant de donner sa page, faisons, comme Dante pour ses sonnets, un commentaire analytique : i<^ M. Zola part d'une vue générale de Thistoire et â* s'élève de là à la conception morale de la Patrie ; 3" il égale à cette conception le personnage symbolique de Dreyfus; 4*" il élargit cette même conception jusqu'à ce qu'elle égale, elle-même, Thumani té ; 5" il confronte ridée de ce Juste martyrisé avec celle de toutes les souffrances humaines et G*" tiredu salut de ce Juste une promesse de salut pour tous les Justes du monde qui souffrent comme lui... Que si Ton nous objecte que le discours ainsi anal} se rappelle le tour et la façon des plus ordinaires prédicateurs, on jugera que notre analyse est exacte par la simple lettre du texte.
Le voici :
— Jamais la lutte n^esifinU^ chaque pas en avant $*achète au prix d'une souffrante^ ce sont Us fils seuls qtd peuvent constater les succès remportés par leurs pères. Et st , dans mon ardent amour de notre PEUPLE DB FRANCE, je ne me consolerai jamais de ff avoir pu tirer pour son éducation civique Vadmi^ rabUleçon de choses que comportait V affaire Dreyfus Je suis depuis longtemps résigné à voir la vérité ne le pénétrer que peu à peu pour le jour oit il sera mûr pour son destin de liberté et de fraternité.
Nous n^avons jamais songé qu'à lui, tout de suite Taffaire Dreyfus s'est élargie, est devenue une affaire sociale, humaine. L'innocent qui souffrait à l'île du Diable n'était que l'accident, tout h peuple souffrai avec lui, sous l'écrasement des puissances mauvaises, dans le mépris impudent de la vérité et de la justice.
Ety m le sauvant^ nous sauvions tous les opprimés, tom les sacrais.
Tel est le dogme de la réversibilité dreyfusienne. Les huguenots du xyi*^ siècle l'avaient déjà promulgué en faveur du philosophe antiphysique Etienne Dolet qui, brûlé en place Maubert, donna lieu au calembour dévot que Ton peut lire sur le socle de sa statue : Non Dolet ipse dolet, sed pin turha dolet.
On peut, à la rigueur, admettre que les souffrances du pauvre homme rôti à petit feu durent être en quelque mesure ressenties par les spectateurs. Il est plus diflicile de faire croire que Dreyfus, ranimé au tiède soleil de Carpentras, bercé dans les plaisirs de la côte d'Azur ou choyé des millionnaires du Léman, soit le Foyer des pauvres diables qui ont froid, le Pain des mendiants affamés et le Vin généreux des pèlerins u gorge sèche. Cet Auguste a beau boire, nos Polognes ont toujours soif: M.Gohier, M. Deherme, M. Vazeilles consentent à tenir Dreyfus pour un membre souffrant de leur petite ' église, mais Dreyfus glorieux , Dreyfus transfiguré, Dreyfus à son Thabor ne leur dit rien du tout.
Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ces graves nuages de dissentiments dogmatiques. Il importe de faire connaître maintenant les Nuées politiques deM. Zola. Elles sontplus théologiques que les premières. Il écrit au pauvre Loubet :
— Une expression fne fâche, Monsieur le Président, chaque fois que je la rencontre : ce lieu commun qui consiste à dire que V affaire Dreyfus a fait heau'^ fioup de mal à la France. Je Vai trouvé dans toutes
lês hmckes^ sous toutss les plumes^ des amis à moi la disent couramment^ et peut-être moi-même Vai-je employée. Je ne sais pourtant pas d'expression plus fausse.
Et je ne parle même pas de V admirable spectacle que la France a donné au monde^ cette lutte gigan* iesquepotar une question de justice^ ce conflit de toutes les forces actives au nom de V idéal.
Je ne parle pas non plus desrésultats déjà obtenus : les biseaux de la guerre nettoyés , tous les acteurs équivoques du drame balayés, lu justice ayant fait un peu de son œuvre malgré tout.
Mais V immense bien que V affaire Dreyfus a fait à la France, n'est-ce pas d'avoir été V accident putride, le bouton qui apparaît à la peau et qui décèle la pour^ riture intérieure f (La pourriture inférieure, c'est le cléricalisme ellaréaclion : ici, un fastidieux dé- Yeloppement.)^/ voilà que V affaire Dreyfus démas^ que tout ; avant que V étranglement ( de la République) soit prêt, voilà que les républicains finissent par s'apercevoir qu'on va leur confisquer leur République s'ils n'y mettent bon ordre. Tout le mouvement de défense républicaine est né de là... Sans l'affaire Dreyfus, la France serait sans doute aux mains des réactionnaires.
Ainsi ringénu visionnaire, qui ne veut pas que laffaire Dreyfus ait causé le moindre mal à la France, donne trois raisons de son sentiment :
i"* Les déchirements de la France ont été un spectacle agréable, un sacrifice d'une bonne odeur aux yeux de a Tidéal » et par là notre France mérité de « Tidéal »;
^ Ces déchirements ont eu de plus pourrésul-
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tat, sinon de récompenser tous les bons ni de punir tous les méchants, au moins de distribuer quelque chose de ce qui leur revient à quelquesuns des uns et des autres. La vertu ayant progressé dans les couloirs du ministère de la guerre, « l'idéal » serait bien di£Bcile s'il n'éprouvait de ce côté un peu de contentement ;
3^ Et,politiquement,c l'idéal » asatisfaction, car la République est sauvée, la réaction vaincue : la réaction, c'est-à-dire la foule des mauvais,des damnés, la gueule des Ombres ; la République, c'est-à-dire le parti des bons, des élus du gouffre d'azur, Marianne habillée en première communiante, Angela sedens in alhis, Hugo, que ce pauvre M. Zola vitupéra jadis avec une si honnête violence, doit s'applaudir dans sa cave du Panthéon de ces brillantes métaphores industrieusement géminées.
Ceux qui ne vivent pas, comme le bon Hugo, d'une viande métaphorique seront pris entre le désir de rire et l'envie de pleurer. M. Zola ne mérite pas les reproches que fit Vigny aux amants de Montmorency :
Et Dieu? Tel est le siècle, ils n'y pensèrent pas.
Il ne pense plus qu*à cela. Ce romancier naturaliste se trouve tellement accaparé et obsédé de la présence de l'Idéal qu'une vue positive et réaliste de la France, qu'il appelle pourtant sa patrie,sa nation, lui est devenue littéralement impossible.
L'affaire Dreyfus est pour M. Zola une belle séance de gymnastique morale, d'internelle consolation. La destruction du service des ren-
seîgnements n'est que le juste châtiment d'un groupe de pécheurs destinés par nature à brûler entre Lucifer et Belzébulh. La défense républicaine est enfin le règne providentiel du Vrai, du Bon et du Beau sur la terre.
— En vérité, en vérité, nous avions raison de le dire, le dreyfusianisme est une parodie attardée du christianisme.
LA NUtE DE M.PAUL ADAM
Préparant un roman sur la période 1820-1840, M.Paul Adam s'est fait romantique. Chose facile. Il lui a sufli de gonfler ses défauts naturels et d'ajouter à ses Nuées originelles quelques Nuées artificielles faites des mêmes éléments ou formées dans le même sens.
L'essentielle Nuée de M. Paul Adam consiste atout confondre et à tout empâter. Elle se dilate à son aise dans les colonnes du Journal. Nous pouvons en donner un échantillon, dont on pri-* sera le bagout :
— lon^ desrendant fabuleux d^Erechtée, sixième roi d^ Athènes, porte un nom hébreu : le mot lôna désiffnelacolombe, lâehèehors de Varchepar Noi, et quirevint portant au bec le nouveau germe du printemps , [la promesse dé résurrection pour la science humaine enfouie dans les limons du cataclysme diluvien. Les fils et Ion ^ émigrés en Asie-Mineure^ fondent Ephèse, et leur histoire est remplie par les troubles d'une démo' aratie libertaire, ardente vers toutes les nouveautés.
Dans EphèsBy ils mseigyiaient la science hiératique de Memphis^ la science de la Golombe, symbole de l'Esprit Ailé^ du SaiîiUEsprit qui planera pJm tard sur le gibet du Oolgoiha, Il est curieux que ces Orecs voués au nom hébreu du Saint-Esprit aient réellement fourni toute Vintellectualité de VHellade : dans le temple d'Ephèse^ Méraclite ^précurseur admirable de nos philosophes èvolutionnistes^ déposa le livre de sa doctrine^ celle aussi de son disciple Cratyle, le maître de Platon. L'esprit d'Athènes reçut ainsi directement de la Colombe {disqm ailé des Egyptiens) les principes de son excellence qui guida V élite romaine et lui permit de civiliser V Occident, Toute noire culturelatine s'apparente donc à celle de la Chaldée après quelques transformations dans les sanctuaires de Memphis^ d'Ephèse et d^ Eleusis.
En effet! Le donc de M. Paul Adam, le phénix des donc^ est irréprochable, si on lui permet d'appliquer à rhistoire un tel procédé. Si Ton néglige à Rome ce que Rome a, très proprement, de romain (la politique réalislej, en Grèce ce que les Grecs ont eu de particulier et de grec (ridée esthétique et scientifique de Tordre), chez les Juifs ce qu'ils ont d'essentiellement judaïque (ridée de justice métaphysique},et ainsi de suite, de peuple en peuple et d'antiquités en antiquités, il n'y aura rien de plus aisé que de dire : les Romains sont des Grecs, et les Grecs sont des Juifs, et les Juifs sont des Egyptiens, et les Egyptiens... Car pourquoi s'arrêter où s'arrête M. Paul Adam? Au-delà de la régression his« torique, que ne fait-il de régression biologique? Disons : les Egyptiens sont des cynocéphales.
qui sont peut-êlre des repliles, qui, si on le yeut bien, seront, à son plaisir, des aras et des cacatois. Synthèses mirabondes, incroyables et inattendues simplifications, à quelle destinée votre troupe orgiaque conduit-elle de ce train M. Paul Adam? Négliger toute différence, amalgamer toute ressemblance, profiter des tâtonnements de Thistoire pour inventer à foison des similitudes nouvelles, cela ne conduit qu'à identifier toute chose. Opération fort simple. Elle tient en trois mots : « Oui vaut non », ou : « Les contradictoires s'unissent ». Mais pourquoi compliquer de circuits infinis cette bonne, simple et enfantine inversion du langage? Quil fasse long, qu'il fasse court, M. Paul Adam n'intervertira jamais que des mots.
Il est vrai que, dans l'article que nous citons, M. Paul Adam avait un but. Il voulait confondre le Chœur de V Action française. Nous l'avions plaisanté sur son ethnographie. Nous lui avions amicalement reproché d'attribuer à nos Latins le patrimoine légitime des Juifs. Notre antisémitisme n*ira pas jusqu'à voler le temple de Salomon. Ah ! rendons à Sion ce qui est à Sion 1 Mais évitons, dirons-nous à M. Paul Adam,d'attribuer à Rome une idée de la justice métaphysique qui est de l'invention d'Israël. Après avoir (comme on l'a vu plus haut) supprimé en quelque manière le problème (les Romains sont des Grecs, les Grecs des Juifs, les Juifs des Egyptiens,les Egyptiens des singes,les singes des aras et des cacatois},M. Paul Adam le ressuscite pour nous répondre. Il nous répond en faisant
Acnoif wtuknç. -» t. rv. 6
un éloge de Ponce Pilate, qu'il nomme Pontius Pilalus (1) :
— ... c« Pontius Filatus, procurateur de Judée , à Vidéal tout imbu de justice métaphysique. Car représentant le pouvoir de la conquête^ il reepectu ta couXUme des vaincus au point de laisser crucifier Jésus quil admirait au lieu du vil Barrahas; car solennellement U se lava les mains de ce forfait na* tional en proclamant, selon sa conscience de philoso^ phs, la vertu essènienne du Christ, Quelle conception plus absolue de la Justice « en soi n différente de la justice d'Etat? Malgré la victoire de V aigle romaine, il vénère la liberté publique du peuple conquis, même dans ce qui parait criminel. Malgré son rôle de fonctionnaire préposé à V exécution des arrêts rendus paar U Sanhédrin, Pihtus condamne le verdict, devant Uquel il s incline ; il condamne la chose jugée officielle" ment; il déclare, debout sur son tribunal, à lu foule furibonde : « Je me lave les mains du sang de ce juste », puis ordonm V exécution, par respect envers la loi du vaincu .
On ne commentera jamais une plus belle preuve
du culte de la justice métaphysique, dans rame du
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(1) Pourquoi 7 M. Paul Adam, qui est si savant, devrait détester cette fausse couleur locale. Pilale, avec son e muet correspondant à la finale us qui était atone, avec son accent sur la pénultième, est bien plus près que le Pilatus scolastique (accent sur us finale tonique) de la véritable prononriation des Latins. Dans tous les cas où l'usage peut le permettre, il faudrait opérer tout à l'inverse de l'école de Flaubert : Tite^ Brute, Horace, voilà des traductions intelligentes, traditionnelles,liapmonieuseft et littérales des noms propres latins. Quand cessera-ton de penser que la science puisse consister à faire le docte?
LES NUÉES 8â
cHo^en romain; une preuve qui rédtme mieux V erreur de ceiix affirmant le caractère dictatorial de V esprit kUn. Cet esprit-là^ le nôtre^ grâce à Dieu^tempéré eh 1789..., tffc.
Il n'y a pas un mot dans le texte auqueUseré» fère M.Paul Adam qui permette de supposer que Pilate ait tenu à révérer la liberté publique du peuple conquis » ni qu'il ait respecté la coutume du vaincu parce qu'il était « tout imbu de juslice métaphysique ». Les juifs étaient presque autonomes sous César. Le procurateur n'avait qu^un contrôle supérieur. Il eût pu, au nom de son droit de vie et de mort, endpécher la crucifixion, Cest par politique,par politique nationale, qu'il déféra an dégoûtant fanatisme des juifs, sans le comprendre; c'est par politique personnelle que ses dernières hésitations furent emportées. L'Evangile dit que Pilate trouva Jésus innocent et l'appela en conséquence « le juste » ; l'appella-* tion n'implique point qu'il s'agisse de justice métaphysique.L'Evangile ne donne à Pilate aucune des attitudes mélodramatiques qui lui sont prêtées de la grâce de M. Paul Adam. Ni Pilate ne « condamne n le verdict,(( la chose jugée officiellement Y>,ni même il ne s'oppose, comme paraît vouloir l'indiquer M.Paul Adam, aune « foulé furibonde i».« Voulant complaire au peuple 9^i\ cède et prétend qu'il n'y est pour rien. C'est un fonctionnaire poltron, et voilà tout. Il craint le peuple,il craint le nom de César qu'on vocifère devantlui.il redoute que les princes des prêtres et les chefs de la loi ne l'accusent devant César d'avoir ménagé un prétendant à la royauté, un
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<^oinpéiiteur de César. M. Paul Adam a rêvé.
Et, dans le cas même où il eût bien lu son texlè, M. Paul Adam, qui manque un peu trop de critique, eût dû faire deux réflexions : 1° On ne choisit pas un texte d'origine juive, tel que TEvangile, ce texle parlàt-il d^un personnage latin, comme Ponce Pilate, quand on tente de dégager un a caractère » de Tesprit latin ; un texte juif pourrait attribuer à Ponce Pilate « le culte de la justice métaphysique », celane serait point une preuve que Pilate eût pratiqué ce culte en effet, le Pilate réel ayant pu différer d'un Pilate vu par des juifs. 2* Pour démontrer les ressemblances ou les différences de l'esprit latin et de l'esprit sémitique, il est assez absurde de choisir son héros au temps précis où, justement, les deux esprits se joignent et commencent à se mêler. Ponce Pilate aurait pupratiquer la justice métaphysique aprèss'y être faitinilier dans ses voyages ou même dans quelque synagogue de la Grèce ou de l'Italie : mais en cela il serait juif, nullement représentatif de Tesprit latin.
Si M. Paul Adam veut poursuivre la controverse, nous sommes à ses ordres. Mais nous le nommons comme nous nommons le Journal.
Quel avantage a-t-il, dans le Journal^ à dissimuler qu'il répond au Chœur de V Action française?